A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRES 79 à 81

CHAPITRE 79 Topiltzin !

Le lendemain, Manuel et Pedro discutent, appuyés contre une fontaine.

. Tout à coup un cri retentit.

   - Topiltzin !

Pedro sursaute et regarde autour de lui.

   - Topiltzin !

Sebastian vient vers lui en courant. Le jeune garçon va se jeter à ses pieds quand Pedro lui prend le bras et l’attire à lui.

- Ce que je suis content de te voir, répète Sebastian, éperdu.

   - Moi aussi, tu sais. Comme tu as forci ! Il y a longtemps que tu es à Tolède ?

   - On est arrivés hier.

   - On ?

   - Oui, avec le señor Gelmirez.

  - Tu es avec lui ?

   - Oui, comme toi avec Don José.

-   Maintenant, j’ai changé de maison.  Heureusement.

- Ca c’est une bonne nouvelle, se réjouit Sebastian

Pedro sourit et demande.

   -  Et Gelmirez, il te traite bien ?

   - Oui. Il n’est pas méchant. Je crois plutôt que je l’embarrasse.  Tiens, tu vois là, il me fait signe. Faut que j’y aille. Toi aussi, tu es à Tolède ?

  - Oui. On va pouvoir se revoir plus souvent. Si tu as besoin de me voir, va à l’église Santo Tomé ou à l’auberge d’Anita, sur le Zocodover.

   - D’accord. A bientôt.

Le gamin parti, Manuel remarque.

   - En voilà un qui t’a l’air tout dévoué.

   - Normal, je suis ou plutôt j’étais leur chef.

   - Visiblement, tu l’es toujours. Et ce nom qu’il a crié : Toplicine, Topiline ?

   - Topiltzin. Ca veut dire Notre Chef justement.

   - Justement. En tout cas, il avait l’air ravi de te voir, poursuit Manuel.

   - Et ça t’étonne ? Les exilés ont toujours beaucoup de plaisir à se voir.

Manuel secoue la tête.

   - Plus j’y pense et plus je trouve que tu es aussi déplacé en serviteur qu’une nonne dans un bordel.

   - Mais pas plus que Don José en grand seigneur !

Ils éclatent de rire.

   - Allez viens, mon prince, dit Manuel, je t’offre un verre.

CHAPITRE 80 A la recherche d’un palais

Sebastian regarde avec impatience Gelmirez scruter le fond de son verre d’un air absent.

           - Bon, lance-t- il, maintenant qu’on est rentré à Tolède, qu'est-ce qu’on fait ?

Pas de réponse. Le jeune homme répète sa question. Toujours rien. Il passe alors la main devant les yeux du galicien.

           - Enrique ! Je te parle !

Gelmirez sort enfin de sa torpeur.

           - Tu disais ?

Sebastian hausse les épaules.

           - Maintenant qu’on est à Tolède, répète-t- il encore une fois, qu'est-ce qu’on fait ?

           - Bonne question.

Nouveau silence.

           - Enrique, tu m’agaces à la fin ! proteste encore Sebastian

Gelmirez repose son verre et sourit, amusé.

           - Est c’ainsi qu’un serviteur bien stylé doit parler à son maître ?

           - Je ne suis pas bien stylé !

           - Tiens, tiens. Il y a trois mois, tu m’aurais dit « je ne suis pas ton serviteur ».

Boudeur, Sebastian hausse encore une fois les épaules et détourne le regard ; Gelmirez secoue la tête.

           - Tu es vraiment insupportable. Bon d’accord, je vais satisfaire ta légitime mais néanmoins fâcheuse curiosité.  Je crois que je vais acheter un palais.

Sous le coup, Sebastian oublie sa rancune et fixe Gelmirez avec des yeux ronds.

           - Un palais où ça ? A Tolède ?

           - Tu préfères que je m’installe à St Jacques ?

           - Pour avoir toute ta famille sur le dos ? A la tienne !

           - Je vois que nous sommes du même avis.

           - Je pensais seulement que tu aurais pu choisir Valladolid pour être avec ta soeur.

           - J’y avais pensé mais non. Je préfère une ville où je n’ai pas d’attaches. Ca me laisse les coudées franches.

           - Tu en as déjà repéré un ?

           - Pas vraiment, non, je te laisse ce plaisir. Pendant que tu fouineras un peu partout - je te fais confiance- moi j’irai voir les notaires. C’est bien le diable si je ne déniche pas un palais qui me convienne.

Gelmirez repose son verre avec force.

           - C’est dit, dès demain je me mets en quête d’un palais. Nous allons rendre visite à un notaire de ma connaissance.

           - Décidément, tu as de mauvaises fréquentations.

           - Tais-toi mauvais sujet. Celui là m’a été recommandé par mon ami Luis et il s’y connaît.

Sebastian hausse les épaules

           - C’est ton argent.

Comme prévu Gelmirez passa après midi chez son notaire. Ce qu’il n’avait pas prévu c’est qu’il y passa aussi le jour après, celui après et ainsi de suite pendant une bonne quinzaine de jours. En effet, à sa plus grande stupéfaction, les propriétés à vendre étaient assez nombreuses et entre les visites, les discussions, les stations chez le notaire, sans oublier les innombrables sollicitations des maçons et charpentiers de tout poil, il eut fort à faire. Sebastian ne fut pas en reste, fouinant et questionnant tout son saoul, posant les bonnes questions au bon moment tout en jouant les innocents.

CHAPITRE 81 De mauvaises nouvelles

Depuis son retour, Gelmirez avait très peu revu Don José et Don Martin et d’ailleurs tenait très peu à les revoir. Les rares fois où le hasard les avait mis en présence, Don José s’était permis quelques remarques acerbes et Don Martin lui avait prodigué maints conseils sur la manière de « tenir » son indien. De leur côté, les deux cousins n’avaient que mépris pour cet imbécile qui s’était laissé abuser par des théories toutes nouvelles et qui fleuraient vraiment l’hérésie.  Heureusement, Gelmirez logeait à l’autre bout de la ville et ils ne risquaient pas de le rencontrer à tout bout de champ. Allons la vie est belle et le vin est bon.   Don José a invité son cousin et ils devisent avec animation devant un verre de vin.          .

- Cette maison est vraiment superbe, déclare Don Martin en admirant la grande pièce luxueusement décorée.

- Je croyais que tu abhorrais le luxe, lance Don José, moqueur.

- C'est vrai, je n'y ai aucun goût mais je sais quand même reconnaître ce qui est beau chez les autres.

Don José soupire d'aise.

- Quand je pense à tout ce que nous avons enduré pour trouver la fortune, je me dis que c'est bien mérité.

- Tu as parfaitement raison. Je pense souvent à cette horrible cérémonie païenne et à tous ces faux dieux, ces statuettes en or...

Un temps.

- Tu n'as jamais songé à repartir ? interroge Don Martin

Don José plisse les lèvres.

- J'avoue que si. Je suis certain qu'il y a encore de plus grandes richesses à conquérir. A y bien réfléchir, ce village n’était pas bien grand et il n'y avait pas de femmes. La source de l'or doit forcément se trouver dans une autre cité. Et quand un si petit village a des toits en or, pense à ce que ce doit être dans une grande ville !

Martin hoche la tête.

- J'y pense moi aussi. Quelle gloire ce serait de conquérir un puissant royaume et d'en d’amener tous les habitants à notre sainte foi. Il me semble que je saurai m'y prendre. L’exemple de Cortès m'aiguillonne sans cesse.

- Mais nous ferions bien mieux. assure Don José

- Beaucoup mieux, c'est certain. A toi le commandement des peuples, à moi celui des âmes. IL suffirait de nous adjoindre quelque saint homme et nous pourrions établir ainsi la cité de Dieu.

Don José sourit et acquiesce vivement. A ce moment précis, un serviteur annonce un visiteur. C'est un simple marchand mais il est porteur d'une lettre venant des Indes. Don José ordonne de l'introduire aussitôt.

- Vous avez une lettre pour moi ?

- A vrai dire, déclare le messager, elle est pour Don Martin. J’ai demandé sa demeure et on m'y a dit que je pourrais le trouver chez vous. J'étais en train de m'embarquer pour l'Espagne et un homme m'a demandé de porter cette lettre à Tolède. Je devais la remettre à Don Martin Bargas. Il m'a payé et m'a promis que j'aurais droit à une récompense.

 Don Martin hausse les épaules, tend quelques pièces à l'homme qui s'éclipse rapidement et saisit la lettre.

- Tu permets ?

- Bien sûr.

Don Martin ouvre la lettre et au fur et à mesure qu'il lit, la stupeur envahit son visage. Enfin, il laisse retomber son bras le long de son corps.

- De mauvaises nouvelles ? s’inquiète Don José

- Plutôt ! Ma plantation a été brûlée ! Il n'en reste rien ! – Quoi ?

  - Écoute plutôt. C'est de mon régisseur. Je te passe les lamentations d'usage, voilà le plus important. « Le feu a pris de nuit, sans qu’on sache comment. La propriété a entièrement brûlé, que ce soit le domaine ou les bâtiments d'habitation. Par chance, nous n'avons à déplorer aucun mort mais rien n'a pu être sauvé ; de plus, tous les esclaves se sont échappés et on n'a pas pu les retrouver» Les imbéciles !  « Ce n'est pas la première fois que de tels faits se déroulent dans l'île et on craint une attaque des Invisibles».

- Les Invisibles ? Jamais entendu parler.

- Attends un peu, on les appelle ainsi car personne ne les voit jamais agir mais on a remarqué que les incendies coïncidaient avec le refus de certains propriétaires de se défaire de leurs esclaves. En effet, il y a quelques semaines, des hommes sont venus pour racheter des esclaves. Ils en offraient un bon prix : certains ont accepté, d'autres non. Curieusement, ces derniers ont vu leurs propriétés incendiées peu de temps après. Nous n'avons pas réussi à en savoir plus : tout est possible. Mais le fait est que j'ai dû congédier tous les domestiques et expédier les affaires courantes. Heureusement, l'argent déposé chez le notaire est toujours là et permet de faire face. Mais il serait sans doute opportun que monseigneur vienne lui même prendre les dispositions qu'il jugera bonnes» Salutations etc, etc. Don José écarquille les yeux.

- Tu parles d'une histoire ! Un vrai coup du sort !

Don Martin replie soigneusement la lettre.

- Je suppose que Dieu veut m'éprouver, énonce-t- il lentement. Job aussi en son temps a tout perdu. Et je suis loin d'être aussi à plaindre ; aussi loin de sa sainteté aussi, d'ailleurs.

Don José se sert à boire et avale le verre d'un trait.

- Qu'est-ce que tu vas faire ?

- Suivre les conseils de mon régisseur. C'est un imbécile mais il peut être de bon conseil.

- Tu vas repartir ?

- Le plus vite possible. Je tiens à démêler toute cette affaire et par dessous tout à obéir à la volonté de Dieu.

- La volonté de Dieu ?

- Puisqu'il a permis que ma propriété soit détruite de fond en comble, c'est sans doute qu'Il a d'autres projets pour moi. Au fond, je ne suis peut-être pas fait pour être propriétaire terrien. Et plus j'y pense, plus je me dis que nous devrions suivre notre première idée.

- Que veux-tu dire ?

- Nous avons tous cru que cette découverte qui nous rendait si riches était une récompense, une fin en soi. Mais c'est sans doute beaucoup plus que ça. Une invitation à aller plus loin, à découvrir plus avant. Tu parlais d'or, tout à l'heure et tu as raison. Dieu a sans aucun doute placé tout cet or là bas pour nous inciter à repartir et à fonder un nouveau royaume où chacun suivrait enfin Sa Loi.

Abasourdi, Don José contemple son cousin.

- A ta place, je serai effondré et toi tu penses déjà à repartir...

- Parce que tu ne vois que le côté terrestre des choses. La où tu vois un désastre, moi je vois un signe divin. Je suis certain que notre destin est là bas sur cette terre inconnue.

- Notre destin ? relève Don José.

- Bien sûr. Pourquoi crois-tu que cette lettre m'atteint justement chez toi, alors que je ne suis pas venu depuis plus d'une semaine ? Ce signe de Dieu t'est aussi destiné. Tu dois venir avec moi. Ensemble nous conquerrons un royaume et comme je te l’ai déjà dit, tu régneras sur ses richesses et moi sur les âmes.

Quand son cousin est rentré chez lui, Don José se laisse aller à rêver : certes, il y a là bas énormément d'or à prendre et la perspective de régner sur un immense territoire où tous, hommes et femmes, ploieraient sous sa volonté, lui sourit assez. Mais d'un autre côté, le souvenir des souffrances et des dangers endurés le retient : pourquoi risquer à nouveau sa vie quand des trésors dépassant l’imagination vous sont tombés dans les bras ? Perplexe, il admire longuement un coffret d'or serti de pierres précieuses rapporté d’Indes. Au fond, son destin l’attend peut-être aux Indes.   Il y a déjà trouvé la fortune, il y trouvera peut-être un royaume… Martin est tout prêt à s’y associer et il ne doute pas du succès.  En effet son cousin accueille sa proposition avec tout l’enthousiasme dont il est capable.   Après une nuit peuplée de rêves sauvages, Don José le reçoit avec plaisir.  Ils sont tous deux penchés sur une carte quand on frappe à la porte.

- Entrez, lance Don José d’un ton rogue.

L’intendant s’éclaircit la gorge.

- Des hommes demandent à vous voir, monseigneur.

- Des hommes ? Quels hommes ?

- Ils sont plusieurs, j'ai reconnu des commerçants, des artisans et quelques letrados.

Don José prend un air hautain.

- Et que veux -tu que j'ai à voir avec ces gens- là ?

- Justement, monseigneur. Ils disent que c'est extrêmement important.

- Tout est important pour la populace, grommelle Don Martin.

L’intendant est visiblement très embarrassé.

- Excusez-moi d'insister, monseigneur, mais ils ont dit qu'ils préféraient vous voir en premier avant d'en référer à l'archevêque.

  Don José hausse les sourcils.

- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Dis-leur d’entrer.

Bientôt les hommes sont introduits dans la pièce. Ils saluent profondément Don José qui les examine un instant avant de demander sèchement.

- Vous prétendez avoir à me parler ? Qui donc à cette audace ?

L’un des hommes s'avance, son chapeau à la main, mais la mine déterminée.

- Monseigneur, croyez bien que jamais nous n'aurions osé déranger Votre Grâce si la chose n'avait pas été d'une importance capitale. Je me nomme Firmin Rodriguez et je suis marchand de soieries. Mes camarades m'ont demandé d'être leur porte parole.

- Et bien parlez, mais soyez bref.

- C'est que l'affaire est délicate et nous préférerions vous parler en privé.

  Don José tape du pied.

- Allez au but et ne me faites pas davantage perdre mon temps.

- Bien, monseigneur. Il s'agit de votre chapelain, don Tomas.

- Mon chapelain ? Qu'a –-t- il à voir dans cette histoire !

- Tout hélas, monseigneur. Pour tout vous dire, nous avons entendu de nombreuses plaintes contre lui.

- Des pouilleux qu'il aura voulu ramener à la raison, sans doute, grince Don Martin.

Rodriguez se cabre.

- Non, monseigneur, des personnes dignes de foi et auxquelles nous nous joignons sans hésiter. Voilà toute l’histoire : Don Tomas se permet des gestes déplacés envers ses pénitentes.

- Des gestes déplacés ? Vraiment ?

- Vraiment, monseigneur. S’il en rencontre dans la rue et que le coin soit assez sombre, il n'hésite pas à prendre des privautés qui peuvent aller très loin. Il en a même entraîné certaines à l'écart dans des cabanes ou des granges. Et peu lui importe qu'elles soient filles neuves ou mariées.

Don José regarde le marchand avec attention. Celui ci s'enhardit.

- Et même dans votre maison, monseigneur. Les servantes n'osent plus aller se confesser car il profite du confessionnal pour abuser d’elles. Et il les menace des foudres de l'Enfer si elles osent se plaindre. Pire encore, il leur a dit de ne pas se confesser pendant le Carême. Elles risquaient d'être en état de péché mortel ! Heureusement, tout a quand même été découvert. Et maintenant les langues se délient.

Un temps. Don José et Don Martin se consultent du regard.

- Vous comprendrez monseigneur que ça ne peut plus durer. C'est pourquoi nous avons voulu vous en parler car nous sommes certains que vous saurez faire cesser ce scandale.

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02/04/2009
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