A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 51 Un enfant est né

CHAPITRE 51 Un enfant est né

 

La nuit est encore noire mais Don Esteban n'arrive pas à dormir et prèfère s'occuper de son église  : partout des fleurs ont été disposées et leur parfum se répand comme une prière odorante. Pourtant, il n'arrive pas à chasser ses idées noires. C'est au mois de Juin qu'il s'était marié, au mois de Juin que Meryam puis Daoud était nés.   Et la plaie reste béante, trente ans après. Il regarde pensivement la Vierge au Sourire. La Vierge au sourire...Ultime cadeau de Fray Hernando de Talavera, le Saint Apôtre de Grenade, l'archevêque chrétien qui apprenait l'arabe et avait conquis le cœur des musulmans. « Frères, donnez- nous vos oeuvres et prenez notre foi » Grenade... Or, sang, amour et larmes. Il avait sept ans quand la guerre avait commencé. La guerre...la guerre à Grenade...  Grenade terre de beauté, terre chérie, trop chérie, justement. Grenade dernier bastion mauresque en terre chrétienne après huit siècles de présence arabe, Grenade, terre de tous les métissages. Grenade, mon sang coule dans tes fontaines, Grenade « faite de perles à l'éclat tremblant, elle orne sa base de perles que sa beauté possède en trop. De l'argent liquide glisse entre ses joyaux, uniques par leur beauté blanche et brillante » Grenade et les jardins magiques de l'Alhambra.  Grenade si belle que les mendiants aveugles demandaient

 « Passant, sois généreux, car il n'est pire souffrance que d'être aveugle à Grenade» Au temps troublés de son enfance, un de ses oncles y était jardinier et l'y emmenait souvent, comme au pays des fées et des génies, quand chaque pas fait surgir des miracles, quand l'air que l'on respire ressemble à l'haleine des anges, quand rien de plus beau ne peut être imaginé, fût -ce le Paradis.

« Salut ô demeure ! Que la joie et le bonheur vivent autour de toi, aidés par le pouvoir et l'espérance» La joie et le bonheur... Don Esteban a un petit sourire amer. Malaga. Il y a avait eu Malaga en 1487. Malaga assiégée, affamée, Malaga où vivaient sa famille et celle de Safia, son amie d'enfance qui deviendra plus tard sa femme. Malaga qui avait dû se rendre après d'intolérables souffrances.  Contrairement à leurs habitudes, les chrétiens s'étaient montrés impitoyables. Tous les habitants furent réduits en esclavage et un tiers d'entre eux distribués entre les conquérants, onze mille vendus sur les marchés ; les juifs, mêmes convertis et les renégats furent brûlés vifs et des jeunes filles furent offertes aux reines de Naples et de Portugal. Et pourtant, même parmi ces ruines et ces larmes, Dieu avait fait jaillir une fleur d'amour : une adolescente musulmane, Sol avait été offerte à un jeune seigneur castillan, en récompense de son courage. Le cavalier s'était laissé prendre au charme des yeux de gazelle et ils avaient eu un fils : Inigo. Inigo de Montemayor y Silva...Malaga, ville natale de Safia...Safia, le grand amour de ses vingt ans, Safia qui lui avait donné un bonheur si grand qu'il le croyait éternel. Et puis il y avait eu ce fameux 2 Janvier 1492 où les chrétiens étaient entrés dans la ville, triomphants. Boabdil el Chico, le dernier roi de Grenade avait remis les clés à Ferdinand le Catholique et était parti en exil, quittant à jamais Grenade, les larmes aux yeux « Pleure comme une femme ce que tu n'as pas été capable de garder comme un homme » lui avait lancé sa mère, la terrible Aïcha. A propos, n'avait il pas entendu dire que Boabdil était mort, loin de Grenade, il y a quelques mois ? Il revoyait l'entrée dans Grenade, quand Fray Hernando de Talavera, très droit sur son cheval malgré son âge avancé, avait pris possession de la ville. Il était bien loin de se douter que cet homme aurait une telle influence sur sa vie. Il avait fini par entrer à son service et toute la famille s'était convertie en 1495 Mais Cisneros avait arraché les enfants à leurs parents et emprisonné les savants musulmans, au mépris de tous les traités. Les émeutes n'avaient pas tardé. 18 Décembre 1499. Jour funeste entre tous. C'était il y a plus de trente ans mais le cœur de l'andalou le serrait à lui en faire mal. Safia et Meryam, sa fille chérie alors âgée de cinq ans étaient allées faire des courses à l'Albaicin et une émeute avait éclaté. Les elches, les renégats de l'Albaicin, s'étaient soulevés et avaient exécutés un alguazil nommé Barrionuevo, insupportable par ses abus de pouvoir. Pendant trois jours, ils avaient occupé les rues, les portes et toutes les entrées du faubourg, dressant des barricades et essayant d'incendier la demeure de Cisneros. Le premier jour, Meryam et Safia avaient été bousculées, piétinées, tuées. Elles étaient mortes loin de lui et il n'avait pu que les pleurer. Son fils nouvellement né aussi avait disparu dans la tourmente. Fou de chagrin, il avait lui aussi pris les armes, malgré les injonctions de Fray Hernando de Talavera Il s'était enfui dans les montagnes de l'Alpujarra et avait tenu tête aux troupes royales pendant trois moi. Enfin, vaincu par don Pedro Fajardo, futur marquis de los Velez[A1] , il était sur le point d ' être pendu quand Fray Hernando de Talavera était intervenu. « Ce n'est pas une exécution, c'est un suicide, avait il dit. Je veux sauver cette âme. Donnez-moi cette vie » Et on la lui avait donnée. Alors, Esteban avait réappris à vivre, à vivre pour les autres, à protéger le bonheur des autres. Il avait découvert la joie d'être utile et avait mis sa rage et son enthousiasme au service des plus pauvres. A l'exemple du saint archevêque, il avait voulu devenir prêtre et commençait à s'apaiser quand l'inquisiteur de Cordoue, Diego Rodriguez Lucero s'était mis à calomnier le Saint Apôtre, l'accusant d'hérésie et de pratiques judaïsantes. La reine Isabel était morte l'année précédente et l'Inquisiteur ne connut aucun frein. Il arrêta comme suspects le neveu de l'archevêque, don Francisco de Herrera, doyen de la Cathédrale, sa mère, Doña Maria Suarez, les filles de celle ci et ses plus intimes amis et serviteurs, dont Esteban. Mises à la torture, les nièces de Talavera racontèrent tout ce qu'on voulut et Fray Hernando de Talavera fut accusé de rites sataniques et de sorcellerie. Violent et ténébreux, Lucero voulait toujours en savoir plus et Esteban fit connaissance avec la torture lui aussi. Heureusement, le gouverneur Tendilla intercéda et obtint sa libération mais le jeune homme en conserva une jambe raide et une démarche claudicante. Finalement, le Saint homme avait été blanchi mais il était brisé et s'éteignit le 14 mai 1507, dans les bras de son fidèle serviteur. Quant à Lucero, il avait été assassiné... Esteban, devenu diacre, avait voulu continuer l'œuvre de Talavera et ses rapports avec Cisneros s'étaient rapidement détériorés. Le trop bouillant diacre avait été envoyé dans un couvent de Séville sous prétexte d'y continuer ses études. Il y a avait rencontré un certain Bartolomé de Las Casas qui n'était pas encore le protecteur des indiens mais était devenu son ami. Esteban, devenu prêtre, avait refusé d'obéir à Cisneros et son séjour en Andalousie tant à Séville qu'à Grenade était une épine dans le pied du cardinal. C'est pourquoi, quand la peste avait éclaté à Tolède en 1507, Don Esteban avait reçu le ministère de Santo Tomé, réputé difficile car son prédécesseur était un homme fort peu évangélique et les tolédans des rebelles nés. Esteban y avait assisté Don Justo, le père d'Ana à l'enterrement de ses beaux parents, Abraham et Naomi, ou plutôt Silo et Guisla, qui avaient refusé de quitter Tolède, malgré le danger... Il y a avait aussi retrouvé Don Alejandro, cousin du comte de Tendilla, qui l'avait secouru à Grenade. Et depuis lors, depuis vingt ans, il aidait, grondait, conseillait, mariait, baptisait, consolait, enterrait. Une vie bien remplie, Seigneur, oui une vie bien remplie. Si remplie qu'il n'avait pas le temps de songer au bonheur enfui.  Heureusement, il y a avait eu Ana. Ana qui avait un peu comblé le vide intolérable laissé par Meryam.  Ses efforts lui parurent soudain dérisoires. Il ne restera donc rien de moi, mon Dieu ? Il n'est donc rien de stable, rien qui ait une racine ? Sans le savoir, le prêtre chrétien rencontre les poètes mexicains « Donc il le faut partir, comme les fleurs qui fanent ? Et mon nom tombera dans l'oubli ? Et rien après moi, sur la terre ? Au moins les fleurs, au moins les chants ! Ah, que fera mon cœur ? Hélas, en vain nous sommes venus, en vain nous avons fleuri sur cette terre ! » Perdu dans ses souvenirs, Don Esteban ne voit pas le temps passer et c'est le premier rayon de l'aube qui le réveille au pied de la petite sainte de marbre. Il lui sourit, s'étire en grimaçant car ses articulations sont douloureuses et se relève péniblement. Pour une fois, il reconnaît ce qu'il se refuse généralement à admettre : il approche de la soixantaine. Il porte la main à sa mâchoire puis à ses yeux, secoue la tête et respire profondément. Un nouveau jour commence, et avec lui l'étourdissement qui procure l'oubli. Faire face, mon Dieu, faire face.

   - Don Esteban ? interroge une voix chaude et musicale

Le prêtre se retourne et demeure bouche bée. Devant lui, un jeune homme de stature moyenne, mince et souple, les cheveux très noirs, presque bleus, la peau mate et les pommettes un peu saillantes. Mais surtout un visage extraordinairement beau, aux yeux noirs et ardents mais avec des reflets d'or et de colombe.  Il dégage une telle force et en même temps, une telle harmonie que Don Esteban a du mal à s'arracher à sa contemplation.

  - Don Esteban ? répète l'homme

  - C'est moi, répond-il hâtivement pour cacher son trouble. Que puis-je faire pour vous, mon fils ?

  - Je viens... installer, je suis ...orfèvre.

Il parle un castillan un peu hésitant avec un fort accent andalou.

  - Je veux seulement présenter, puisque je vais être votre... paloissien.

Manifestement, le castillan n'est pas sa langue maternelle et il cherche ses mots, mal à l'aise. Don Esteban le regarde un instant et demande en arabe.

   - Où êtes- vous installé ?

L'homme a un mouvement de surprise joyeuse, sourit, et pousse un soupir de soulagement.

   - J'ai un atelier rue Santo Tomé, répond il vivement dans la même langue. Je m'appelle  Rafael, et je suis maître damasquineur. 

Il fouille dans un grand sac de cuir et en sort un petit paquet plat enveloppé de linge.

   - J'ai pensé que ... Je l'ai fait pour vous. 

   - Pour moi ? Je vous remercie.

Don Esteban prend le paquet, défait les linges avec curiosité et reste ébloui : c'est un magnifique plat à aumônes, noir et or, travaillé avec un soin extrême : parmi les figures géométriques et les arabesques, oiseaux et fleurs s'entrelacent sans fin.

   - Quelle splendeur ! balbutie le prêtre.

L'orfèvre se détend un peu.

   - Je suis content qu'il vous plaise.

Ému, Don Esteban le regarde gravement.

   - Dieu a façonné la main de l'homme...

   - Pour faire l'aumône, complète l'orfèvre. Je suis content qu'il vous plaise. répète-t- il

   - Comment donc ! C'est une merveille. Vous êtes un artiste.

L'orfèvre sourit sous le compliment, un sourire d'enfant, tendre et confiant.

   - Dieu m'a donné quelque talent ; il est naturel que je lui en fasse offrande.

Don Esteban lui jette un regard rapide. Il n'y a aucun orgueil dans ce qu'il vient de dire, aucune arrogance. La simple reconnaissance d'un don du ciel, la gratitude d'un cœur pur émerveillé par cette grâce divine. Et pourtant, songe le prêtre, il aurait de quoi être orgueilleux. La beauté et le talent unis à la modestie dans un seul être, c'est assez exceptionnel. Heureux le père d'un tel homme.

   - J'espère avoir le plaisir de vous voir ce soir, assure-t- il avec chaleur.

      Rafael   sourit encore et le salue à la manière arabe.

- . Que la paix soit avec vous.

Don Esteban hoche la tête et lève la main pour le bénir. Rafael se recueille un instant puis quitte l'église d'un pas léger. Don Esteban reste un instant interdit. L'église semble un peu plus sombre depuis que l'orfèvre l'a quittée mais il y flotte encore une odeur de jasmin et de fleurs d'oranger. Le prêtre secoue la tête pour chasser la vision. Son regard se pose sur la Vierge au Sourire qui veille tendrement sur son Fils. Oui, heureux le père d'un tel homme.

Le lendemain, alors qu'une pluie rageuse s'est abtuue sur Tolède,Don Esteban confie sa pèlerine lourde de pluie à un serviteur de haute taille.

-       Don Felipe vous attend près du feu.

Bientôt Don Esteban rejoint un vieil homme aux cheveux blancs et à la peau presque diaphane, perdu dans un grand fauteuil près de la cheminée.

-       Attention à ne pas tomber dans les flammes, plaisante t il.

-       Les os ne brûlent pas, mon ami et c'est bien tout ce qui me reste. Qu'est-ce qui t'amène ?

-       Le plaisir de te voir, d'abord.

-       Voilà qui me ravit. Et ensuite ?

-       Le besoin d'échapper au monde et à ses mesquineries. J'aspire à une activité plus stimulante.

-        Une partie d'échecs, par exemple ?

-        Pourquoi pas ?

Le vieil homme frappe dans ses mains.

-       Fidelis, mon échiquier !

Puis il se tourne vers son ami.

-Tu as l'air bien fatigué, Esteban.

- Je le reconnais, soupire le prêtre. Le poids de l'ingratitude humaine.

- Triste fardeau.

- Il yen a, je t'assure … On n'en fait jamais assez, explose t il. Et ils sont d'une mauvaise foi ! Je me demande si je ne ferais pas mieux de tout laisser tomber !

- Là, tu te vantes, tu en es bien incapable, s'amuse  Felipe. Toi, le champion des nobles causes et le défenseur de la dignité humaine ! Faut il que tu sois fatigué.

- J'aurais mieux fait de choisir l'étude, comme toi, grommelle Don Esteban. Au moins, les livres ne trahissent pas, eux.

- Les livres non mais ceux qui les écrivent ou les lisent, parfois. Ne t'imagine surtout pas les universitaires comme de purs esprits détachés de toute mesquinerie humaine. C'est souvent tout le contraire.  Et puis tu sais bien que Dieu nous emploie suivant nos capacités.

- Nos capacités… les miennes sont bien limitées…

- Allons donc, tu es le meilleur. Le plus chrétien d'entre nous, le plus proche de saint François, en tout cas ; rappelle toi. « Seigneur, faites de moi un instrument de Votre Paix, Là où il y a la haine, que je mette l'amour, Là où il y a l'offense, que je mette le pardon

- Là où il ya la discorde, que je mette l'union », poursuit Don Esteban qui se détend un peu.

- Tu te rappelles notre voyage ?

- Si je me le rappelle ! Vous vous étiez tous ligués pour me convaincre de partir, mes paroissiens s'étaient cotisés pour m'acheter un mulet, entre autres, et nous  avons voyagé de monastère en couvent jusqu'à Assise.

- J'étais en meilleure santé alors. Et toi, tu as un tel sens pratique, déclare Felipe.

Le visage de Don Esteban s'illumine.

-       La montée parmi les cyprès et les oliviers, dans cette campagne ombrienne douce comme un sourire… le paysage qui change à mesure que l'on monte…la basilique et la crypte … tant de lumière dans tant d'ombre…les peintures de Giotto avec ses pinceaux venus du Ciel…

-       Et l'église saint Damien avec son crucifix qui parla à François et l'exhorta à s'occuper de sa maison. Un tel paysage ne pouvait que lui inspirer le Cantique. « Loué sois-tu, Seigneur  pour  sœur Lune et pour les etoiles ; au ciel tu les as formées, claires, précieuses et belles'….

-       Loué sois-tu, Seigneur, poursuit Esteban, pour sœur Eau car elle est très utile et humble, et précieuse et chaste…Loué sois tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent au nom de ton amour et supportent maladie et tribulation…" je n'ai jamais ressenti ailleurs une telle sérénité, poursuit Don Esteban, émerveillé. Quand je suis arrivé dans la basilique, j'ai senti en moi une source jaillissante qui m'a illuminé…

-       Et ici naquit au monde un soleil, a écrit Dante. J'ai ressenti une telle paix, une telle sérénité, l'impression que je pourrais aimer l'humanité…

-       Et les pierres blanches et roses de Santa Chiara et les paysages si purs des Ermitages, rêve encore Don Esteban .

Il sourit.

-       Je savais que c'était une bonne idée de venir te voir.

-       C'est de Dieu que vient le réconfort, tu le sais bien.

-        Et tu es son messager, je le sais aussi.

A ce moment précis, Fidelis arrive avec l'échiquier demandé. Les deux hommes engagent aussitôt la partie. Peu de temps après, Don Esteban déplace une dernière pièce.

-       Echec et mat, lance- t- il, triomphant.

-       Je reconnais ma défaite, sourit don Felipe. Tu es décidément très fort.

-       Aux échecs seulement. Tu es infiniment plus savant que moi.

-       Savant ? Qu'est-ce que ça veut dire ? « Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas l'amour, je ne suis que bronze qui sonne ou cymbale qui retentit ».

-       Saint Paul, reconnaît Don Esteban. Mais il n'empêche : je me fais souvent l'effet d'être un ignorant mal dégrossi, tout juste non à empêcher les querelles familiales. Toi, tu as étudié et même enseigné à Salamanque. Tu en sais bien plus que je n'en saurais jamais.

-       Et tu fais beaucoup plus de bien à tes paroissiens que moi. Voyons, Esteban, tu exagères encore. Messire de Talavera le disait déjà, au temps de notre jeunesse, tu es bien trop prompt à te dévaloriser. Je n'ai jamais compris pourquoi.

Don Esteban rougit et se trouble.

-       Peut être parce que je n'ai rien su empêcher…

-       Ne revenons pas là-dessus, Esteban. Et ne me dis pas que tu remets en cause la volonté divine, je ne te croirais pas. Safia et Meryam t'ont été enlevées, soit ; mais voudrais-tu les voir revenir du Paradis ? Elles ont tellement parlé de toi à Notre Seigneur qu'Il saura bien t'envoyer le réconfort et la force qui te manquent en ce moment.

Don Esteban réussit à sourire.

-       Ta foi est toujours aussi vive, Felipe. Aussi vive, discrète et parfumée que la violette de Cazorla.

-        Et bien, pour un natif de Jaen, n'est-ce pas naturel ?

Le sourire de Don Esteban s'accentue, il étend les bras et s'étire.

-       Un vrai chat, s'amuse Felipe

       Un vieux chat pelé, oui.

-       Et comme Felipe plisse le front, il se hâte d'ajouter :

-       D'accord, mettons que je n'ai rien dit.

Il promène son regard sur la pièce et contemple un petit coffret ouvragé.

-       Je le reconnais, celui là, Fray Hernando t'en a fait cadeau quand tu es parti à Salamanque.

-       Juste avant qu'on ne le diffame, hélas. J'aurai préféré être présent.

Don Esteban hausse les épaules.

-        C'est vraiment un travail magnifique.

-       C'est vrai. Je n'en ai jamais vu d'aussi beau depuis, acquiesce Felipe.

-       Et bien moi, si. Un jeune orfèvre vient de s'installer dans le quartier et son travail est éblouissant. Il m'a offert un plat à aumônes d'un goût exquis.

-       Il faudra que tu me montres cela.

-       La prochaine fois que je viendrai, c'est promis ;

Don Esteban jette un coup d'œil par la fenêtre.

-       Le temps a l'air de se calmer. Je vais pouvoir reprendre mes visites.

Don Felipe soupire.

-       J'envie ton énergie, Esteban. J'aimerai bien seulement pouvoir me déplacer dans cette pièce.

Don Esteban pose une main apaisante sur le bras de son ami.

-       Tu n'as pas eu besoin de beaucoup de force pour prévenir fray Hernando que j'allai être pendu.  Et tes plus beaux voyages sont maintenant intérieurs. Nul mieux que toi ne sait se diriger vers la Cité de Dieu.

En quittant son ami, Don Esteban se sent beaucoup plus léger et ses pensées vagabondent. Peu à peu, le jeune orfèvre s'impose à son esprit et l'envie de le voir devient de plus en plus pressante.

Plusieurs jours se passent pendant lesquels il résiste au plaisir d'aller lui rendre visite/. Il s'irrite lui même d'un tel désir.

   - C'est ridicule. Et si cet homme voulait te tromper, t'éblouir pour mieux te mentir ? Le diable n'est jamais si dangereux que lorsqu'il se transforme en ange de lumière.

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07/03/2009
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