A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 57 Etudes et travaux

CHAPITRE 57 Etudes et travaux

 

Pendant ce temps, à Tolède, la vie continue, tranquille. Un matin, alors que Clara arrive au presbytère pour le ménage, Don Esteban brandit une lettre.

- Regarde, Clara, on vient de m’apporter une lettre de Placido.

La jeune fille pose immédiatement seau et balai et se précipite vers le prêtre qui s’est assis pour mieux lire

“Chers tous

“ Ici tout va bien. Salamanque est vraiment une belle ville et l’université est très “impressionnante. On dirait qu’elle est construite non avec des pierres et du bois mais avec des livres et des pensées. Quand je songe aux noms illustres qui m’ont précédé ou qui y enseignent, je comprends encore mieux la chance que j’ai. J’ai trouvé une jolie chambre tout prés de l’Université, pour un prix très raisonnable.  Vous allez pouvoir m’envoyer le nécessaire.  J’ai aussi réussi à me faire engager par un étudiant fortuné qui me paie assez bien pour tenir son appartement. Mais qu'est-ce que il est désordonné ! Au milieu de mes livres, au dessus de la table qui me sert de bureau, j’ai installé votre saint François : il me donne du courage chaque fois que j’en ai besoin. Les spécialités de Salamanque sont délicieuses surtout la chanfaina    qui est un vrai régal.   J’espère que vous allez bien et que vous ne vous fatiguez pas trop. Je sais que c’est un vœu pieu mais on peut toujours rêver.  

                                                                       Votre fils dévoué

                                                                       Placido”

 

- C’est tout ? demande Clara un peu déçue.

- Attends il y a un post scriptum. “P-S Dites à Clara que je n’ai pas encore vu de salmantine (et oui c’est ce qu’on dit) aussi jolie qu’elle.”

La jeune fille rosit de plaisir sous le regard amusé de Don Esteban. Puis elle redevient grave.

- Il ment, affirme-t-elle. Il ment comme un arracheur de dents.

Don Esteban hoche la tête.

- Bien sûr qu’il ment. Et comme il n’a pas l’habitude, il se coupe. Regarde, quand il dit que saint François lui donne du courage chaque fois qu’il en a besoin. Si tout  va aussi bien, pourquoi a-t- il besoin de courage ?

-  Et ne me parlez pas des spécialités de Salamanque ! ajoute Clara , je vois mal notre Placido s’attabler dans les restaurants les plus réputés de la ville

Pendant ce temps,   ignorant que ses ruses innocentes ont été percées à jour, le “menteur” attaque une robuste omelette avec tout l’appétit de ses quinze ans.

-  Tu devrais voir ça, raconte Matteo, juste à côté de ma maison, il y a un jeune coq prétentieux qui te hérisserait le poil. Avec ce qu’il a sur le dos, tu pourrais envoyer balader ton grippe-sou d’aubergiste. Il se pavane tellement qu’un jour il va lui pousser des plumes.  Bientôt il pourra remplacer le Coq en haut de la Cathédrale. Et avec lui, une cour de flatteurs ! A force, ils doivent avoir les genoux sales et les articulations souples.  Ca m’étonnerait qu’il use beaucoup les bancs des écoles.

A ce moment précis, un homme de haute taille s’approche des jeunes gens.

- Vous êtes bien Placido Menendez ? 

Placido lui jette un regard rapide.

- C’est moi.

- Je me présente : Felipe Ramirez. Je suis libraire et on m’a dit que vous étiez bon latiniste. Je cherche quelqu'un qui puisse me copier des livres et en traduire d’autres.  Je vous paierai bien.

En effet, le salaire proposé est plus qu’attractif et Placido accepte avec joie.  Dès le lendemain matin, il se rend chez le libraire qui lui confie un manuscrit de philosophie et du parchemin pour le recopier. Les bras chargés, il regagne sa chambre quand il entend sonner midi. Il dépose précipitamment ses paquets et court à perdre haleine dans les rues étroites.  Quand il arrive à l’auberge, le patron, furieux, l’apostrophe brutalement.

- Alors, feignant, tu crois que je te paie à rien faire ?

- Mais il est à peine midi...

- Et j’ai déjà deux clients qui sont repartis. Je les retiendrai sur ta paye.

- Ca ne changera pas grand chose.

- Pour le travail que tu fournis c’est bien suffisant !

- Bien suffisant ! explose Placido. Un salaire de misère et les restes des clients contre dix heures de travail d’affilée, vous trouvez ça équitable, vous ?

- Tu étais bien content de me trouver, pouilleux que tu es !

- Et vous bien content de profiter de ma misère, exploiteur !

Un attroupement est en train de se former et Placido en profite.

- Vous leur avez dit à vos clients comment vous êtes devenu si riche ?  Ils savent que vous mettez de l’eau dans votre vin et de la sciure dans le picotin des chevaux ?

Le patron lève la main mais la mine décidée du jeune homme le fait reculer.

- Tu parles bien haut pour un gueux, aboie-t- il. Tu es viré.  Va donc afficher ta gueuserie ailleurs et si tu crèves de faim dans un coin, ce sera bien fait pour toi.

- Navré de vous décevoir mais j’ai déjà trouvé un autre emploi !

- Alors file !   Estime-toi heureux que je ne veuille pas me dédommager.

- Vous dédommager de quoi ? De l’esclave que vous allez perdre ?

Placido a un sourire moqueur.

- Au lieu de vous acharner sur moi, demandez plutôt à Ida ce qu’elle fait avec le cuisinier pendant que vous faites les comptes.

Le patron blêmît.

- Qu'est-ce que tu dis ? rugit-il.

- Notez, quand je dis le cuisinier, je pourrais aussi dire les serveurs et même quelques clients. Suffit de choisir le bon moment, c’est à dire quand vous n’êtes pas là, précise le jeune homme, suave. C’est vrai que la chose peut se faire très vite. Question d’habitude.

Le patron lui lance un regard furieux, lève la main mais le regard assuré du jeune homme lui fait tourner les talons.

- Ida, hurle-t- il, où es tu, pouilleuse ?

Rentré à son auberge, Placido va tirer de l’eau sur le palier et tente de se débarrasser de cette persistante odeur de cheval qui s’agrippe à lui comme la misère au monde.  Enfin, quand il estime avoir réussi, il s’allonge sur son lit, sourire aux lèvres.  Après tout, ses mensonges sont presque devenus réalités.  Allons, il a bien fait de travestir un peu la vérité, Don Esteban et Clara se seraient trop inquiétés.... Au fond, tout va bien.  Même les blagues des anciens se sont calmées et il n’a presque plus à supporter les crachats, quolibets et autres mauvaises plaisanteries traditionnellement réservés aux nouveaux venus. Jusque là les cours lui semblent faciles et il s’étonne lui même de sa capacité de travail.  Son mobilier est enfin arrivé de Tolède et il a pu s’installer assez confortablement. Un respectable pâté accompagne le tout et sera fort utile pour terminer le mois car, malgré tout, les finances sont en baisse. Il recopie ses notes avec application quand on frappe à sa porte. Presque aussitôt il voit apparaître la frimousse ronde et toujours joyeuse de Matteo.

- Salut, Placido, lance-t- il, tu travailles encore ?

- Les notes ne se recopient pas toutes seules, tu sais.

    Matteo secoue la tête.

- Je me demande bien pourquoi tu es toujours dans tes livres. Tu apprends deux fois plus vite que tout le monde.

- Ce n’est pas le tout d’apprendre, il faut retenir.

- Ca m’étonnerait que cela te pose problème. Brrr, fait pas chaud chez toi.

Placido cherche une réponse appropriée mais heureusement     Matteo passe déjà à une autre idée.

- Dis donc, demain, on a envie de faire un repas tous ensemble chez moi.Tu viens ?

- Un repas ? Que faut-il faire ?

- Pas compliqué. Chacun apporte quelque chose et on met tout en commun.

- Je ne sais pas si je peux.

- Ecoute, pour une fois, tu n’en mourras pas. Laisse un peu tes livres et amuse toi : ça fait aussi partie de la vie, tu sais ! Tu es bien le seul qui n’attend pas le soir pour vivre enfin !

Personne ne pouvait résister longtemps à la joyeuse insouciance de Matteo - insouciance largement due à une parfaite ignorance des difficultés pécuniaires. Placido accepta donc. Le repas fut une fête et le pâté de Clara unanimement apprécié.

Environ une dizaine de jours plus tard, Placido voit de nouveau apparaître son ami.  Mais cette fois, il a perdu sa gaieté et semble au contraire fort soucieux.

- Tu as des ennuis ? interroge Placido.

- Je n’y arriverai jamais.

- A quoi donc ?

- Je ne comprends rien au latin : concordance des temps, subormonnées, c’est de l’hébreu pour moi.

-  Subordonnées, corrige Placido.

- Ca ne change rien. Il vaut mieux que j’abandonne.  Je ne serai jamais diplômé…

- Tu veux que je t’explique ?

Le visage rond s’illumine.

-  Ca, c’est une bonne idée !

Placido rassemble les feuillets qu’il vient de remplir d’une petite écriture fine et serrée pour économiser le papier et commence ses explications.  Au bout d’une demi-heure, Matteo, stupéfait, murmure.

- C’est incroyable. Comment tu fais pour expliquer si bien ? C’est lumineux maintenant.

Placido sourit

- Je continue ?

- Et comment !

Soudain, au beau milieu d’une phrase, Placido porte la main à sa tête et ferme un instant les yeux. Inquiet, Matteo demande

- Ca ne va pas ?

- J’ai la tête qui tourne. Mais ça va passer.

Le jeune homme essaie vaillamment de se remettre à travailler mais cela ne passe pas et il doit encore une fois s’arrêter.

- Ca n’a vraiment pas l’air d’aller, constate     Matteo, de plus en plus inquiet.  Tu ne veux pas que j’aille chercher un médecin ?

Placido secoue la tête

- Je n’ai pas besoin de médecin.

- Mais enfin, tu es blanc. Je suis sûr que tu as besoin de soins. Il fait tellement froid ici.

- Ce n’est pas d’un médecin que j’ai besoin, lance sèchement Placido, agacé.

- Mais de quoi alors ? insist  Matteo.

- Tu tiens vraiment à le savoir ?

- Bien sûr, tu es mon ami.

- Et bien, j’ai faim, voilà ce qu’il y a.

- Tu as faim ? Et bien il faut manger.

- Merci du conseil. Dès que mon jeûne sera terminé, je le mettrais en application.

- Tu jeunes ? répète Matteo sans comprendre. Mais pourquoi ? Ce n’est pas le Carême.

- Pour les pauvres, c’est Carême tous les jours ! explose Placido. Qu'est-ce que tu crois ? Qu’il suffit d’entrer dans une rôtisserie, de choisir et d’emporter ce qui vous plaît ? Tu trouves qu’il fait froid ?  Tu as raison et mes draps sont glacés. Cela fait cinq jours que je dors tout habillé et je te jure qu’il me faut plus de courage pour me déshabiller et changer de linge qu’on en a mis à conquérir toutes les Espagnes !

Devant la mine effarée de son ami, Placido se calme .

- Excuse-moi, Matteo.  Je sais bien que tu n’y es pour rien.  C’est la fatigue.

-  Mais ton libraire ne te paie pas assez ?

- Si, et, en temps ordinaire, tout va bien mais j’ai eu des dépenses imprévues.

 - Et l’aubergiste, il ne peut pas te faire crédit ?

- Il me croit solvable, inutile de l’inquiéter.

- Mais ton père ne -t-’envoie rien ?

- Il m’envoie ce qu’il peut mais comme il passe son temps à distribuer tout ce qu’il a aux pauvres, je ne peux décemment pas lui réclamer quoi que ce soit !

- Même s’il -t-’oublie ?

- S’il m’oublie ! tonne Placido.  Mais je souhaiterai un père pareil à tous les enfants du monde !  Où que j’aille, je sens sa bonté et son amour qui m’habitent et qui me protègent. Je sais qu’à toute heure de la journée il pense à moi. Je disais qu’il fait tout ce qu’il peut et même au delà pour moi mais je ne veux pas lui imposer une gêne de plus. C’est pour cela que dans toutes mes lettres, je lui dis que tout va bien, que ses colis me font plaisir mais que je n’en ai pas vraiment besoin.

- Mais alors ce pâté, celui qui était si succulent ?

- C’est Clara qui l’avait fait et il tombait vraiment à point.

- Mais alors pourquoi nous l’as tu donné  ?  Si tu en avais tellement besoin ?

- C’est déjà assez difficile d’être pauvre. Ce n’est pas la peine que tout le monde le sache.

- Mais puisque tu n’avais plus rien...

- Et alors, crois tu qu’il faille être riche pour donner ? Crois tu vraiment que la générosité aille de pair avec la richesse ?  Si  tu t’imagines que plus on est riche et plus on donne, tu es bien naïf !  A l’église de mon père, j’ai toujours vu les riches rechigner à leur superflu et bien des pauvres se priver du nécessaire pour les autres, à commencer par mon père ! Cela faisait assez hurler Clara ! Et puis je ne voulais pas être privé du bonheur du partage.

    Matteo lance à son ami un regard empreint d’une admiration nouvelle.

- Alors, depuis le repas chez Martin ? balbutie-t- il

- Je me nourris de pain et d’eau.

- Mais cela fait cinq jours !

Placido hausse les épaules ;

- Et alors ? Que veux tu que je fasse ?  Que je devienne un voleur ? Que je hante les rôtisseries pour alourdir mes poches avec des poules non consentantes ? Et pourquoi pas les tripots ?

 C’est pour le coup que mon père serait bien payé de ses peines !

- Comme tu l’aimes ! soupire Matteo

- Evidemment ! Autant qu’il m’aime !

Nouveau soupir de Matteo.

- Tu as raison, approuve-t- il d’une petite voix. Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir faim et de manquer d’argent. Et j’ai dû te sembler bien superficiel. Je comprends que tu t’emportes.

Placido secoue la tête.

- Non, j’ai eu tort.  Tu n’y es pour rien.

- Si, si, poursuit Matteo. J’ai pu t’agacer plus d’une fois.  Mais si je ne sais pas ce que c’est d’avoir faim, je ne connais pas non plus le bonheur d’être aimé à ce point. Mon père ne m’a jamais considéré autrement que comme un cadet et s’il paie mes études, c’est surtout pour m’éloigner et pouvoir dire qu’il ne laisse pas tout à mon frère aîné...

Il soupire et jette un regard timide à son ami.

- Ne crains rien. Je ne vais pas te jouer la complainte du pauvre petit garçon riche. Ce serait ridicule et indécent. Non j’ai mieux à te proposer. Voilà. Comme Dieu fait bien les choses, il ne donne pas à la fois la richesse et l’intelligence. Et je sais très bien que j’ai l’esprit plutôt lent. J’ai beaucoup de peine à comprendre ce qui doit te sembler évident. Pourtant, il faut que j’aie ces examens,   ne serait ce que pour revoir ma famille et prouver à mon père que je ne suis pas l’imbécile qu’il s’est toujours figuré.  Seulement je n’y arriverai jamais tout seul et j’ai besoin d’un répétiteur.

- Je te vois venir mais je n’ai pas besoin de ta pitié.

- Qui parle de pitié ?  s’insurge Matteo.  Je te jure que j’ai vraiment besoin d’un répétiteur. Si ce n’est pas toi, ce sera un autre mais ça m’étonnerait qu’il explique aussi bien. On s’arrange pour les prix mais. crois bien que pour moi ce n’est rien, comparé aux heures atroces que j’ai passées à essayer de tenter d’apercevoir une vague lueur dans ces ténèbres antiques.

Malgré lui Placido sourit.

- Evidemment, si ça peut te rendre service... concède-t- il

- Me rendre service ? Tu me sauves la vie, oui ! Si jamais je rate mes études, je n’oserai jamais rentrer chez moi. Et alors Dieu sait comment je finirais... A la potence, peut-être ?

Placido sourit franchement et pose sa main sur l’épaule de son ami.

- Je ne sais pas si tu es aussi bête que tu le prétends mais je sais une chose : pour la délicatesse de cœur, tu peux en remontrer à plus d’un, déclare-t- il doucement.

- Alors tu acceptes d’être mon répétiteur ?

- J’accepte de grand cœur.

- Ah ! Tu ne peux pas savoir quel plaisir tu me fais, assure Matteo dont le sourire est revenu. Seulement je te préviens. Moi j’aime avoir chaud quand je travaille. Alors j’apporterais le bois.

- Tu n’y es pas obligé.

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13/03/2009
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