A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 77 Ana et Manuel racontent leur rencontre

CHAPITRE 77 Ana et Manuel racontent leur rencontre

Clara vient de déposer un plat de churros sur la table et Don Esteban referme son livre.

- Essaie déjà de retenir ça.

Pedro hoche la tête et plisse les lèvres. - Il y a quand même quelque chose qui m’échappe, padre.

- Et quoi donc, mon fils ?

- Vous dites que le Christ est tout amour et qu’il réprouve toute forme de violence. Vous dites aussi qu’il protège tous les hommes.

- C’est parfaitement exact.

- Alors, pourquoi faites vous des sacrifices humains ?

Sous le coup, Don Esteban écarquille les yeux et fixe l’indien, abasourdi.

- Des sacrifices humains ? Où as-tu été pêcher ça ?

- C’était pendant le voyage vers Tolède. Un jour on est passé dans un village et sur la place, il y avait un grand   bûcher. On entendait des cris épouvantables et une odeur de chair grillée. J’ai demandé à don Tomas ce que c’était. Il m’a répondu que c’était un rétique qu’on faisait brûler pour la plus grande gloire de Dieu. Et il a ajouté que plus on en brûlerait, plus Dieu serait content. Je ne savais pas qu’on faisait des sacrifices humains à Dieu, ici. Vous avez peur que le soleil s’arrête ?

- Que le soleil s’arrête ? répète Don Esteban de plus en plus abasourdi.

- Oui. Au pays de ma mère, on pensait que le soleil avait besoin du sang des hommes pour renaître chaque jour. Alors , ils faisaient la guerre  pour avoir des prisonnier et ils les sacrifiaent aux dieux. C’est pour ça qu’on appelle le sang « l’eau précieuse » parce que, comme l’eau, il donne la vie. Mais chez eux, il n’y avait pas de cris parce qu’on droguait les victimes.  

- Et chez vous ? interroge le prêtre, inquiet.

- Chez nous, il n’y en a pas. Nous ne pouvons pas. Toute vie est nécessaire à la Vie et puis le Serpent à Plumes ne le permettrait pas. C’est lui qui nous a enseigné les arts, la poésie et le respect de la vie sous toutes ses formes. Il ne faut pas blesser la vie sinon elle se fâche. Si quelqu'un abat sans raison un animal ou un arbre ou si il salit la forêt, on sait bien ce qui va lui arriver « Quand on détruit la forêt, elle ne se défend pas, elle se venge ». Et puis si on blesse les arbres ou les animaux, ils se taisent et on ne sait plus rien. Parce que nous sommes   leurs apprentis et leurs élèves et sans eux, nous ne pouvons plus exister, nous n’avons plus de place, nous sommes perdus. Heureusement cela n’arrive pas souvent.

Don Esteban soupire profondément, fourrage un instant dans ses cheveux, signe chez lui d’une grande perplexité et finit par joindre les mains à hauteur de sa bouche. Il réfléchit un long moment.

- D’abord, il faut que tu sois bien persuadé que Notre Seigneur est tout Amour et toute Miséricorde. C’est pourquoi nous devons placer toute notre foi en lui car il est le fondement même de nos vies. Et nous devons tout faire pour l’imiter. D’accord ?

- D’accord.  Mais alors, Don Tomas ou Don José adorent un autre Dieu ?

- Comment ça, un autre Dieu ?

- Tout amour et toute miséricorde…

Don Esteban soupire.

- Je sais. Ce ne sont pas vraiment des modèles édifiants. Mais je te jure que Jésus Christ vaut infiniment mieux que ça. C’est le Fils de Dieu. Le Seul et l’Unique. Comme notre religion est la seule.

-  Mais vous êtes sûrs d’avoir la bonne ?  Il y a tellement de visages de Dieu : on ne peut pas choisir ?- Il n’y a pas à choisir. Notre religion est la seule vraie.

- Pourquoi il y en a des fausses ?

Nouveau soupir du prêtre.

- Il y en a eu. Par exemple les juifs.  Nous avons eu une longue histoire commune et gardé beaucoup de leurs lois. Mais le monde attendait un Messie, un Envoyé de Dieu. Quand Jésus est apparu, les chrétiens ont compris que c’était lui, pas les Juifs.  Et c’est très grave de ne pas reconnaître Dieu. Alors nos rois ont décidé qu’il ne devait y avoir que des chrétiens en Espagne « un seul roi, une seule loi, une seule foi ».  Et il n’y a plus que des chrétiens en Espagne. Et il ne doit rien y avoir d’autre. Sinon ce serait comme une maison dont les bases ne seraient pas solides ou comme un panier de pommes où une seule pomme peut gâter toutes les autres. Alors, il a été décidé de supprimer ceux qui attaquent Dieu d’une manière ou d’une autre. C’est pourquoi tu as vu ce bûcher. Le condamné était sûrement un hérétique, c’est à dire quelqu'un qui attaque Dieu.

- Mais comment peut- on l’attaquer ? Comment les hommes, si petits et si faibles, peuvent ils seulement penser pouvoir lui faire du mal, à lui qui le fondement de tout, qui est si puissant et si  infini ?   Vraiment, padre, vous imaginez un moucheron qui passe devant le soleil et qui lui dit « Excuse-moi de te faire de l’ombre ! »  Malgré lui Don Esteban sourit.

- Et puis, poursuit Pedro, s’il est toute Miséricorde, comment peut il en vouloir à des hommes qui l’ont peut-être attaqué mais qui sont si ignorants ?   Comment pouvez- vous faire le contraire de ce que vo... Dieu demande sans avoir peur de lui déplaire ?

- On te dira que c’est la volonté de Dieu que les hérétiques soient ainsi punis.

C’est au tour de Pedro d’écarquiller les yeux.

- La volonté de Dieu ? Mais comment pouvez vous penser la connaître ? Nous sommes si petits et il est si grand !  Quel orgueil Quelle folie !  

Nouveau soupir du prêtre.

- Nous pourrions discuter là dessus pendant des heures mais ce sont des mystères qui nous dépassent, toi et moi. Je crois que le mieux est d’accepter la situation telle qu’elle est sans trop chercher à comprendre car, comme tu l’as dit, Dieu est tout puissant et infini. Alors, contentons nous de faire le plus de bien possible sur cette terre sans chercher à percer tous les mystères. Dieu saura bien nous les révéler à notre heure dernière. Mais une chose est, ce ne sont pas des sacrifices humains. Seulement la punition d’un crime envers Dieu.

Pedro hoche la tête.

- Si je comprends bien, ce n’est pas un sujet à aborder en public ni à critiquer.

- Surtout pas !  Et en règle générale, ne parle jamais de religion en public.  Un mot malheureux peut te perdre. Quoique toi, tu as un avantage. Comme tu es tout nouveau converti, on penserait peut-être que tu ne sais pas de quoi tu parles. Mais mieux vaut ne pas prendre de risque.

Pedro a un sourire en coin.

- Ca a parfois du bon d’être un sauvage privé de raison.

Don Esteban lui lance un regard rapide.

- Privé de raison ? Mon oeil !

Ils éclatent de rire et attaquent les churros avec appétit. A ce moment précis, ils entendent une voix joyeuse.

- Quelle bonne idée de m’offrir des churros !  J’adore ça.

Manuel s’attable sans façon et pioche allègrement dans le plat.

- Surtout fais comme chez toi, lance Pedro, moqueur.

- Vous ne savez pas la meilleure ?lance Manuel. Andrea Doria est passé de notre côté !

- Quoi ! s’exclame Don Esteban, le maître de Gênes, le plus sûr appui des français ! Qu'est-ce qui s’est passé ?

- Vous savez qu’il tenait Naples par terre et par mer si étroitement qu’un chat n’aurait pu y entrer. Et bien Doria et le roi se sont eng... vivement opposés, Les projets du roi de France menaçait Gênes, Doria a protesté, le roi s’est obstiné, Doria a menacé d’abandonner Naples.

- Et alors ?

- Alors, l’ami François l’a traité en vulgaire mercenaire. Il claironnait partout « Il n’osera pas »

Don Esteban secoue la tête.

- Avec les gens de caractère, ça ne pardonne pas.

-  Ca n’a pas traîné. La route de Naples est ouverte. Et Charles Quint saura le retenir avec autre chose que des promesses !

Don Esteban se tourne vers Pedro.

- Ces guerres d’Italie ont toujours été très compliquées, affirme-t- il.

Pedro sourit.

- Je n’y comprends pas grand chose mais quand même, un roi qui ne sait pas reconnaître ses meilleurs serviteurs est un imbécile !

Don Esteban et Manuel éclatent de rire.

- Voilà un jugement définitif et tout à fait pertinent.

A ce moment précis, une voix fraîche retentit.

- Olà ! Vous vous amusez bien, à ce que je vois.

- Toi aussi tu veux des churros, Ana ? Dépêche-toi, Manuel ne va pas t’en laisser un seul.

La jeune femme s’attable à son tour.

- Je suis passée voir Valeriano ; il est un peu pâlot.

- Décidément, déclare Manuel, tu as un don certain pour les enfants perdus.

- J’en connais d’autres !

Pedro prend un autre churro.

- Tu ne m’as jamais raconté comment vous vous étiez rencontrés.

- Oh, ça a été toute une histoire, affirme Ana. Et ça ne nous rajeunit pas. Je n’avais pas quinze ans.

- Tu savais déjà ce que tu voulais, assure Don Esteban. Tu l’as toujours su, d’ailleurs.

- Laissez- la raconter, padre, proteste Manuel, vous voyez bien que Pedro grille de curiosité.

Don Esteban hoche la tête et Ana commence son récit.

 « J’étais tranquillement en train de ranger le dispensaire quand j’entendis tambouriner à la porte. J’ouvris pour voir ce qui se passait et me trouvai nez à nez avec un grand gaillard efflanqué, une grande épée traînant sur ses talons. Il aurait pu me faire peur s’il n’avait pas eu l’air aussi désespéré.

- Ma petite fille est malade, elle va mourir. Il faut que vous veniez.

- Je suppose que c’est mon père que vous voulez voir ?

- Le docteur de Santa Cruz, oui. C’est très urgent.

- Je regrette mais il est absent pour plusieurs jours.

Je le vis alors se décomposer sous mes yeux. J’ai cru qu’il allait éclater en sanglots ou s’évanouir. Il triturait son bonnet avec un tel désarroi que je décidai d’en savoir plus.

- De quoi s’agit-il ?

- C’est Juana, elle est malade. Elle tousse à s’en arracher la poitrine et elle étouffe. Elle est brûlante de fièvre... J’ai tellement peur ... je ne sais pas quoi faire...

- Quel âge a-t- elle ?

- Huit ans. C’est trop jeune pour mourir. Il faut la sauver. Je vous en supplie.

- Pourquoi n’allez vous pas voir un autre médecin ?

- Je ne connais personne et puis je n’ai pas d’argent. C’est une amie qui m’a donné votre adresse.

Je pris alors une grande décision.

- Écoutez. Évidemment, je ne suis pas médecin mais j’ai souvent aidé mon père et je peux peut -être vous aider.

Il me regarda alors si intensément que j’en fus bouleversée.

- Vous sauriez ?

- Peut - être. Décrivez-moi exactement la maladie que je puisse choisir les remèdes.

Il me donna alors force détails qui me firent songer que c’était grave.  Je n’avais pas le choix : il mettait tant d’espoir en moi que je ne pouvais pas le décevoir.  Je rassemblai diverses potions et herbes médicinales dans un panier, m’enveloppai dans une grande mante noire pour qu’on ne me reconnût pas et demandai.

- Où allons-nous ?

- Je vais vous conduire.

Je le suivis alors en refusant de penser aux risques possibles et à ce qu’en penseraient Isabel et mon père, si par malheur ils l’apprenaient. Au contraire, je me concentrai sur les traitements appropriés et passai en revue mes connaissances. Nous passâmes devant le Zocodover et nous retrouvâmes dans des petites ruelles que je connaissais mal. Mon guide marchait devant et, malgré tout, je n’étais pas très rassurée.  Bientôt, nous arrivâmes devant une maison à l’aspect peu engageant. Au rez - de -chaussée, la boutique d’un épicier.  Mon guide monta un escalier branlant, ouvrit une porte et je me retrouvai dans une pièce assez grande, pauvrement meublée. Mais ce qui attira tout de suite mon attention, ce fut un grand lit de bois où reposait une toute petite fille. Aussitôt, mes craintes s’envolèrent, le métier avait repris le dessus, comme aurait dit mon père. Elle était très brune et très pâle. Des plaques rouges lui marbraient le visage ; elle respirait avec peine, ses mains étaient glacées, son front brûlant. Elle était si menue et si fragile qu’à chaque quinte, on aurait dit qu’elle allait se briser comme verre. Je l’examinai attentivement.

- Alors, demanda anxieusement le jeune homme.

- C’est grave. Mais avec l’aide de Dieu, j’espère que nous pourrons la sauver. Depuis combien de temps est-elle malade ?

- Quatre jours mais cela a gravement empiré la nuit dernière.

- Je vois.  Et qu’avez- vous fait ?

- Je l’ai couvert pour qu’elle n’ait pas froid et je lui ai mis des compresses.

- Parfait. Qu’a-t- elle mangé ?

- J’ai réussi à lui faire boire du lait chaud avec du miel.

- Très bien. Je n’aurai pas mieux fait.

Je pris mon panier et m’installai sur la table.

- Il me faudrait de l’eau chaude, des bols et du linge propre »

- Je vais continuer le récit, déclare  Manuel, Vous pensez bien que je lui donnais tout ce qu’elle voulait. A ce moment là, je n’étais pas loin de la prendre pour le Sauveur et je la regardai agir. J’étais fasciné. Ses gestes étaient précis, rapides, méthodiques, manifestement le fuit d’une longue habitude. Elle avait l’air si  d’elle. » « J’étais morte de peur, oui, coupa Ana » » Je peux t’assurer que cela ne se voyait pas. J’étais très impressionné. Quand elle a eu fini son mélange, elle l’a étalé sur un linge, à vrai dire ma meilleure chemise.

- C’est prêt.

Elle s’approcha alors de Juana qui la regardait avec de grands yeux fiévreux.

- Ca va te brûler un peu mais ça va te faire du bien. Il faut le garder le plus longtemps possible. Alors essaie de penser à autre chose.

J’ai alors saisi un livre et j’ai proposé de lui lire Amadis.

- Puisque vous savez lire, je vais vous écrire ce qu’il faut faire. Je vais essayer de revenir demain. Sinon, vous n’aurez qu’à suivre ces prescriptions.

Elle m’a laissé des potions, des onguents, un somnifère, est-ce que je sais, moi. Le plus beau, c’est qu’elle est revenue le lendemain.

-  J’avais déployé toutes mes ruses pour rester seule au dispensaire, dit Ana en riant.

 - Juana allait mieux, poursuit Manuel. La fièvre était tombée et elle respirait mieux. Ana a encore préparé un cataplasme et préparé diverses potions qui me semblaient autant de miracles. Elle est venue quatre jours de suite et le quatrième, elle m’a dit.

- Je crois qu’elle est sauvée.

Si je ne m’étais pas retenu, je crois que je serais tombé à genoux devant elle. Elle a ajouté :

- Il suffit de terminer les potions que je vous ai données et de la suralimenter.

La suralimenter ! J’avais laissé tomber mon travail chez l’armurier et je ne savais pas s’il me reprendrait. Je n’avais plus un sou.  Elle a dû sentir mon trouble car elle a sorti une bourse de sa poche.

- La guérison est en trop bonne voie pour être compromise. Je ne veux pas avoir travaillé pour rien.

Et comme j’hésitai, abasourdi par tant de générosité.

- Vous avez bien accepté mes potions, dit-elle. Et puis, mon père rentre demain et je ne pourrai plus venir.

- Soyez mille fois bénie, señorita. Je ne sais pas ce que nous serions devenus sans vous. C’est Dieu qui vous a mise sur mon chemin.

- Je soigne mais Dieu guérit.

- Je sais ce que je dois à l’un et à l’autre. J’irais tout à l’heure Lui mettre un cierge et Lui rendre grâces. Mais je ne pourrai jamais vous dire toute ma reconnaissance. Je ne suis qu’un pauvre escrimeur et je n’ai malheureusement pas les trésors d’Ophir ou de Indes à mette à vos pieds.

- Je n’en demande pas tant, protesta Ana.

- Vous avez raison. Ils seraient à peine suffisants. Je ne peux vous offrir qu’une seule chose : mon épée. Croyez qu’en tous temps et en tous lieux, elle est à votre service. Quoi qu’on dire ou qu’on tente contre vous, je le saurai et l’empêcherai. Si jamais vous avez besoin d’aide, je serai toujours présent. Vous pouvez vous fier à la parole de Manuel Ortega.

Alors elle a souri. Un sourire si confiant et si radieux qu’il m’est allé droit au cœur.

- Je crois en votre parole, monsieur et vous remercie de votre aide. Je serai toujours ravie de vous rencontrer. Ne manquez pas de me donner des nouvelles de Juana. Je suis très souvent chez Don Esteban, à Santo Tomé.

- Je connais et je n’oublierai pas.

Enfin, je l’ai raccompagnée chez elle.

- Et ton père n’a rien su ? interroge Pedro

- Hélas si ! Il avait remarqué une mystérieuse baisse de ses réserves. Il m’a interrogée et je n’ai pas pu lui mentir.

- Alors ? Il n’a pas dû être d’accord.

- Il a beaucoup crié, m’a demandé si j’étais folle, m’a fait un tableau apocalyptique de ce qui aurait pu m’arriver. Seulement quand je lui ai cité sa phrase favorite, il n’a rien trouvé à répondre. Il m’a seulement fait promettre de ne plus recommencer. Si jamais une autre urgence survenait, que j’en parle au moins à Don Esteban mais que, par pitié, je n’aille jamais seule.

- Et quelle est-cette phrase magique ?

- J’aime mieux être perdu par la méchanceté des autres que damné par la mienne.

- Au fond, précise Don Esteban, il était très fier de toi et ravi de ton choix mais il ne te l’aurait jamais dit : il avait eu trop peur


31/03/2009
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