A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 22 Au marché

CHAPITRE 22 Au marché

Au marché, les femmes se pressent : si on veut avoir du choix, mieux vaut ne pas trop attendre. Teresa examine avec soin les légumes.

- Teresa ! Quelle bonne surprise !

Elle se retourne vivement et reconnaît Léocadie, une jeune femme qui a autrefois fait quelques travaux de broderie pour la maison.

- Léocadie ! Quel plaisir de te voir. Que deviens tudeviens-tu ?

La jeune femme fait la moue.

- Côté finances, ça va plutôt mieux. J'ai trouvé une place de femme de chambre.

- Excellente nouvelle mais qu'est -œ qui te chagrine à ce point ?

- Tu vas comprendre : c'est chez don Martin de Bocanegra.

- Le cousin de don José ? Aïe !

- Tu peux le dire ! IL n'est pas question qu'un seul cheveu dépasse de notre coiffe et, même par grande chaleur, il nous faut cols et poignets bien fermés. S'il le pouvait, il nous voilerait toutes.

- Pas bon signe, ça. Un homme qui frémit pour si peu doit être bien faible devant la tentation.

- En tout cas, c'est pas l’apparence qu'il se donne, au contraire. Et pas question de lui désobéir en quoi que ce soit. Don Martin a la cravache facile et il est toujours bien renseigné par l'intendant et le confesseur, ces deux saletés.

- A ce qu'on m'a dit, ils sont bien faits pour aller ensemble. J’ai déjà eu affaire à eux. Deux plaies !

- Ne m'en parle pas ! L'intendant est tellement bouffi d'orgueil qu'il va en éclater un jour. Toujours la critique à la bouche, il ne se prend pas pour n'importe qui, je te jure. Et évidemment, à plat ventre devant le maître. Quant au confesseur, il ne parle que de châtiment divin et de feu de l'enfer. Mais le plus drôle c'est qu'il est le seul à faire plier don Martin. IL peut lui imposer n'importe quelle pénitence, même la plus dure, il se soumet tout de suite. La dernière fois, pour une peccadille, il l'a fait se tenir à genoux sur un bâton, en chemise, un poids attaché au cou, la nuit, sous la pluie, pendant des heures. Tu te rappelles de l'orage, il y a trois jours ? C'était cette nuit- là. Ca nous a fait bien rire. Enfin rire en nous -mêmes parce qu'on doit servir en silence, les yeux baissés, et à la cuisine, pas un mot, pas un rire, pas une chanson, sinon gare ! Si les gages n'étaient pas bons, je te jure bien que j'aurais déjà filé. Mais j'ai mes deux petits.

- Comment vont-ils ?

- Ils poussent bien. Leur père aurait été fier d'eux, soupire la jeune femme. Tu ne sais pas ce que m'a dit le confesseur ? Que l'état de veuve était le plus saint de tous et que, puisque j'avais la chance de l'être devenue très jeune, j'allais avoir toute ma vie pour me sanctifier.

- Que voilà une sainte parole et quelle chance tu as d'avoir un tel directeur de conscience, déclare Teresa avec componction.

Interdite, Léocadie reste bouche bée mais Teresa écarquille les yeux et poursuit.

- C'est vraiment une grâce divine que de servir dans une maison aussi pieuse et sans aucun doute bénie de Dieu.

- J'en rends grâce au Ciel tous les jours, balbutie la jeune femme.

Un temps. Les deux femmes s'absorbent dans la contemplation des légumes et des fruits. Enfin, Teresa jette un regard par dessus l'épaule de sa compagne et soupire.

- C'est bon, il est parti, ton confesseur préféré. A ce qu'on m'a dit, il adore espionner ses ouailles. Il est connu pour ça comme le loup blanc.

- Tu crois qu'il a tout entendu ?

-  Je ne pense pas. Il est arrivé quand nous parlions de tes enfants.

- Merci, Teresa, tu m'as évité des remontrances et sans doute pire. Mais, baste, j’ai eu peur. Et toi, comment ça tourne chez don José ? Tu le mènes toujours à la baguette ?

- Je ne le mène pas à la baguette, proteste Teresa. Mais je ne vais quand même pas me laisser faire par un gamin que j’ai élevé !

Léocadie sourit.

   - Et cet indien que don José a ramené des Indes ?

   - Ne m’en parle pas ! Je ne sais pas par quel bout le prendre. C’est un vrai mur.

   - Il ne comprend pas notre langue ?

  - Oh si ! Et il la parle « Oui señora, non señora, bien señora, comme vous voulez señora » Voilà ses quatre phrases principales. Et débrouille toidébrouille-toi avec ça !

   - Évidemment, ça limite la conversation. Avec le temps, il finira bien par se dégeler, assure Léocadie. Il n’est pas dangereux au moins ?

   - Je ne crois pas mais va savoir avec cet oiseau là.  Enfin, nous avons eu une grande conversation. Ca finira peut-être par s’arranger.

Puis elle ajoute, songeuse.

- Parfois, il me fait penser à une lampe sous le boisseau.

Elle pousse un profond soupir.

- En tout cas, il vaut bien mieux que tout ce que ces imbéciles lui font subir. Et tout le monde s’y met en plus.

- Tel maître, tel valet.

- Hélas. Tiens, demain, don José a invité don Martin à manger dDimanche, après la messe. Et bien j’en suis malade d’avance. Dieu sait ce qu’ils vont encore inventer. 



30/01/2009
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