A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 83 Attention danger

CHAPITRE 83 Attention danger

La matinée est déjà bien avancée et la chaleur du mois d’Août s’est abattue sans pitié sur Tolède.  La ville ocre frémit sous l’étreinte brûlante du soleil castillan et l’ombre y est plus recherchée que l’or aux Indes. Ana et Pedro se hâtent dans les ruelles tièdes.  Ils ont dû porter des ballots de linge à Don Esteban et sont maintenant pressés de retrouver la fraîcheur du jardin. Ana agite frénétiquement son éventail pendant que Pedro boit à longs traits l’eau un peu chaude d’une gourde de peau. En passant devant une maison à encorbellement un peu en retrait, la jeune femme marque un temps d’arrêt.

           - Tiens, regarde, dit elle, j’habitais là il y a cinq ans avec Gabriel mon mari, Catalina et Luz.

           - Luz ? répète-t- il. Ca ne devait pas être facile tous les jours.

           - Pas très, non, reprend elle en souriant. Luz n’a jamais été d’humeur très ... pacifique.

           - Ca se voit sur sa figure. Avec toutes ces peintures de guerre, impossible de s’y tromper.

Ana le regarde un instant, interloquée.

           - Peintures de guerre ? Quelles peintures de guerre ?

           - Et bien, ce blanc, ce rouge, tout ce qu’elle se met sur la figure ! Chez nous, seuls les guerriers ont de semblables masques et encore, pour terrifier l’ennemi.

Ana se met à rire.

           - Ces peintures de guerre, comme tu dis, sont la dernière mode. Toutes les dames élégantes font ça. Moi je n’ai jamais pu m’y faire. Et d’ailleurs mon père ne l’aurait pas permis. Mais Luz prétend qu’on ne peut pas être belle sans fards ni onguents.

Pedro hausse les épaules.

           - Ton père avait parfaitement raison, tu n’en as pas besoin, affirme l’indien. Mais Luz a tellement d’efforts à faire pour seulement paraître belle. Elle.

Ana lui adresse un sourire gracieux.

           - Tu sais que cela ressemble beaucoup à un compliment ?

Sans répondre, Pedro s’est immobilisé. Soudain il saisit Ana à bras le corps, l’attire brusquement contre sa poitrine et la projette violemment contre le mur, se plaquant contre elle.  Presque aussitôt, surgi d’on ne sait où, avec un fracas épouvantable, paraît un cheval hennissant et bondissant, tirant une voiture bringuebalante, au trajet incertain. Visiblement, le cheval s’est emballé et la voiture, privée de guide, heurte brutalement les murs de l’étroite ruelle. Pedro a refermé ses bras sur Ana. Terrifiée, la jeune femme se blottit contre son compagnon et enfouit la tête dans sa poitrine. La course folle du cheval l’a mené sur une petite place où cinq ou six hommes tentent de le maîtriser. Pedro suit de loin la scène, s’assure que tout danger est écarté et se penche sur Ana.

           - C’est fini. Tu ne risques plus rien.

Mais la jeune femme se cramponne à lui, tremblante. Il hésite un instant et lui caresse les cheveux, répétant doucement.

           - C’est fini. Tu n’as plus rien à craindre.

Enfin, elle relève la tête.

           - Ce que j’ai eu peur, souffle -t- elle en s’apaisant peu à peu, réconfortée par le calme de l’indien. Mais comment as-tu su qu’il venait justement par ici ? La rue fait un coude et c’est un véritable labyrinthe.

Le jeune homme sourit.

           - L’habitude de la forêt sans doute. En forêt il faut toujours être aux aguets, le danger est partout. Un serpent corail, un jaguar, un piège. Un faux mouvement, une seconde d’inattention   et c’est la mort.

Ana frissonne et ne se décide pas à quitter les bras rassurants de son compagnon qui sent le cœur de la jeune femme battre violemment contre sa poitrine. Elle lève les yeux : leurs regards se croisent, brûlants, intenses, leurs lèvres s’entrouvrent... Le premier, Pedro ferme les yeux, secoue la tête et repousse doucement la jeune femme.

           - Je... je vais vous chercher à boire, dit-il en s’éloignant.

 Il s’approche de la fontaine, s’appuie fermement au rebord, respire lentement et enfin saisit le gobelet accroché là cet effet. Il le remplit avec précaution et le rapporte à Ana qui boit longuement sans le regarder. Enfin elle tend le verre vide au jeune homme.

           - Ca va mieux ?

           - Nettement mieux.

Un temps.

           - Tu m’as probablement sauvé la vie et je ne t’ai même pas remercié. Tu n’es pas blessé au moins ?

           - Non, rien du tout.

           - Tu es sûr ?  Sinon il faut que je te soigne, s’inquiète-t- elle.

           -  Tu ne vas pas passer ta v... ton temps à me soigner, lance-t- il.

Un temps.

Pedro se racle la gorge et affirme.

           - Si tu vas mieux, je vais vous laisser seule. Il faut que je passe voir Manuel.

Ana hoche la tête.

           - D’accord. Isabel m’attend.

Elle respire à fond, réussit à sourire et reprend sa route.  Pedro la suit des yeux, pensif. Quand elle a disparu au coin de la rue, il porte le gobelet à ses lèvres et aspire passionnément les dernières gouttes d’eau.


04/04/2009
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