A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 78 Une ombre dans la nuit

CHAPITRE 78 Une ombre dans la nuit

Manuel et Giacomo se promènent dans les ruelles situées derrière le Zocodover où ces dames attendent le client. L’une d’elle apostrophe Manuel.

- Alors, Manuel, mon mignon, tu es toujours le Seigneur du Zocodover ?

- Et toi, ma belle, toujours à faire tourner les têtes et chavirer les cœurs ? réplique le jeune homme sans s’arrêter.

La fille lui dédie un sourire éclatant.

- Y a pas à dire, affirme-t- elle à sa compagne, c’est un seigneur.

Quand ils ont tourné le coin de la rue, Giacomo interroge :

- Il y a quand même quelque chose qui m’intrigue, Manuel.

- Et quoi donc ?

- Comment tu as pu dire ça ? Elle a une taille d’éléphant et le visage piqué de petite vérole !

- Et alors, crois- tu donc qu’elle l’ignore ? En m’écoutant, elle s’est crue jolie une minute et ça l’a rendue heureuse. Et bien, crois-moi, une minute de bonheur dans ce foutu monde, c’est toujours bon à prendre.

Giacomo siffle d’admiration.

- Tu es un sage, Manuel.  

- Je le sais. Tu le sais. Mais tout le monde n’est pas de cet avis, hélas.

Pendant ce temps, Pedro déguste tranquillement une perdrix chez Anita. A la Posada del Arco, l’ambiance est au beau fixe.

- Anita ! lance une voix enjouée, à boire pour tout le monde !

Un joyeux brouhaha suit la généreuse proposition et tous les regards convergent vers un homme habillé de neuf, rasé de prés et au sourire éclatant. Hernando et Francisco Gomez se poussent du coude.

-  Mais c’est-ce bon Orvallo, un de nos valeureux conquérants.

- On dit qu’il vient de s’acheter un domaine somptueux.

Sous les acclamations, le sourire se fait encore plus éclatant. Bientôt, tous choquent leurs verres et Orvallo entame pour la millième fois le récit de ses exploits. Sous les yeux ébahis des buveurs, il exhibe un lourd bracelet d’or incrusté de pierreries. Les sifflements fusent.

- Dis donc, t’en as trouvé, de l’or !

- Ouais, pas mal. Mais j’ai aussi du fer et du plomb pour le garder.

 Impressionnés, tous se taisentDans un coin de la salle, impassible comme à son habitude et parfaitement imperméable à l’excitation générale, Pedro termine tranquillement son verre. Orvallo, qui a un peu trop bu, se lève soudain, s’approche de l’indien et le salue cérémonieusement. Pedro fixe l’homme d’un regard interrogateur.

 - Je tiens à rendre hommage à mon bienfaiteur. C’est grâce à toi que je suis devenu riche.

Sans répondre, Pedro se remet à boire. Mais Orvallo insiste et étale sur la table le beau bracelet qui a provoqué l’admiration de tous.

  - Sans toi, je n’aurais jamais possédé de semblables merveilles.

 Pedro lui lance un regard glacial et lâche, indifférent.

  - Si ça te suffit, tant mieux.

Interloqué, Orvallo le regarde sans comprendre.

- Qu’est-ce que tu veux dire ?

Pedro hausse les épaules.

  - Rien.

Diaz insiste.

  - J’aime pas ta réponse.

  - Désolé. Mais puisque tu te contentes des miettes...

    - Des miettes ? Je te comprends pas.

Pedro regarde autour de lui. Les autres buveurs attendent impatiemment le conquérant et mêlent cris et rires pour le rappeler à leur table.

- Pas le lieu de t’expliquer. Plus tard, si tu le veux.

- Non, tout de suite, exige Orvallo, la main sur un poignard passé à sa ceinture.

- Tu tiens vraiment à ce que tout le monde entende ? Je te croyais pas si généreux. C’est vrai que le trésor est immense. Y en aura pour tous.

   - Le trésor ? demande Orvallo d’une voix étranglée

Pedro lance un regard furtif autour de lui, baisse la voix et murmure

- Ce soir, minuit, derrière le corral de don Diego.

- D’accord mais pas d’entourloupes, sinon gare à toi.

Pedro hausse les épaules.

La nuit venue, Manuel se prépare enfin à rentre chez lui quand il aperçoit une ombre qui se glisse le long des maisons endormies. Intrigué, il se met lui aussi à raser les murs. Les rues sont désertes. L’ombre s’arrête un instant et un rayon de lune vient frapper son visage.

- Mais c’est Pedro, pense le jeune homme. Qu’est- ce qu’il fiche par ici ?

Habitué à se fondre dans la nuit, Manuel suit l’indien dans le dédale des ruelles tolédanes. Enfin, à la hauteur du corral, l’indien s’immobilise. Visiblement, il attend quelqu'un. Manuel décide d’attendre lui aussi. Mais le temps passe et Pedro garde toujours son immobilité de statue. Enfin, Manuel entend remuer dans son dos. Plaqué contre le mur, il voit passer Orvallo, qui ne cesse de regarder autour de lui d’un air méfiant. Soudain, le conquérant aperçoit Pedro et se dirige vers lui. Manuel tend l’oreille.

   - Alors, demande Orvallo, qu’est- ce que tu voulais dire, tout à l’heure, avec tes miettes ?

              - Je répète : miettes, répond l’indien avec un sourire narquois. Il y en a dix fois, cent fois plus dans la Cité.

Les yeux d’Orvallo brillent de convoitise.

- Qu’est- ce que tu racontes ?

- Tu crois peut - être que le village contenait tout notre or ? Pauvre naïf ! Ce n’est qu’un petit avant garde, très petit. Un peu plus haut, dans la montagne, il y a la cité et là, oui, on peut dire qu’il y a de l’or, beaucoup d’or. Mais le village... Pas grand chose.

   - Qu’est- ce qui me prouve que tu ne mens pas ?

  - Tu veux des preuves ? D’accord. Tu a s vu des femmes dans ce village ?

  - Non, reconnaît Orvallo.

- Alors, qu’est-ce que tu crois ? Que nous nous reproduisons entre nous ?  Ou que nous sortons de la terre ou des arbres ? Nos femmes et nos enfants étaient bien en sécurité dans la cité, avec nos trésors, Dieu merci !

 Orvallo fixe l’indien et semble réfléchir.

  - Et pourquoi me racontes-tu tout ça ?

Pedro soupire.

   - Je veux rentrer chez moi. Et comme je ne suis pas un oiseau, il faut que je reprenne le bateau. Mais seul, je peux pas, Alors, si tu repartais, je repartirais avec toi.

  - Et pourquoi t’en parles pas à Don José ?

Pedro baisse la tête.

   - Il a des réactions si... si... violentes...Il aurait pu m’en vouloir de pas lui avoir parlé plus tôt.

Orvallo se met à rire.

   - Je vois. Pas téméraire, l’Indio.

Pedro relève la tête, furieux.

- Tu aimes prendre des coups, toi ?

Orvallo se fait conciliant.

   - D’accord. Mais je peux pas monter une expédition tout seul. Faudra que je lui en parle.

- Parle-lui. Laisse le tout s’occuper. Et quand nous serons dans la cité, je te donnerai l’or.

- Et tu trahirais les tiens sans hésiter ?

- Je leur dirai que je n’ai pas eu le choix. Je veux rentrer chez moi. Cela vaut bien un trésor.

Orvallo a une moue dubitative. Pedro insiste.

- Si tu veux l’or et les pierres, tu as besoin de moi.  Je connais les caches secrètes, celles qui sont situées un peu en dehors du village. Celles- là, tu seras le seul à les connaître. Tu n’auras même pas à les partager.

Les yeux du conquérant brillent de convoitise.

- En dehors du village tu dis ?

- Bien sûr. Mais tu ne les trouveras pas sans moi. Même si tu trouves les monuments.

L’espagnol plisse les yeux et observe attentivement le jeune homme, comme s’il voulait évaluer le poids de sa parole.  Pedro poursuit :

- J’ai dessiné un plan. Tu peux reconnaître le village et j’ai rajouté les monuments.

- Tu as intérêt à ce que ce soit vrai. Sinon je te tue de mes mains, grommelle-t- il.

- Je tiens toujours parole.

- Et vraiment tu trahirais les tiens ?

Le visage de Pedro se ferme.

  - Je veux rentrer chez moi. Être libre, ça vaut bien un peu d’or.

Le mot magique fait encore une fois son effet mais Orvallo est reste perplexe. Pedro insiste.

  - J’ai dessiné un plan. Tu peux voir si j’ai menti.

Il sort un papier de sa poche et l’étend sur la pierre d’un muret.  Orvallo se penche pour examiner le plan tout en gardant un oeil menaçant sur Pedro. Tout à coup il entend un bruit derrière lui et se retourne vivement pendant que Manuel maudit sa maladresse. Le jeune homme saisit son poignard et attend le conquérant de pied ferme. Soudain, Orvallo s’immobilise, écarquille les yeux, tente de se retourner et s’effondre lourdement. De là où il est Manuel voit clairement qu’un poignard est fiché dans son dos. Pedro s’approche posément du cadavre, vérifie que l’homme est bien mort, retire le poignard, l’essuie soigneusement sur les vêtements neufs, déleste Orvallo de sa bourse et du fameux bracelet, récupère le plan et disparaît dans la nuit


01/04/2009
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