A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 72 Un nouveau rôle pour Ana

CHAPITRE 72 Un nouveau rôle pour Ana 

Le lendemain matin, dans la fraîcheur du patio, Ana déguste les beignets tout chauds que Mariana vient d’apporter. Elle respire avec délices les douces fragrances du jasmin et s’amuse du manège d’un piaf qui vient grappiller des miettes tout prés d’elle. Puis elle entend un pas léger : Pedro, la mine grave, pose un pot de miel sur la table. Son regard noir croise un instant celui de la jeune femme.

- Merci, dit elle.

Fasciné, il ne se décide pas à partir et finit par déclarer d’une voix rauque :

- Carmen a dit qu’elle fait des cailles ce midi. Des cailles avec des raisins. Et du Malaga.

- C’est parfait.

- Avez-vous encore besoin de quelque chose ?

- Non, je ne pense pas.

Il s’éloigne enfin et Ana demeure songeuse. Peu de temps après, Isabel annonce Don Esteban.

Ana embrasse le prêtre et demande.

- Qu'est-ce qui vous amène, padre ?

Don Esteban fait la moue.

- A vrai dire, ma petite fille, j’aurais besoin que tu me rendes un service.  Enfin, si c’est possible. Si tu crois que tu ne peux pas ...

- Si vous me disiez de quoi il s’agit ? coupe la jeune femme

- D’accord.  Tu connais Azucaica ?

- Bien sûr. C’est un de vos domaines, je crois. 

- C’est ça, il fait partie des biens de Santo Tomé. Je le loue à des métayers ; à l’époque des moissons et des gros travaux, il y a toujours des volontaires pour aider les journaliers et nous partageons les récoltes et les bénéfices.

- Je vous fais confiance, chacun y trouve son compte. Et bien ?

- Et bien, il nous arrive une tuile. La femme de mon métayer s’est entaillé la jambe avec une faucille. Ce n’est pas très grave et elle a été bien soignée. Mais elle ne peut plus marcher et il n’y a plus personne pour faire tourner la maison.  Tu sais comme moi que les moissons ne peuvent pas attendre, le blé va tomber tout seul. Or nous sommes en pleine récolte et tout le monde est débordé.  J ‘ai besoin de Clara, je ne peux pas demander ça à sa mère et même si le domaine est tout proche de Tolède, il n’est pas question de rentrer tous les soirs alors ...

- Alors, vous voudriez que je me transporte à Azucaica pour m’occuper de la ferme, faire les repas et tout diriger, non ?

Don Esteban hoche la tête

- Oui. Je reconnais que tu me soulagerais d’un grand poids.

- Vous êtes sûr que je saurais ?

Le prêtre hausse les épaules.

- Ne dis pas n’importe quoi. Bien sûr que tu sauras.

- Dans ce cas, je suis à votre disposition.

Elle se tourne vers Domingo qui n’en a pas perdu une syllabe.

- Tu n’as rien contre un petit séjour à la campagne ?

- Rien du tout ! Ca nous changera un peu.

- Parfait. Nous irons tous. Je suppose que votre métayer peut nous loger ?

- Ce n’est pas la place qui manque, assure Don Esteban, ravi.

- Alors, c’est dit. Nous faisons nos paquets et nous y serons demain. Ca ira ?

Le visage de Don Esteban s’illumine.

- Tu es ma Providence, Ana !

- N’inversons pas les rôles, s’il vous plaît ! plaisante -t- elle. Domingo, va donc prévenir Isabel et Pedro.

Le lendemain toute la maisonnée s’installait à Azucaica, où Ana fut reçue à bras ouverts par le métayer et sa femme.  Très vite, il fut décidé qu’Ana et Isabel s’occuperaient des problèmes matériels et que Domingo et Pedro aideraient à la mise en gerbe et autres travaux agricoles.

Ana s’est levée très tôt et la cuisine embaume déjà les nourritures roboratives dont les journaliers ont bien besoin. Ils arrivent peu à peu, encore mal réveillés mais émerveillés par les bonnes odeurs qui leur chatouillent les narines. La nouvelle s’est vite répandue : Doña Ana prend les affaires en main et tous se sentent rassurés.  Domingo, juché tout en haut de la carriole, attrape avec adresse les gerbes que lui envoie Pedro. Un moment distrait par un appel au loin, il en manque une et en essayant de l’attraper, tombe à plat ventre sur les gerbes dorées. Pedro éclate de rire.

- L’inattention, ça ne pardonne pas ! lance- -t- il, moqueur.

Un autre journalier, qui, en bout de chaîne, passe les gerbes à Pedro, s’arrête un instant pour rire lui aussi.

- Quelle chaleur ! J’y tiens plus, soupire-t- il en enlevant sa chemise trempée de sueur.

- Excellente idée, approuve Pedro en l’imitant. Puis il relève les yeux vers Domingo.

- Alors, prêt cette fois ?

Mais Domingo est devenu très sérieux et, du menton, indique un point derrière le jeune homme. Pedro se retourne aussitôt et surprend la mine effarée de son compagnon : il vient de découvrir les innombrables cicatrices qui zèbrent le dos de l’indien. Pedro a un petit sourire en coin tandis que l’autre échange un regard éloquent avec Domingo. Le journalier déglutit deux ou trois fois et finit par demander.

- Don José évidemment ?

Pedro hoche la tête et un autre journalier lance, désabusé :

-  Y a des maîtres qui peuvent pas s’en passer. A croire qu’y peuvent pas respirer sans. On a tous connu ça.

- Ca va quand même ?

- Le soleil arrange tout, conclut Pedro.

L’autre le fixe un instant.

- Alors, cette gerbe ? interroge l’indien. On n’a pas trop de temps, tu sais.

Le journalier soupire et reprend son ouvrage. Cette fois, Domingo prit garde à ne rien laisser échapper. Le travail a bien avancé et il faut songer à loger tout ce petit monde.  Les hommes étendent avec soin la paille sur le sol de la grange prévue à cet effet.

- Ca ne suffira pas, constate Domingo

- Y vont nous amener un autre chariot, assure un des hommes.   C’’est pas ça qui manque.

En attendant, ils se sont assis par terre et font circuler une outre de vin. Jaime, un costaud sec comme un coup de trique, la hausse au dessus de sa tête et boit habilement à la régalade sans en perdre une goutte. Tous applaudissent et Jaime tend l’outre à Domingo :

- Allez petit, montre voir tes progrès !

Domingo sourit et se sert fort habilement lui aussi.

- Bravo ! -T-’es un homme maintenant. Manque plus que du poil au menton !

 Sous les ovations, Domingo tend l’outre à Pedro qui pâlit.

- Je… je ne sais pas faire.

- Pas grave, on va te montrer.

Après quelques essais infructueux salués par de grands éclats de rire, l’indien s’en sort tant bien que mal.

- Bravo, mon gars, on fera quelque chose de toi !

Bientôt on entend un roulement bruyant et des injures bien senties.

- Tu comprends pourquoi on dit un langage de charretier, lance Domingo, amusé.

Soudain le charretier fait claquer son fouet et Pedro sursaute violemment. Les hommes échangent des regards compatissants.

-t’en fais pas, mon gars, lance Jaime, ici tu risques rien. 

- Pour sur, renchérit un autre, si y a bien un endroit où Don José et sa clique viendront pas te chercher, c’est ici.

- Pas fou ! Et d’abord on le laisserait pas s’approcher. Les faux et les pioches, ça peut servir à tout.

 - D’ailleurs, en règle générale, personne irait contre Don Esteban.

- Merci bien ! Pour avoir toute la bande à Manuel sur le dos, la moitié du quartier, tous ses amis et les Mendoza en prime !  

- C’est qu’on y tient, nous.  Y en a pas deux comme lui. 

- Heureusement ! lance Jaime, au milieu des éclats de rire. Les puissants de tout poil s’en remettraient pas !

- Faut dire qu’il est plutôt du genre à foncer dans le tas. C’est pas le respect des maîtres qui l’étouffe !

- Et pas celui des imbéciles non plus !

Tous s’esclaffent. Pedro se détend un peu et Jaime poursuit :

-  C’est comme Doña Ana. Elle est pétrie de sucre et de miel mais si jamais y avait une brute, elle sortirait vite ses griffes.

Les autres approuvent avec chaleur.

- Aussi rapide à se révolter qu’à soigner, résume Jaime

Pedro ouvre de grands yeux.

- Elle est médecin ?

- Ben non évidemment.

- Pourquoi ?

- Parce que c’est une femme, explique Domingo, elle ne peut pas aller à l’université.

- Pourquoi ? insiste l’indien.

- Parce que c’est comme ça, réplique Domingo.

- C’est aussi bien, déclare Jaime. Parce que messieurs les médecins y font souvent plus de mal que de bien.

- « Si c’est pas la maladie qui te tue, ce sera le médecin »

- Ouais, sauf le père d’Ana. C’était un sacré bon médecin. Et pas fier avec ça.  Et qui faisait jamais payer les pauvres.  On a perdu gros quand il est mort.

-  Mon père était un de ses aides, déclare Domingo avec fierté. Il se serait fait tuer pour lui.

- En tout cas, Ana a appris avec lui et c’est une sacrée bonne guérisseuse.

- Je vois, dit Pedro, elle a de qui porter.

- Tenir, corrige Domingo. on dit : elle a de qui tenir

 - N’empêche, c’est une sacrée vonne guérisseuse.Tout le monde le sait. Même si faut pas le dire trop fort.

- Pourquoi ? demande encore l’indien

- Y en a qui voient le mal partout, grommelle Jaime.

La paille a été étendue et les hommes fatigués s’endorment vite. Pour la première fois depuis l’attaque de son village, Pedro se sent presque en sécurité. Il se tourne une ou deux fois dans la paille et s’endort paisiblement.

Les jours suivants, chacun attaque sa tache avec entrain et les champs retentissent des cris des moissonneurs.  La journée a été longue et les hommes ont soif.  C’est pourquoi Ana est accueillie par des applaudissements nourris quand elle pose sur la table dressée en plein air la grosse cruche de vin qu’elle a calée sur sa hanche. Elle sourit à l’assemblée et porte la main à ses reins sans pouvoir réprimer une grimace.

- Devriez-vous reposer un peu, lance Jaime, tout en muscles. N’avez pas arrêté de toute la journée.

- Sûr, renchérit un autre, faut vous ménager. Vous allez pas tenir le coup. Faut dormir

- Je n’ai pas sommeil, assure Ana d’un ton léger. 

Des éclats de rire et des chansons leur parviennent en bouffées de gaieté.

- Tiens, reprend Jaime, allez plutôt sous l’olivier. Le vieux Javier a toujours des histoires incroyables. Ca vous fera du bien.

Ana secoue la tête.

- Je ne peux pas. Le repas n’est pas fini.

- Et moi je vous dis que si vous allez pas tout de suite vous reposer, on mange pas !

Tous acquiescent bruyamment.  Vaincue, Ana leur dédie son plus beau sourire et se dirige vers l’olivier plus que centenaire. Une quinzaine de personnes sont groupées autour du conteur. En la voyant arriver, le visage parcheminé de Javier s’illumine :

- Doña Ana ! Vous venez avec nous ? C’est gentil.

-  Tu sais bien que je ne résiste jamais à tes histoires. Je les écouterai pendant des heures.

- Installez-vous, on va vous faire de la place.

Les hommes se poussent un peu et Ana se retrouve bientôt installée entre Damio, un petit noiraud à l’oeil vif et Pedro qui a perdu son air impassible et débarrasse vivement le sol de quelques brindilles et cailloux indésirables.  Le conteur commence.

- Partons maintenant pour le château d’où on ne revient. Il était une fois un prince qui était le plus grand joueur de tous les temps. Mais comme il n’était pas très habile ou pas très chanceux, il perdait tout ce qu’il pouvait et était perdu de dettes. Or un jour un chevalier lui proposa de lui donner le moyen de gagner à tout coup, à condition que, le jour où il verrait apparaître un cheval en son écurie, il l’enfourcherait pour aller au château d’où on ne revient. Évidemment, le prince accepta tout de suite et, tout à la joie de gagner, oublia sa promesse pendant une année entière. Mais quand il vit apparaître le cheval, il fut bien obligé de l’enfourcher. Il allait à travers champs et forêts, se laissant guider par sa monture. Enfin, un peu inquiet, il demanda son chemin à une vieille femme. « Savez vous où est le château d’où on ne revient ? » « Je ne le connais pas mais peut-être ma fille la Lune le sait elle. Attend un peu, elle ne saurait tarder » Effectivement, bientôt la Lune parut « Mère, cela sent la chair fraîche, dit elle, donne -m’en ou je te tuerai » « Ne t’énerve pas, ma chère fille, c’est un pauvre jeune homme qui veut aller au château d’où on ne revient » « Je ne le connais pas mais peut-être mon frère le Soleil le connaît il » Et le prince se remit en route...

          Et, dans l’air embaumé de foin coupé et de fleurs sauvages, avec en sourdine, le chant d’une petite source et la brise qui agite les feuilles argentées du bel olivier, sur la terre apaisée d’une belle soirée d’été, passent le Soleil et ses frères le Vent et l’Ouragan. L’Ouragan, très judicieux, conseille au prince de n’être pas trop ambitieux quand il arrivera près de la rivière où il trouvera trois habits.  Le prince chemine jusqu à la rivière et choisit le plus petit des trois habits. Aussitôt une très belle jeune fille lui apparaît. « Le château d’où on ne revient est-celui de mon père le sorcier qui tue tous ceux qui y pénètrent. Mais je te sauverai.  Si tu as quelque embarras, tu n’auras qu’à dire « A mon secours, Blanche Fleur ».

Soudain, Pedro sent une légère pression sur son épaule droite : Ana a posé sa tête sur son épaule, et dort paisiblement, confiante comme un oiseau qui a enfin trouvé son nid. Interloqué, le jeune homme ne sait que faire et jette des regards gênés à son entourage. Le conteur s’interrompt un instant.

- Elle a eu une dure journée, explique Javier. Elle ne ménage jamais sa peine.

- Ah ça non, renchérit un autre à voix basse. Toujours là quand on a besoin d’elle Il en faudrait beaucoup comme elle, le monde tournerait mieux.

Pedro la contemple un instant. Ses lourdes nattes coulent le long de son visage comme deux sources sombres et il sent sa respiration tiède qui lui effleure le cou. Elle fait un mouvement et se blottit contre lui. Les hommes sourient.

- Laisse- la dormir, conseille Javier, elle l’a bien mérité.

Pedro acquiesce et tandis que Blanche Fleur met sa magie au service de son amant, le jeune homme sent battre tout contre lui le cœur de la belle endormie. Les contes succèdent aux légendes, Ana dort toujours et Pedro se surprend plusieurs fois à perdre le fil de l’histoire...  Enfin, elle s’agite, finit par ouvrir les yeux et adresse au jeune homme un sourire d’enfant éblouie. Soudain elle tressaille et semble se rendre compte de la situation. Elle rougit vivement et se redresse. Mais les hommes sourient avec indulgence tandis qu’elle balbutie, confuse :

- Je... je me suis endormie d’un seul coup... je n’ai rien vu venir...

- Ca, on avait compris ! déclare Javier, amusé.

- La fatigue, tu comprends... et le bercement de ta voix...

- Tu étais bien au moins ? interroge Damio

- Oh oui !  lance-t- elle, enthousiaste, avant de se mordre les lèvres.

Les hommes répriment mal une forte envie de rire tandis que Pedro semble aussi gêné qu’elle.

- Enfin, je veux dire... Vous auriez dû me réveiller.

- Avec tout le mal qu’on s’est donné pour faire le moins de bruit possible ? plaisante Javier. Et Pedro qui ne bougeait pas un cil ? Belle idée !

Ana se tourne vers l’indien et lui sourit.

- J’espère ne pas t’avoir trop dérangé...

- Pas du tout. Tu es ...légère...

La situation menace de s’éterniser et Javier résume

- Bref, tout le monde est content, quoi ! Mais, sans vous commander, Doña Ana, vous feriez mieux de rentrer. Vous tombez de fatigue et vous seriez mieux dans votre lit. En plus, Isabel va s’inquiéter.

Ana soupire, hoche la tête et se lève, comme à regret. Elle se tourne encore vers l’indien.

- Et bien, bonne nuit.

- Bonne nuit.

La voix rauque a un peu tremblé mais personne ne relève et la jeune femme s’éloigne enfin vers la ferme, suivie par tous les regards


27/03/2009
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