A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 43 Le bretteur et la petite fille

CHAPITRE 43 Le bretteur et la petite fille   

Manuel entre dans Santo  Tomé ,   vérifie qu’il n’y a personne et avise enfin Don Esteban  qui dépose un bouquet de fleurs fraîches devant la Dame au Sourire.  

- Quel vent t’amène Manuel ? Bon ou mauvais ?

  Le jeune homme respire à fond.

- Je n’aurai jamais le courage d’attendre pour la tirer de leurs griffes, padre.

- Mais si, Manuel. Pour elle, tu auras tous les courages.  Je suis fier de toi.

Le jeune homme hausse les épaules.

-Si vous saviez ce que je m’en veux, padre.  Je n’aurais jamais dû partir ;

-  Après tout ce temps ? Dieu, lui, t’a pardonné depuis longtemps. à supposer qu’il y ait une faute à pardonner.

Manuel secoue la tête.

- Je l’ai tout de même abandonnée….

Les souvenirs affluent et le submergent.

            « Printemps 1524. Il n’avait pas voulu quitter Tolède avant les fêtes de Pâques et c’est avec une ferveur toute particulière qu’il y avait participé.

‘ « Quand nous sommes dans la peine, donne nous la force de porter avec toi notre croix » La prière du Vendredi saint résonnait encore à ses oreilles. Quelques jours avaient passé et il avait enfin trouvé le courage de partir. Seulement avant, il fallait qu’il voie Don Esteban.

- Pax vobiscum.

- Deo gratias.

Les mots familiers le ramènent à la réalité et il rejoint le prêtre.

- Tu m’as l’air bien grave ce matin, Manuel.

- Je… je suis venu vous dire adieu, padre.

- Tu pars, Manuel ?

- Je vais en Italie. C’est là que sont les grands maîtres d’armes ; et qu’on a besoin de fines lames ou de simples soldats. Je trouverai toujours à m’employer.  Et puis j’ai besoin de voir du paysage.

- Je vois, répond doucement le prêtre. Un grand amour te pousse à partir.

- Un grand amour… répète Manuel d’une voix étranglée

- Un grand amour pour l’Italie bien sûr, poursuit Don Esteban car c’est bien de cela que nous parlons, non ?

Manuel pâlit, déglutit deux ou trois fois et finit par s’abattre sur un banc providentiel.

- Je n’en peux plus, padre. Je n’en peux plus…

Don Esteban pose sa main sur l’épaule de son ami.

- Je connais bien toutes les souffrances humaines, mon fils,  mais aucune ne fait plus souffrir qu’un amour non partagé… si ce n’est un amour perdu, ajoute t il d’une voix sourde.

Manuel a un petit sourire triste.

- Oh, Juana m’aime bien, comme un grand frère.

-  En amour, bien n’est rien.

- Alors, vous comprenez qu’il faut que je parte…

Il pousse un profond soupir.

- Je ne sais pas comment ça s’est fait, padre. Quand elle était petite, tout était simple, tellement simple. Je suis un brigand, d’accord, mais je peux vous jurer qu’aucune mauvaise pensée ne m’a jamais effleuré, padre, jamais.

- Je l’ai vite compris. Il suffisait de voir comment Juana se comportait avec toi.

- C’était le bon temps, soupire Manuel… Maintenant elle n’a plus besoin de moi…

- Je pourrais te dire qu’on a toujours besoin de ses amis mais je sais que le mot te fait mal.

Manuel se relève vivement.

- Et puis, padre, je ne suis pas un saint ! Jusque là, la voir tous les jours me contentait. Ou du moins j’essayais de m’en contenter. Mais quand je la vois amourachée de cet imbécile prétentieux,ce… , je ne sais pas ce qui me retient de foncer dans le tas ! Alors, je préfère partir avant de commettre un crime… ou un autre.

Un temps.

- Comment dites vous, déjà ? Ah oui, je veux courir sans trébucher.  Seulement, la voir tous les jours sans rien pouvoir lui dire, c’est comme une plaie qui s’envenime, une écharde plantée dans mon cœur et qui le fait suppurer… Avec la peur en prime… La peur de céder à la tentation, la terreur qu’elle me repousse… Je ne veux pas lire ma condamnation dans ses yeux…

Sa voix se brise.

- Oh mon Dieu, venez moi en aide.

Don Esteban se fait grave.

- Notre Seigneur a dit « Vous qui souffrez, venez à moi car je suis l’espérance et la paix » En lui est notre espoir car il est amour. Je prierai tous les jours pour qu’il t’apporte le repos, Manuel mais garde confiance en lui.

- C’est justement pour rester digne de Lui que je m’en vais, padre et que je m’en remets entre ses mains.

- Partir te permettra peut-être de souffler et de te retrouver, admet Don Esteban mais n’oublie pas : il n’est pas d’amour qui, un jour ou l’autre, ne trouve à s’épancher. « C’est sur la pierre méprisée que Dieu a fondé son œuvre »

Manuel réussit à sourire. Puis il fouille dans sa manche et en tire un ruban rouge cerise.

- Vous lui donnerez ça, padre. Elle l’avait oublié chez moi et je n’avais jamais eu le courage de lui rendre. Et puis vous lui expliquerez… Enfin, je veux dire…

- Je lui dirai que tu avais envie de voir l’Italie. Le reste, tu lui diras toi même plus tard, si Dieu le veut.

- Je serai sans doute à Rome pour le Jubilé, padre. Il faudra bien ça pour effacer tous mes péchés…

- Veille déjà à ne pas en commettre d’autres, lance Don Esteban avec une pointe de malice.

- Là, vous en demandez beaucoup, padre.

- Ca m’a toujours semblé un bon moyen d’obtenir un peu.

Le jeune homme réussit à sourire et hoche la tête.

- Mon cheval m’attend derrière l’église ; Dieu merci, mes possessions terrestres ne pèsent pas lourd.

Il se fait grave.

- Bénissez moi, mon père. »

Et Don Esteban l’avait béni et il était parti.  En ce moment même, le prêtre connait très exactement les souvenirs qui hantent son ami . Il contemple un instant le jeune homme effondré et murmure « Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu ».  Manuel réussit à se reprendre.

- Vous vous souvenez, padre ?

- Si je me souviens ! Quand je suis allé voir quel était ce grand escogriffe qui avait recueilli une si petite fille, tu m’as presque jeté dehors. A la moindre remarque, je m’attendais à te voir cracher du feu.

- J’avais dix huit ans et j’étais parfaitement insupportable.

- Ah bon, parce que tu as changé ? lance Don Esteban avec malice.

Manuel réussit à sourire.

- C’est drôle, j’ai l’impression qu’il s’agissait d’un autre...

Les souvenirs, tenaces, affluent encore et Manuel devient le spectateur de sa propre histoire.

« Il était venu à Tolède, attiré par la révolte des Comunidades et ne rêvait que duels et batailles.  Mais le destin en avait décidé autrement et lui, le bâtard, l’orphelin, s’était trouvé nanti d’une petite fille de huit ans. Il était tranquillement attablé devant une taverne quand il entendit des cris et une galopade effrénée. Tout à coup, il vit déboucher sur la place une fillette hors d’haleine qui fuyait un danger inconnu. Instinctivement, il déploya sa cape et lui fit signe de s’y cacher. La gamine obéit sans hésiter. Bientôt déboula un homme d’une cinquantaine d’années, trapu et rougeaud, visiblement en nage. Il s’arrêta devant la taverne, sortit un large mouchoir et s’épongea le front.

     - Juana ! appela-t-il Juana ! Montre toi tout de suite !

     Personne.

     - Où est elle encore passée, cette satanée gamine ? grommela-t-il.

     Puis, avisant Manuel qui sirotait son vin claret le plus innocemment du monde.

     - Tu n’aurais pas vu une gamine de sept ou huit ans par ici ?

     Manuel eut un sourire des plus gracieux.

     - Il faudrait s’entendre. Sept ou huit ans ?

     L’homme haussa les épaules.

     - Huit ans. Une vraie diablesse. Je l’ai coursée jusqu’ici et je l’ai perdue.

     - Ce que c’est d’être négligent.

     - Si jamais je l’attrape, elle va recevoir la plus belle dérouillée de sa vie.

     Manuel leva un sourcil interrogateur, finit son vin et déclara en montrant une ruelle.

     - Il me semble l’avoir vue filer par là.

     - C’est maintenant que tu le dis !

     Et il reprit sa poursuite. Manuel s’assura qu’il avait bien disparu et souleva sa cape.

     - Tu peux sortir. Il est parti.

     La gamine risqua un oeil suspicieux et se redressa. Elle était fine et menue comme une hirondelle avec de lourdes tresses noires et de grands yeux sombres qui lui mangeaient le visage. Elle regarda timidement Manuel et lui sourit.

     - Merci.

     - De rien. C’est une vieille habitude. Au jeu du chat et de la souris, j’ai toujours eu un faible pour la souris.

     Cette fois, elle rit franchement.

     - Que te voulait cet olibrius, petite Juana ?

     - Tu sais mon nom ?

     - Je l’ai entendu t’appeler tout à l’heure. Il beuglait assez fort.

     L’enfant soupira et s’assit en face de son nouvel ami.

     - C’est mon oncle Agustin. Maman est allée combattre les armées du roi, ajouta-t-elle non sans fierté. Ils sont tous partis, mon père, mes frères, tous. Mais moi, je suis trop petite alors maman m’a confié à mon oncle.

     - Belle idée qu’elle a eue là !

     - Oh, il n’est pas méchant mais il me fait travailler trop dur. Il tient une taverne et il veut que j’aide aux cuisines et au service. Moi, je veux bien mais des fois, c’est trop lourd et je renverse. Alors ...

     Les larmes lui montèrent aux yeux. Soudain sérieux, Manuel demanda.

     - Il te bat ?

     Elle hocha la tête.

     - Il dit que c’est pour mon bien, pour me corriger. Mais il cogne fort.

     Sa voix se brisa.

     - Et maman n’est pas là...

     Manuel décida de changer de conversation.

     - J’allais manger. Veux tu partager mon repas ?

     - Oh oui ! J’ai faim.

     - Il ne te nourrit pas ?

     - Si mais il est tellement avare qu’il tondrait un pou pour en avoir la peau.

     Manuel éclata de rire. Bientôt, on apporta l’olla podrida et Juana ne laissa pas sa part tout en racontant à Manuel les mille tracas que lui, causait son oncle.

     - Et toi, d’où viens tu ?

     Manuel eut un geste évasif.

     - D’ailleurs.

     Elle ouvrit de grands yeux.

     - Comme les chevaliers errants ?

     - Un peu. Sauf que je ne suis pas chevalier, même s’il m’arrive de secourir les demoiselles en détresse.

     - Je vois très bien mon oncle Agustin dans le rôle du dragon.

     Le repas fini, elle soupira.

     - Il va falloir que je rentre. Mais je ne vais pas me presser. Avec un peu de chance, sa colère sera tombée.

     - Si tu as besoin d’aide je suis là midi et soir. Tu demandes Manuel Ortega.

     - J’y penserai.

     Et la fillette s’en alla vive et preste comme un faon. Elle revint plusieurs fois le voir, simplement pour bavarder. On commençait à la connaître à l’auberge. Les plaisanteries fusaient.

     - Manuel, voilà ta fiancée. Elle aura le temps de faire son trousseau !

     Mais un jour, alors que Manuel jouait tranquillement aux cartes, Juana déboula dans l’auberge, sale, décoiffée, amaigrie, et se précipita dans ses bras en pleurant. Il la berçait tout doucement pendant qu’elle racontait ente deux sanglots.

     - J’ai laissé brûler un ragoût. Il a dit que j’en avais fait exprès et il m’a fouettée jusqu’au sang. Je te jure ! J’ai encore les marques !

     - Je te crois, mon petit chat, je te crois

     - Et puis, il m’a mis dans un cabinet noir, sans manger, avec des souris et des araignées.

     Les sanglots redoublèrent.

     - J’avais tellement peur. Il n’a même pas voulu me laisser une bougie. Il a dit que si le diable m’emmenait, je l’aurai bien mérité !

     Manuel la berça encore plus tendrement.

     - Que veux tu que le diable fasse d’une âme aussi claire que la tienne ?

     Juana s’apaisait peu à peu.

     - Ce matin, il a oublié de fermer la porte. Alors je me suis évadée.

     - Tu as bien fait, dit Manuel en lui caressant les cheveux. Je te jure qu’il ne te touchera plus

     La fillette se blottit encore mieux dans ses bras et allait s’endormir quand une voix de stentor la fit sursauter.

     - Ah ! Tu es là, friponne. Tu vas voir ce qu’il en coûte de me désobéir.

     Une voix calme s’éleva.

     - Elle ne va rien voir du tout.

     Agustin dévisagea longtemps Manuel qui ajouta.

     - C’est un méchant moyen de se faire obéir que de battre les enfants.

     - De quoi je me mêle ! Cette sale gosse a besoin d’être corrigée, voilà tout. Je vais lui faire passer le goût d’aller pleurnicher chez n’importe qui.

     Manuel se leva et Juana se cacha derrière lui.

     - Nous ne serons jamais d’accord. Moi   c’est vous que j’aimerais corriger. Même si je n’aime pas me battre avec des lâches.

     Piqué au vif, Agustin cria.

     - Je ne te permets pas de m’insulter ! Non mais, vous vous rendez compte, rugit il en prenant les autres clients à témoin. Un type surgi d’on ne sait où se permet de nous donner des leçons de morale ! T’es un saint peut-être ?

     - Ceux que j’ai attaqués pouvaient se défendre.  Ils n’avaient rien d’enfants sans défense.

     Agustin prit un air sournois.

     - Et pourquoi tu la défends tant, cette petite. Elle t’aurait  pas  fait des  gentillesses, par hasard ?

     Le poing de Manuel s’écrasa sur le visage de l’insulteur avec tant de vivacité qu’Agustin était à terre avant d’avoir compris ce qui lui arrivait. Manuel confia Juana à une servante qu’il connaissait bien et attendit patiemment qu’Agustin reprit ses sens. Au bout d’un moment, celui ci ouvrit un oeil, se tâta la mâchoire et jeta un regard apeuré au bretteur qui lui adressa son plus joli sourire et le prévint.

     -  Tu es vraiment le plus ignoble porc que j’ai rencontré. Ose seulement dire ou faire quelque chose contre Juana et je te transforme en pâtée pour chien.

     - Décidément, tu y tiens. Mais si tu l’aimes tant, cette sale gosse, pourquoi ne tu ne la gardes  pas ? Ca me débarrasserait drôlement.

     - C’est bien mon intention.

     Le ton était froid et décidé. Agustin éclata de rire, ce qui lui arracha une grimace.

     - Sans blague ! Tu parles sérieusement ?

     - Je n’ai jamais été aussi sérieux d ma vie.

     Une nouvelle fois, Agustin prit clients et servantes à témoin.

     - Vous entendez tous ? Il veut se charger entièrement de la gamine !

     Tous suivaient la scène avec grand intérêt. Agustin poursuivit.

     - Et bien, j’accepte ! Mais qu’il ne me demande jamais rien.

     Il fixa Juana.

     - Et tes affaires, je les garde. Avec tout ce que tu as cassé, ça me dédommagera.

     Manuel prit alors la parole.

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28/02/2009
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