A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 84 La revanche de Cuauhtemoc

CHAPITRE 84 La revanche de Cuauhtemoc

Chez Gelmirez, la fête bat son plein et Sebastian remplit une nouvelle fois les verres.

- Dis donc, il est drôlement stylé, ton indien, lance Alderete. Je ne savais pas qu’on pouvait en faire quelque chose.

- Oui, concède Gelmirez, il a fini par apprendre.

- Et bien, tu as de la chance, ajoute Don José, moi, je n’ai jamais rien pu tirer du mien. Une vraie tête de pioche !

Gelmirez lance un regard un peu inquiet à Sebastian mais le jeune homme reste parfaitement impassible.

- Et pourtant, poursuit Don José, j’ai tout essayé avec ce coco là mais rien à faire.

- Tu n’arrivais même pas à le faire obéir ? s’étonne Alderete

- Tu veux rire ! réplique Don José. Ca pour obéir, il obéissait.  Ramon est un très bon professeur quand il veut bien s’en donner la peine. Et il a des arguments frappants !

Tous éclatent de rire.

- De quoi tu te plains alors ? reprend Alderete.

- Bah ! Les chevaux et les chiens aussi obéissent. J’aurais aimé qu’il sache en faire un peu plus, c’est tout ; mais faut croire qu’il en était incapable.

- Ou qu’il l’avait décidé ainsi ; continue le conquérant. Ces indiens sont plus têtus que dix mille mules. On l’a bien vu au Mexique !  Impossible de les faire parler, même sous la torture ! Et je sais de quoi je parle !

- C’est vrai, reconnaît Cortès, et pourtant on a essayé. Il le fallait bien pour obtenir tous les trésors.

-  Et que comptes- tu faire avec ta part ? Tu devrais faire comme moi et t’installer dans une belle région, à l’abri des tracas et des peines, suggère Gelmirez, de plus en plus inquiet, dans l’espoir de détourner la conversation.

Mais Alderete est lancé et, un brin éméché, continue de plus belle.

-  Je crois qu’on a tout eu, pour les trésors. Faut dire qu’on avait pris leur empereur et qu’on a tout fait pour lui délier la langue. Je le sais bien, c’est moi qui l’ai ficelé sur un banc pour lui chauffer les pieds. D’habitude, ça marche bien et j’y ai mis tout mon cœur ! Mais rien pas un mot, et pourtant je lui avais bien huilé les pieds pour que ça flambe mieux !

Soudain le conteur s’interrompt et hurle :

- Imbécile ! Tu ne peux pas faire attention !

Sebastian vient de renverser une pleine saucière sur lui. Gelmirez lève les yeux au ciel et interpelle un autre serviteur :

- Apportez nous vite de l’eau chaude et réparez les dégâts !

Puis il se tourne vers Sebastian et ordonne d’un ton qu’il veut autoritaire :

- Toi, file. Tu as assez fait de dégâts comme ça. Nous réglerons ça demain !

Le jeune garçon lui lance un regard furieux et sort sans un mot.

Le lendemain matin, Sebastian  fait consciencieusement son rapport à Pedro.

- Évidemment, quand Gelmirez m’a ordonné de sortir, j’ai fait semblant d’obéir mais j’ai écouté derrière la porte. C’est comme ça que j’ai su tout le reste.

Pedro se prend le menton entre le pouce et l’index :

- Cet Alderete, tu sais où on peut le trouver ?

- Ca doit pas être bien difficile. Il parade dans la ville comme un chien savant et il a l’intention de rester un bon moment à Tolède.

- Si tout va bien, il va même y rester définitivement...

- A quoi penses-tu, Topiltzin ? Tu veux faire intervenir Manuel et sa bande ?

- Non. C’est une affaire d’indiens. Mais ils pourront sans doute me fournir ce dont j’ai besoin. Écoute voilà ce que nous allons faire...

Pendant qu’Alderete fait encore bombance chez un de ses nombreux nouveaux amis, deux hommes cachés dans un appentis situé juste en face observent attentivement la porte d’entrée, guettant les moindres allées et venues.

- Tu crois qu’ils en ont pour longtemps ? demande le plus jeune.

- Peut-être pour toute la nuit, réplique son compagnon.

- Heureusement qu’on est bien installés...

- Allons, Sebastian, un peu de charité...chrétienne. Songe à ce pauvre Alderete, c’est son dernier repas, autant qu’il en profite.

Le jeune garçon a un petit sourire en coin :

- Sûr qu’avec ce qu’on lui prépare, il n’a pas intérêt à se dépêcher...

Les heures s’écoulent et les jeunes gens attendent patiemment, le regard toujours fixé sur le palais, sans même ressentir la moindre fatigue. L’aube n’est plus très loin quand ils sursautent : le nommé Alderete vient de sortir du palais. La démarche titubante, il rejoint difficilement son cheval, réussit à grand peine à se hisser dessus et commence à prendre le chemin du retour d’un petit pas prudent. Dans l’état où il est, il ne remarque même pas les deux ombres qui le suivent sans bruit. Les rues sont à peu prés désertes et soudain il sent que son cheval s’arrête. Intrigué, il lève les yeux et aperçoit un jeune garçon qui a pris son cheval par la bride et le tient fermement arrêté. Il a à peine le temps de s’en indigner qu’il sent qu’on lui fait vider les étriers, reçoit un violent coup sur le crâne et perd aussitôt le sens des réalités.

Quand il se réveille, c’est pour sentir qu’on l’asperge vigoureusement d’eau. Outré, il tente de s’asseoir mais nouvelle surprise : il est solidement ligoté sur un banc dans la position allongée. Il secoue la tête et regarde autour de lui : la pièce, assez sombre, n’est éclairée que par un petit brasero auprès duquel il distingue une forme indistincte.  Non loin de lui, un jeune homme l’observe avec attention, un seau à la main.

- Je crois qu’il est réveillé, lance -t- il.

L’autre s’approche, une torche à la main.

- Et bien, c’est parfait.

- Qu'est-ce que je fais là ? gronde Alderete. Et qui êtes vous ? Que voulez vous ?  Je vous jure qu’il va vous en cuire !

- Que voilà un mot bien choisi, siffle le nouveau venu.  Mais tu poses trop de questions.

- Moi qui croyais que c’était un maître dans l’art d’interroger, soupire le jeune garçon. Ce qu’on peut être déçu, parfois ...Tu crois qu’il est dégrisé ?

- Balance-lui encore un seau d’eau, ça ne peut pas lui faire de mal.

Alderete pense étouffer sous la nouvelle trombe qui s’abat sur lui et hurle :

- Mais qui êtes -vous à la fin ?

- On peut peut-être lui dire, suggère le jeune garçon, pas la peine de le laisser mourir idiot.

Alderete le fixe un instant et s’écrie :

- Mais je te reconnais toi ! Tu es le serviteur de Gelmirez ! Attends un peu que je l’informe de ta conduite !

- Tu n’auras plus l’occasion d’informer qui que ce soit, lance une voix rauque.

- Qu'est-ce que ...

- Tu as demandé qui nous étions ? Tu vas le savoir. Ca n’a plus aucune importance. Tu nous connais sous les noms de Sebastian et de Pedro. Mon jeune ami est effectivement serviteur chez Gelmirez et moi, j’ai été celui de cette crapule de Don José.

- Comment oses- tu ...

- Je vais oser bien davantage. Car, vois- tu, tu n’as pas affaire à des serviteurs mais à des justiciers.

- Des quoi ?

- Des justiciers. Nous avons décidé d’être à la fois tes juges et tes bourreaux.

Alderete blêmit et balbutie :

- Mais je ne vous ai rien fait...

- Qui a dit que tu nous avais fait quelque chose ? répète Pedro, très froid. Il ne s’agit pas de nous. Nous sommes tes bourreaux, pas tes victimes.

- Alors ? Je...je ne comprends pas...

- Un seul nom et tu vas comprendre.

Un temps. Alderete fixe sur Pedro des yeux agrandis par la peur. L’indien le fixe à son tour et finit par lâcher, glacial :

- Cuauhtemoc.

Affolé, Alderete s’agite sur son banc. Mais il est solidement attaché et Pedro poursuit, impassible.

- Cela ne vous a pas suffi d’emprisonner un empereur comme un vulgaire malfaiteur. Il a fallu que vous le torturiez au point de le laisser infirme !  Et tout ça pour finir par l’assassiner !

- C’était un ordre de Cortès... balbutie l’espagnol, livide

- Vraiment ? relève Sebastian. Je croyais que tu y avais mis tout ton cœur ? Ce sont bien tes propres paroles, non ?

- J’avais bu, je...je ne savais plus ce que je disais...

Pedro un petit sourire en coin :

- Dieu merci, tu es tout à fait lucide, maintenant, tu ne vas rien manquer.

Un temps. Épouvanté, Alderete regarde tour à tour les deux indiens mais ils ont tous deux la mine résolue, sans la moindre once de pitié.

- Vois tu, poursuis Pedro, Cuauhtemoc était un excellent ami et je me suis juré de venger sa mort.

Puis il se tourne vers Sebastian :

- Déchausse-le.

Enfin, Alderete comprend et hurle à pleins poumons. Sans perdre son calme, Pedro explique posément :

- Cette cave est très sourde, tu sais. Tu peux hurler tout ton saoul, personne ne t’entendra. Et puis, de toute façon, j’ai des amis dehors qui ont mission de ne laisser approcher personne.

Malgré les soubresauts du conquérant pour tenter de se délivrer de ses liens, Sebastian le déchausse sans mal.  Pedro approche un siège et s’assoit à côté de l’espagnol, plante la torche dans un lourd chandelier de fer et ordonne :

- Maintenant, crapule, tu vas me raconter la prise de Tenochtitlan et en détails. Après, tu me parleras de vos projets, à tous.

Alderete reprend un peu espoir et fait le récit demandé, n’hésitant pas à entrer dans les moindres détails, chargeant au maximum ses compagnons d’armes. Enfin, il s’arrête de parler. Pedro hoche la tête, se lève et se tourne vers Sebastian :

- Qu'est-ce que tu en penses ?

-  Y a plus rien à en tirer. Il est beaucoup plus loquace que Cuauhtemoc. Et infiniment moins courageux.

- Infiniment, approuve Pedro. Rien que pour ça, il ne mérite pas de vivre.

- Non. Il ne mérite pas de vivre.

A ces mots, le prisonnier s’affole :

- Mais, j’ai fait ce que vous aviez demandé, je...

- Et alors, coupe Pedro, où as- tu vu que cela te sauverait la vie ? M’as -tu seulement entendu dire que je te faisais grâce ?  J’ai dit ça, moi, Sebastian ?

- Je n’ai rien entendu de tel, réplique le jeune garçon, la mine sombre.

Un temps.

- Va donc chercher l’huile, lance Pedro.

Les hurlements de l’espagnol redoublent.

- Il nous casse les oreilles, proteste Sebastian en apportant les jarres.

- Moi, je trouve que c’est une musique plutôt agréable, réplique froidement Pedro.  Allez, imbibe le bien de la tête aux pieds. 

Épuisé, Alderete s’est tu un instant et tente de reprendre son souffle :

- Pitié, gémit il, pitié...

- Tu es à vomir, lâche l’indien. Et n’espère aucune pitié de ma part. Tu n’as rien à m’offrir, que ta mort. Et je la veux longue et atroce pour venger Cuauhtemoc, pour venger Tenochtitlan, pour venger ma mère, ma mère aztèque qui a failli devenir folle de chagrin, pour venger tous ceux que tu as pillés, torturés, assassinés.  Vous appelez ça un bûcher, je crois. Comme tous ceux que vous allumez aux Indes pour des malheureux qui ne savent même pas pourquoi ils meurent. Toi, au moins, tu le sauras.

Un temps. Le captif, muet de peur, dévore des yeux son sinistre interlocuteur.

- Alors, écoute-moi bien. Tu as huilé les pieds de Cuauhtemoc pour que cela brûle mieux ; moi, c’est tous tes vêtements que je vais imbiber. Et puis, peu à peu, en commençant par les pieds, je vais te faire rôtir comme un poulet mais pas trop vite pour que tes souffrances soient abominables.  Et quand tu seras à moitié mort, j’allumerai les bottes de paille qui sont entassées un peu partout, sous ton banc et tout autour et je t’abandonnerai dans une pièce en flammes. Je veux que tu te vois mourir, prisonnier des flammes, sans le moindre espoir de salut. Au dessus de nous, c’est une vieille masure. Qui se souciera d’un taudis qui flambe ?

Pendant ce temps, Sebastian a consciencieusement imbibé les vêtements d’huile et verse ce qui reste sur les pieds et les cheveux du prisonnier. Terrifié, l’espagnol voit Pedro s’avancer, la torche en main, droit comme la justice, inflexible comme le destin.  La flamme s’approche de ses pieds et commence à les lécher. Il hurle, fou de douleur, mais Pedro met lentement ses menaces à exécution. sourd aux vociférations de l’espagnol. Peu à peu ses vêtements s’enflamment, puis ses cheveux et avant que la pièce toute entière ne s’embrase, il a la vision fugitive des deux indiens, soudain d’une taille démesurée, sombres comme les démons, souriants comme le mauvais ange. 

La matinée s’achève et Manuel se dirige d’un pas alerte vers l’Auberge del Arco. A peine est il entré qu’il aperçoit Pedro et Sebastian attablés dans un coin et fort occupés à tailler de longs bâtons.

- Tu veux faire concurrence à Don Esteban ? plaisante -t- il

- J’essaie seulement de fabriquer une flûte.

- On a trouvé des roseaux sur les bords du Tage, explique Sebastian

Manuel observe avec intérêt Pedro qui perce des trous à distance régulière dans la tige ligneuse. Puis il peaufine l’instrument avec minutie et enfin souffle dedans pour en éprouver le son. Sebastian arbore un large sourire.

- C’est parfait, assure-t- il.

Pedro hoche la tête et s’attaque à une deuxième flûte.

- Je ne te savais pas amateur de musique, déclare Manuel.

Pedro a un petit sourire en coin.

- Ce qui prouve que tu as encore beaucoup à apprendre.

Le bretteur plisse les lèvres.

- Ca, je le savais déjà.

Les flûtes sont prêtes et les jeunes gens les portent aussitôt à leurs lèvres : un air enjoué s’élève bientôt, accompagné des claquements de mains de l’assemblée. Les notes fluides s’envolent et se répondent, légères, joyeuses, complices.  Quand la musique s’arrête, le temps semble un instant suspendu puis l’assemblée éclate en applaudissements avant de se disperser comme à regret. Anita pose d’autorité un pichet de vin frais sur la table.

- Tu m’as l’air d’excellente humeur ce matin, déclare Manuel.

- La musique me met toujours en joie. Chez nous, elle accompagne toutes les fêtes.

- Et tu as quelque chose de particulier à fêter.

Pedro a un nouveau sourire en coin.

- Il y a toujours quelque chose à fêter. Ne serait- ce que ce beau soleil.

Manuel se verse à boire.

- A propos de soleil, cette nuit, sur les bords du Tage, on y voyait comme en plein jour. Une masure a brûlé. Jusqu' aux fondations.

Un temps. Pedro déguste son verre le plus innocemment du monde.

- Heureusement, comme elle était isolée, le feu ne s’est pas propagé.

- C’est une chance, déclare Pedro en reposant son verre.

- Une vraie chance, acquiesce Manuel.

Un temps.

- Coïncidence curieuse, poursuit-il, c’est justement le secteur que tu nous avais demandé de surveiller... Et autre coïncidence, le señor Alderete n’a pas reparu à son domicile. Personne ne l’a revu depuis qu’il a quitté le palais de Mesa.

- Le palais de Mesa ?

-  Il l’avait acheté. Il a appartenu à un autre conquérant qui a fait de mauvaises affaires.

- Ce que c’est d’avoir de mauvaises fréquentations...lance Sebastian

- Sûrement un coup du Borgne, déclare Pedro. Il montrait un peu trop son or pour vivre vieux.

Manuel fronce les sourcils, perplexe. Puis il se penche vers son ami et demande à voix basse.

- Entre nous, tu ne trouves pas qu’un incendie, c’est un bon moyen de faire disparaître un cadavre ?

Pedro le fixe un instant et déclare posément.

- Un cadavre ? Qui a jamais parlé d’un cadavre ?

Manuel hoche la tête.

- Je suis bien prêt à parier qu’on ne reverra pas vivant cet Alderete.

- Je n’ai jamais dit le contraire. Mais personne ici ne peut se vanter d’avoir vu son cadavre.

- Non, personne, acquiesce Sebastian.

Manuel suspend ses gestes, fixe Pedro puis Sebastian sans oser comprendre.

- Tu veux dire que tu ne l’as pas tué ?

Pedro lui adresse son plus beau sourire.

- Je peux te jurer qu’il était vivant quand je l’ai quitté. Incapable de bouger mais vivant.

- C’était juste avant l’incendie, précise Sebastian, suave.

Manuel écarquille les yeux, déglutit deux ou trois fois, prend au hasard un verre devant lui et le vide d’un trait.


05/04/2009
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