A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 99 Renaissance

CHAPITRE 99 Renaissance

Mais bientôt l'hiver s'installa pour de bon et la maison de Camarena devint trop froide pour nous. Heureusement,  nous avions pu louer la bijouterie et vendre quelques pierres  et nous   n’avions pas de problèmes d’argent.  Cela nous a permis de nous installer au couvent de santa Isabel.

Peu à peu, entourée d'affection, apaisée par la vie régulière du couvent et par la fréquentation des sœurs, Ana se rétablit et émergea de son cauchemar. Le printemps qui lui était odieux, lui sembla d'une douceur exquise. Elle faisait attention à sa toilette maintenant, même si celle -ci restait austère. Mais elle ne pouvait se permettre d’être négligée car elle aidait les sœurs à servir la soupe aux pauvres et à soigner les indigents. Ainsi, elle reprenait doucement contact avec ce monde extérieur qui lui faisait encore si peur. Je t'assure bien que, chaque jour, nous bénissions le ciel de nous avoir inspiré cette idée.

Un matin, Ana fut demandée au parloir. Intriguée, elle sentit son cœur bondir de joie en reconnaissant son parrain. Il lui ouvrit les bras et elle s'y jeta comme une enfant.

- Je viens de rentrer d'Italie, ma chérie. Et ma première visite est pour toi.

Elle ne répondit pas, blottie contre lui.

- J'ai su ce qui est arrivé, ajouta-t- il en lui caressant les cheveux. Et je m'en veux beaucoup de ne pas avoir été là.

Elle s'écarta de lui.

 - Malheureusement, cela n'aurait rien changé, parrain.

Il lui prit le menton et lui leva doucement le visage.

- Tu as mauvaise mine. Tu es bien ici ?

- Très bien. J'ai trouvé la paix.

- La paix ne vient pas de quatre murs, Ana. Elle doit venir de ton cœur.

- Oh, mon cœur, il est au repos maintenant. Je sais bien que je n'aimerai plus jamais.

Le marquis se mit à rire doucement.

- Songe tu à ce que tu dis, Ana ? Tu n'as pas vingt ans !

- J'en ai vingt et un, parrain, assura gravement Ana.

- Évidemment, cela change tout ! Trêve de plaisanteries. Quand viens-tu au palais ?

Ana se troubla et baissa les yeux.

- Je ne suis pas encore prête à affronter le monde, parrain, pas encore.

- Plus tu attendras et plus ce sera difficile, ma chérie. Mais, baste, je ne vais pas te faire de sermons le jour de nos retrouvailles ! Puis je revenir te voir ?

- Belle question ! Bien sûr. Tous les jours si vous voulez.

- Je n'en aurai malheureusement pas le temps. Mais je reviendrai demain te donner tout ce que je t'ai rapporté d'Italie.

Ana rosit de plaisir.

- Vous avez encore fait des folies !

- Ne me gronde pas. Qui vit sans folies n'est pas si sage qu'il croit.

  - Je n'aurai jamais le dernier mot avec vous, sourit Ana.

- Il faut bien qu'il y en ait un, ma chère petite, plaisanta-t- il. Je dois partir. Si tu veux voir les livres et les tableaux que j'ai achetés en Italie, passe me voir.

- Décidément, vous voulez me faire sortir du couvent, parrain.

Il ne répondit pas, l'embrassa et sortit rapidement. "

  -  Elle l'a échappé belle, dit Pedro.

- La vie du couvent était exactement ce qu'il lui fallait. Mais, il nous tardait de la voir rentrer dans le monde, de lui voir reprendre une vie normale. Curieusement, c'est Luz qui lui en a donné l'occasion. Alors que la plupart du temps, elle pouvait rester des semaines, voire des mois sans prendre aucune nouvelle de sa mère, nous l'avons vu débarquer un matin, volubile et froufroutante. Elle a demandé des nouvelles de tout le monde, s'est enquis de notre santé et nous a raconté les derniers potins. Je dois même reconnaître qu'elle a presque réussi à être amusante.

Au bout d'un moment, le moulin à paroles s’arrêta et Luz sortit un papier de sa poche.

- A propos, pourrais-tu me signer cela ? Cela m'aiderait beaucoup dans mes affaires.

Elle sortit aussitôt un encrier et une plume. Elle avait décidément tout prévu.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je t'en ai déjà parlé. C'est une simple attestation.

- Une attestation ? insista Doña Catalina.

Luz s'agita.

- Une attestation de propriété pour la maison de la rue de l'Argent. Nous allons peut être la vendre et il faut que tout soit en règle.

Doña Catalina regarda une nouvelle fois le papier.

- Bon. Laisse-le-moi. Tu pourras venir le chercher d'ici quelques jours. Je vais l'étudier.

Luz prit un air contrit.

- Ne te donne pas cette peine. Ces vieux papiers sont si peu intéressants. Tu as mieux à faire.

Doña Catalina la regarda fixement.

  - Tu es bien pressée, ma petite fille. Mais sache que je ne signerai rien sans savoir exactement à quoi je m'engage.

Luz se mordit les lèvres, parut vexée mais se décida finalement à sourire.

- Au fond, tu as raison. De toute façon, je ne pense pas que tu veuilles me faire du tort, n’est-ce pas ?

Sa voix était devenue très câline. Mais Doña Catalina gardait la tête froide.

- Pas plus que tu ne voudrais m'en faire, ma chérie.

Avec un dernier sourire, Luz prit congé de sa mère en l'embrassant et disparut dans un bruissement de soie. Perplexe, Doña Catalina examina encore le papier. De retour dans sa cellule, elle nous le montra. Mais nous n'y comprenions rien.

- Les voleurs aiment la nuit et les notaires l'obscurité, remarqua Ana.

- Sans doute pour les mêmes raisons, dis-je.

Nous nous mîmes à rire. Mais Doña Catalina demeurait inquiète.

- Il faudrait montrer cela à un homme de confiance et, ma foi, je n'en connais pas.

Ana restait pensive.

- Il y aurait bien une solution. Mon parrain connaît beaucoup d'hommes de loi. Ils pourraient certainement nous aider.

- C'est une excellente idée. Mais quand va--t-il venir ? C'est assez pressé et il n'est pas venu depuis une semaine.

Ana se mordit l'ongle du pouce gauche.

- Quand Mahomet ne va pas à la montagne, la montagne va à Mahomet. Je pourrais peut- être aller le voir.

Je la regardai, stupéfaite.

- Tu accepterais de sortir ?

Ana haussa les épaules.

- Il faudra bien que je sorte un jour ou l'autre. Et puis, en prenant par Sainte Ursule et la place du Sauveur, j'y serai bientôt.

- Veux- tu que je t'accompagne ? demandai- je

  - C'est inutile. Il faut que j'affronte le monde seule. Je vais y aller tout de suite.

Enveloppée dans une grande mante noire qui la couvrait de la tête aux pieds, elle demeura un instant sur le seuil du couvent, hésitant encore à rentrer dans le monde. Puis elle se jeta à l'eau, si j'ose dire. Heureusement, il n'y avait pas beaucoup de monde et Sainte Ursule était presque déserte. Mais l'animation s'accrut quand elle arriva à la hauteur du palais royal. Et bientôt elle se trouva plongée dans l'ambiance chaude et colorée de Santo Tomé. Elle résista au plaisir d'aller voir Don Esteban et remonta la rue, jetant autour d'elle des regards plus curieux qu'inquiets. Elle retrouvait les artisans damasquineurs avec leur burin frappant l'or d'un geste précis. Les vendeurs de vaisselle et leurs céramiques blanches et bleues : les artisans de Talavera commençaient à être réputés. En passant devant une auberge, elle respira les effluves mêlés des perdrix à l'étouffée et des mazapanes aux amandes. Et avec ça, les cris, les chansons, les rires. Elle avait oublié tout cela et c'est presque à regret qu'elle quitta Santo Tomé pour s'engager dans les petites ruelles qui menaient rue des Bulles, où habitait son parrain. Arrivée devant l'entrée, elle admira encore l'austère façade de grès rose et le blason armorié sculpté au dessus de la lourde porte de chêne. Elle saisit le heurtoir de bronze et frappa. Pas de réponse. Elle recommença et commençait à désespérer quand la porte s'ouvrit. En la reconnaissant, le serviteur eut un large sourire.

- Doña Ana, quelle bonne surprise. Vous voulez voir monseigneur, je suppose ?

Ana acquiesça.

- Vous avez de la chance, il vient juste de rentrer.

En pénétrant dans le patio, Ana apprécia la fraîcheur exquise qu'exhalait la fontaine ornée d'azulejos grenadins et les parfums mêlés du jasmin et du laurier rose. Son parrain avait participé à la guerre de Grenade et en avait gardé la nostalgie des jardins andalous aux eaux bondissantes.

Don Alejandro se précipita vers elle à grandes enjambées.

- Quelle heureuse surprise !

Ana l'embrassa.

- J'ai un service à vous demander.

Elle extirpa le papier de sa poche et lui expliqua la situation. Il examina un instant le document.

- Je vais en parler à mon homme de loi. Tu auras la réponse ce soir ou demain. En attendant, tu vas manger avec moi.

Et comme la jeune femme protestait.

  - Si, si, j'insiste. Pour une fois que tu es là, je ne vais pas te lâcher. Il envoya un serviteur chercher son notaire personnel qui promit de rendre sa réponse dans les plus brefs délais. Pendant le repas, Don Alejandro raconta à sa filleule mille anecdotes de cour plus divertissantes les unes que les autres. Dans l'après midi, il fit admirer à Ana les derniers livres qu'il venait d'acquérir, certains sortant des ateliers d'Alde Manuce. Elle s'émerveillait d'un Virgile quand le notaire revint.

  - Alors ?

- J'espère que Doña Catalina n'a rien signé.

- Non, rien du tout.

- C'est heureux car sinon, elle était bel et bien dépouillée.

- Dépouillée ! s'exclamèrent en choeur Don Alejandro et Ana.

Le notaire expliqua.

- Les phrases sont très alambiquées et les tournures excessivement compliquées mais les faits sont là. Par ce papier, Doña Catalina s'engage à remettre tous ses biens, tant meubles qu'immeubles dans les mains de sa fille pour en user comme bon lui semble. De plus, il n'y a aucune clause de sauvegarde et Doña Catalina n'aurait eu aucun recours.

- Mon Dieu ! s'exclama Ana, je savais Luz égoïste mais de là à voler sa propre mère...

- Si je puis me permettre, ajouta le notaire, on parle beaucoup d'eux en ce moment. Le ménage mène grand train et vit très nettement au dessus de ses moyens. Les dettes s'accumulent et ce qui devait arriver arrive : les créanciers s'impatientent.

- Pauvre Luz, soupira Ana, il faut vraiment qu'elle soit aux abois pour en arriver là.

Doña Catalina ne signa pas et Luz en fut quitte pour chercher ailleurs l'argent manquant : vendant la maison de la rue de l'Argent et ses dépendances, elle en fut réduite à s'installer dans une maison beaucoup plus modeste et dut sérieusement diminuer son train de vie. Sic transit gloria mundi."

- Ce qui veut dire ? interroge Pedro.

- Ainsi passe la gloire du monde, c'est dans la Bible.

Pedro hocha la tête.

- Dépouiller sa propre mère, souffla-t- il, est-ce possible ?

- Venant d'elle, plus rien ne m'étonne, soupira Isabel. Mais nous avons eu notre revanche.

- Vraiment ?

- Comme moi, le marquis trouvait qu'Ana tardait à rentrer dans le monde et il lui faisait de grands sermons.

« - Non, Ana, tu n'est pas faite pour le couvent. Tu dois rentrer dans le monde définitivement. Tu as déjà réintégré la maison de ton père, c'est bien mais je voudrais te voir sortir, t'amuser. Voilà qui est de ton âge.

  - Je préfère le calme de mon jardin.

- Tu n'as plus besoin de calme. Il faudrait quelque fête pour te faire retrouver la société de tes semblables.

Il répéta, pensif.

- Oui, quelque fête…

Tout à coup, son visage s'éclaira.

- Je viens d'avoir une idée merveilleuse. Tu sais que le roi se marie à Séville en juillet prochain et que je l'accompagne. Pourquoi ne viendrais- tu pas avec moi ? Tu pourrais voir ton frère.

- Cela me ferait grand plaisir.

- Et puis, ajouta-t- il, négligent, les fêtes de Séville n'ont pas leur égal et tu y brillerais sans rivale.

- Je n'ai pas l'intention de briller où que ce soit, parrain.

- Pourtant, si tu assistes au mariage du roi et à toutes les fêtes, tu ne pourras faire autrement.

Ana le regarda, incrédule.

- Au mariage du roi, moi ?

- Ma filleule a droit aux premières places et aux honneurs dûs à son rang, c'est à dire au mien.

- Mais enfin, parrain, ce n'est pas ma place. Je ne saurais jamais comment me tenir en si noble compagnie.

- Bah ! Tu t'y feras vite. Sourire et se taire, voilà le secret.

- Je vous assure que c'est impossible.

- Ne me dis pas que tu ne veux pas voir notre reine. On dit qu'elle est très belle. Et puis il y aura les bals, les fêtes, les toilettes de ces dames. Tu n'es pas curieuse ?

- Si, évidemment, admit Ana. Ca doit être très beau.

- Alors ? Tu sembles embarrassée.

- C'est que...Vous allez dire que je suis futile mais ...

- Mais quoi ?

Ana rougit, se troubla et finit par lâcher.

- Je n'ai rien à me mettre.

Don Alejandro éclata d'un rire sonore.

- Voilà qui est typiquement féminin ! Ne rougis pas, ma petite fille. Je veux te voir futile et gaie. Tu as été trop grave ces derniers temps. A ton âge, il faut chanter, danser, rire, rêver bijoux et soieries. Je veux que ton plus grave souci soit de choisir une soie ou un brocard. Je veux que les points de broderie attirent toute ton attention et que le mariage des couleurs requière tous tes soins.



01/05/2009
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