A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 40 Le Corpus Cristi

CHAPITRE 40 Le Corpus Cristi

« Le jour qui brille plus que le soleil » tel est le nom magique et mystérieux que les tolédans ont donné à leur plus grande fête.  Synthèse mystérieuse de matières, d’esprit, et de couleurs, où le passé et le présent, la joie et la ferveur, le plaisir des sens et la piété la plus profonde se mêlent d’indicible façon. Indicible aussi, en ce jour exaltant la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, la couleur exacte de l’âme tolédane, juive, chrétienne et musulmane à la fois.

 Tolède, la cité morisque de l’occident de parfume depuis l’aube des plus subtils parfums de l’Orient et des cigarrales voisines pour célébrer le roi des rois.

  Tolède, la cité juive de Sefarad, se pare des plus beaux joyaux transmis de génération en génération pour recevoir le Seigneur.

 Tolède, la cité chrétienne des conciles s’inonde de prières eucharistiques depuis les laudes pour exalter et glorifier la Sainte Eucharistie. 

Dès longtemps la ville a préparé ce grand jour.   Des bâches encore toutes fraîches de la rosée du matin ont été tendues d’une façade à ‘autre tant pour conserver la rue dans une pénombre propice au recueillement que pour mitiger la chaleur du Printemps déjà bien avancé. Partout éclate la fête : rues semées de thym et de fleurs cueillies dans les monts environnants, balcons embellis de tentures des Pays Bas, de tapisseries, de couvre-lits et de châles de soie; des soldats sont  immobiles depuis le matin, et des géants regardent les quatre continents. Un peu partout,  encensoirs odorants, lanternes et lampions portent des symboles eucharistiques tandis que les carillons des campagnes sonnent à toute volée.

Dans la foule l’émotion est grande. Les confréries se succèdent, plus superbes les unes que les autres. Enfin, au détour de la rue apparaissent les Chevaliers Mozarabes, accueillis par un murmure flatteur.  Au temps de la domination musulmane, ces tolédans ont su garder leur foi et leurs traditions. Ils pratiquaient leur religion dans des églises proches des mosquées et des synagogues,   dans une Tolède pacifique et tolérante. Ils vivaient, s’habillaient et écrivaient comme des musulmans et pour cela étaient mal vus du Vatican.  Mais ces chrétiens, sans s’écartes des normes établies par l’Eglise, proclamaient leur religion avec des rites et des musiques propres et gardaient leur identité contre les fanatiques des deux bords.   Après la reconquête de la ville, ils restèrent groupés en diverses paroisses, maintenant les anciens rites, lumière vivace de la dignité et de la mémoire. « Malheureusement, songe Ana, l’heure n’est plus à la cohabitation et il va être de plus en plus difficile d’échapper à la haine ».

Mariana, qui pour l’occasion a revêtu sa plus belle robe, se penche vers Clara.

- Finalement, tu as pu terminer la cape de Don Esteban ?

Clara hausse les épaules.

- Depuis quinze ans que je le connais, je sais comment le prendre. Parfois c’est un vrai gamin ; à son âge... Mais maintenant j’ai compris : j’ai tout supervisé cette semaine et je lui apporté ce matin un vrai repas. La journée sera longue. De toute façon je ne l’ai pas quitté avant qu’il n’ait avalé la dernière miette.

La fillette échange un regard amusé avec Domingo : Clara s’occupe toujours des gens qu’elle aime avec cette même tendresse un peu brusque mais très efficace.

Maintenant les innombrables moines et moniales qui peuplent les couvents de Tolède défilent en rangs serrés : dominicains de San Pedro Martyr, mercédaires de San Pedro Pascual, augustins recolets, trinitaires déchaussés, hospitaliers de San Juan de Dios, cisterciens et dominicains

- Le voilà, s’écrie Domingo, enthousiaste.

Un cierge à la main, revêtus de leurs riches capes pluviales et des ornements sacrés, les prêtres de Tolède, âmes et souffles de la foi vive, s’avancent sur les tapis d’herbes odorantes.

Toujours un peu claudicant mais splendide dans la fameuse cape, Don Esteban s’appuie sur une magnifique canne en bois sculpté, ornée de filigranes d’acier et d’or à la manière tolédane.

- Je ne connaissais pas cette canne, s’étonne Ana.

- C’est un cadeau de Don Inigo, il lui a apporté hier. Il prétend que l’harmonie naît du choix des détails et que Don Esteban est comme le bâton de Brutus : bois brut à l’extérieur et or pur à l’intérieur.  Alors, pour une fois, qu’il se montre tel qu’il est, a t il dit.

- Ce qui m’étonne, affirme Isabel, c’est que Don Esteban ait accepté un cadeau aussi somptueux.

- Don Inigo a su y faire : il y a ajouté une aide substantielle à la condition que Don Esteban garde cette canne, au moins pour les grandes occasions.

- Les brocanteurs de Tolède ne vont pas s’en remettre !

Enfin merveille des merveilles,   sur le pavé des rues et les fleurs de romarin, de lavande et de thym, foulant  les rameaux odorants des arbustes de la terre,  sous les dais de soie qui  lui font un chemin d’honneur et de majesté, entre les soies, les velours et les festons fleuris qui ornent les murs et parent les balcons,  parmi un recueillement impossible à décrire mais presque palpable, c’est Dieu lui même  qui s’avance, miraculeusement présent dans la custode tolédane, trésor d’entre les trésors.  Diamants et pierres précieuses resplendissent mais aussi l’or rapporté des Indes par Christophe Colomb.  Les innombrables détails créés par les orfèvres successifs qui y travaillèrent et dont le plus célèbre est Enrique de Arfe défie l’imagination et la description. C’est un enchevêtrement d’or et d’argent, de fleurs et d’anges, d’émail et de pierres précieuses.  En elle même la custode est au delà de tout éloge et bien digne d’abriter le Roi des Rois. La ferveur qui l’entoure est d’une simplicité biblique, et les chatoiements de ses ors et de ses pierreries flamboient au soleil avec l’évidence des miracles. Tous retiennent leur souffle, éblouis par les scènes de la Passion comme par la croix d’émeraude.  

Les confréries ont succédé aux confréries. Chacun a rendu ses devoirs et rentre chez lui.   Don Alejandro contemple avec plaisir toute sa famille réunie autour de lui. Le défilé a ranimé les souvenirs guerriers de Domingo et il demande :

- Racontez moi encore la mort de monseigneur Bayard, supplie Domingo
- Tu ne la sais pas encore par coeur ? demande Ana, amusée.

Mais le gamin écarte l’objection d’un revers de main tandis que Don Alejandro, pour la millième fois, peut-être reprend son récit.

« Nous étions pour lors en Italie du côté d‘Abbiategrasso.  Le bon chevalier faisait marcher es gens d’armes et, toujours le visage droit vers nous et l’épée au poing, il nous donnait plus de crainte que cent autres.  Mais Dieu permit qu’il fut touché d’un coup d’arquebuse à l’échine. Quand il sentit le coup, il cria «Jésus ! Mon Dieu, je suis mort » Il prit son épée par la poignée et baisa la croisée en signe de la croix et en disant « Miserere mei Deus » Puis il se fit étendre au pied d’un arbre, le visage tourné vers l’ennemi, en retenant seulement son maître d’hôtel Jacques Joffrey qui m’a depuis raconté toute la scène.  Il ne voulait pas que ses compagnons   demeurent avec lui. « Messieurs, retirez vous, dit il, je demeurerai ici car je suis mort et veux ici mourir » Et comme tous refusaient de l’abandonner « Retirez vous car voici les espagnols qui viennent et vous pourriez avoir mal pour moi. Car quelque chose qu’on me dise, je ne partirai point d’ici » Ses compagnons insistent mais vainement et seule notre arrivée les fait se retirer.  La nouvelle s’était répandue comme traînée de poudre et nous en fûmes tous très affligés. Car c’était un galant gentilhomme, il avait toujours traité très humainement ses prisonniers, demandant une si douce rançon que tout le monde était content de lui.  J’avais été capturé par lui, et jamais je n’avais été si content d’une captivité qui me faisait côtoyer tel homme En voyant ce si brave chevalier, sans peur et sans reproche, si vilainement blessé, nous avons dressé une tente sur lui et l’avons veillé pendant trois jours.  Notre chef, le marquis de Pescaïre  ne pouvait s’en consoler «  Plût à Dieu, gentil seigneur de Bayart qu’il m’eut coûté un quart de mon sang, sans me porter à la mort toutefois,  ou que je dusse m’abstenir de viande pendant deux ans et vous avoir prisonnier et en bonne santé.  Car alors je vous aurais traité de telle sorte que vous auriez compris en quelle estime je vous tiens » Tous nous étions d’accord avec le marquis et nous tînmes à assurer le chevalier de nos sentiments.  Je pris la parole en premier « Vous êtes aussi brave que notre paladin Renaud de Montauban et son cheval Baiardo d’antique mémoire, dis je. Mais s’il est beaucoup de chevaux gris, il n’est qu’un seul Bayard. Même si vous nous avez fait la guerre et durement, je pense que la chevalerie perd beaucoup aujourd'hui car vous fûtes en tous points un modèle de chevalier. Et pendant longtemps nous pourrons dire à nos soldats : « Si tu veux acquérir gloire et renommée, modèle toi sur monseigneur Bayard » Un autre capitaine fit les mêmes regrets, ajoutant «Si seulement nous pouvions changer votre destin, nous le ferions au prix de notre sang. Mais puisqu’à la mort il n’est nul remède, je prie celui qui nous a tous créés à sa ressemblance qu’Il veuille bien vous accueillir auprés de lui » Ses serviteurs pleuraient toutes les larmes de leur corps et surtout Jacques Joffrey auquel le chevalier se confessa faute de prêtre. Mais le bon chevalier trouvait encore moyen de le réconforter «Jacques, mon ami, disait il, cesse ton deuil car c’est la volonté de Dieu de m’ôter de ce monde.  Je suis longtemps demeuré ici bas et j’ y ai reçu plus d’honneurs et de biens que je n’en méritais. Tout le regret que j’ai à mourir est que je n’ai pas fait mon devoir comme je de voulais. Si j’avais vécu plus longtemps peut-être aurais je pu amender mes fautes passées. Mais j’ai toute confiance en la miséricorde divine et je meurs content. » 

  Bayart s’adressa alors à notre Père à tous « Mon Dieu, je t’ai offensé gravement toute ma vie et je reconnais que mes fautes sont grandes. Même si je restais mille ans au désert au pain et à l’eau, à peine serais je digne d’espérer entrer en ton paradis.  Car il ne dépend que de toi de m’admettre aux éternels délices car aucune créature humaine ne mérite d’y entrer.  Mon Dieu seigneur, que ta grande miséricorde me soit préférée à la rigueur de ta justice » Quelques minutes après, il rendit l’âme et ainsi disparut un des meilleurs chevaliers que la terre ait jamais porté. C’était au début de mai 1524 et certes, j’eus l’impression de perdre un ami chèrement aimé et à grand prix estimé.  Nous nous occupâmes alors de ses funérailles. Il fut porté à l’église où on lui fit solennel service pendant deux jours puis ses serviteurs l’emmenèrent en Dauphiné où il fut enterré dans un couvent des Minimes à côté de Grenoble. Et ce fut un grand deuil, car disait on, en mille ans on n’avait jamais vu aussi brave gentilhomme. » 

Domingo est suspendu aux lèvres du marquis, les yeux brillants, la bouche entrouverte.

- Mais était il donc si valeureux ?

- Plus que valeureux, mon enfant.  Certes il était d’un courage indomptable, très habile au maniement des armes et rompu à tout l’art de la guerre. Mais en plus jamais on ne l’entendit jurer ni blasphémer. Et toujours il avait un si profond respect pour autrui que c’en était merveille.   Il avait un magnifique cheval d’Andalousie, qui valait deux ou trois cent écus français mais je l’ai vu l’échanger à un pauvre gentilhomme contre un courtaud de six écus. Et encore assurait-il que ce courtaud était exactement ce qu’il lui fallait. Il ajoutait la délicatesse à la générosité et nul ne pouvait se sentir offensé par sa grandeur d’âme. Il était comme le soleil qui réchauffe tous ceux qui l’approchent.  Il ne pouvait donner grand chose car il était pauvre et, à sa mort, il n’était guère plus riche qu’à sa naissance. Mais il donnait autant qu’il le pouvait, de très bonne grâce et en cachette. Jamais il n’étala le bien qu’il faisait et pourtant, il maria plus de cent pauvres orphelines et répartit tous ses biens aux nécessiteux.  Piètre flatteur et courtisan, il ignorait la médisance et l’hypocrisie et fut toujours fidèle à son roi, quoi qu’il put arriver.   A la guerre même, il payait toujours les gens qui le logeaient, au lieu d’être brutal et de mettre le feu en partant. Voilà pourquoi nous l’estimions tant.  C’était le vrai miroir de la chevalerie et sa mort a coûté bien des larmes à tous les gens de bien.

- Quel dommage que tout le monde ne lui ressemble pas, s’exclame étourdiment Beltran.

Son père lui lance un regard irrité mais Don Alejandro lève la min pour clore l’incident.

- C’est grand dommage en effet, ajoute le vieil homme. Maintenant il est de bon ton d’aller massacrer des hommes sans défense au nom de Dieu. 

Dona Sol sourit : décidément son époux n’a jamais pu accepter les nouvelles guerres de conquête.
-
Je me souviens, quand l’Amiral a découvert les Indes, poursuit il. Il ne parlait que de la beauté des lieux et des ses habitants. Et puis, peu à peu, tout a dégénéré. Et son attitude était vraiment ambiguë : il demandait qu’on traite les indiens avec égards mais qu’on les châtie en leur coupant nez et oreilles s’ils volaient. Or, ces pauvres gens ignoraient la propriété. La cupidité s’est déchaînée et c’est une véritable guerre qui s’est déclarée pendant de longs mois. Michele de Cuneo, qui accompagnait la flottille envoyée par Colomb avec environ cinq cents indiens nous a expliqué benoîtement qu’à cause de l’air, du froid et je ne sais quoi encore, plus de deux cents sont morts et le reste était malade. Il était très déçu de ne pas pouvoir les exhiber devant les Rois. Mais je ne suis pas sûr que ça l’aurait beaucoup servi. La reine n’a pas vraiment apprécié ces exactions et le lui a bien fait sentir.  

Dona Sol pose une main apaisante sur le bras de son époux.

-  Nous savons tous qu’il n’y a rien de médiocre en toi.  Et j’en remercie le Ciel tous les jours.

Don Alejandro réussit à sourire, Elfa fait circuler les friandises et la journée se termine agréablement.



25/02/2009
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