A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 73 Souvenirs

CHAPITRE 73 Souvenirs

Les moissons sont faites, tout est rentré dans l’ordre et il est temps pour Ana de rentrer à Tolède. Elle décide de rendre visite à Doña Sol. La pièce baigne dans un clair obscur doré et d’innombrables coussins aux couleurs vives s’entassent sur l’estrade couverte de soieries où Ana et Dona Sol bavardent gaiement.

- Alors, Inigo a fini par accepter qu’Elvira aille au bal ?

- Les guerres d’usure sont souvent les plus efficaces. Maintenant il nous faut décider la date et surtout la robe. Mais le plus dur est fait.

- Seize ans, rêve tout haut Ana, l’âge de toutes les espérances.

- Ou de tous les désespoirs…Mais il était vraiment temps. Et les bons partis ne courent pas les rues.

- Nul doute qu’Elvira n’aura que l’embarras du choix.

- Je lui souhaite seulement d’être aussi heureuse que moi avec son grand père.

- Il est vrai qu’il t’a conquise de haute lutte, sourit Ana.

- Oh que oui ! Les obstacles n’ont pas manqué : moi d’abord, je lui ai quand même résisté trois semaines !

- Trois siècles à ce qu’il prétend.

- Il a toujours eu tendance à exagérer.

- C’est aussi ce qu’a dû penser la reine Isabelle.

- Je vois la scène d’ici… Alejandro me l’a si souvent racontée… C’était en 1503, juste après la bataille de Cérignoles. Il s’y était particulièrement distingué et le Gran Capitan, Don Gonzalve de Cordoue, en avait été très impressionné et l’avait envoyé porter à la reine la nouvelle de la victoire et le soin de la lui raconter…

Le temps glisse et le passé revit :

« Satisfaite, la reine Isabelle replie la longue lettre dans laquelle le Gran Capitan lui relate la victoire de Cérignoles qui vient de donner le royaume de Naples à l’Espagne. Puis elle sourit à Don Alejandro de Mendoza qui attend respectueusement que sa souveraine ait terminé sa lecture.

- Don Gonzalve me dit que votre bravoure a encore fait merveille, monsieur. Vous m’en voyez ravie mais pas étonnée.

- Votre Majesté est trop bonne, répond il en s’inclinant. Mais je ne suis pas sûr de mériter tant d’éloges.   Bien servir son roi est la devoir de tout gentilhomme.

La reine se tourne alors vers Don Alonso.

- Qu’en pensez-vous, Don Alonso ?

- Que la modestie de Don Alejandro n’a d’égale que sa bravoure, Majesté. Il a accompli des exploits qui nous ont tous stupéfié et ont impressionné le Gran Capitan lui même.

- Contez-moi cela.

Enthousiaste, Don Alonso se lance alors dans un récit haut en couleurs et retrace de son mieux les exploits extraordinaires de son compagnon. Impressionnée à son tour, la reine écoute avidement le récit

- Et voilà, Majesté, pourquoi vous devez pour une bonne part le royaume de Naples à Don Alejandro, conclut le conteur.

Le sourire de la reine devient éclatant. Elle se retourne vers le gentilhomme.

- Il ne sera pas dit que d’aussi grands exploits resteront sans récompense ni que vous aurez eu affaire à une ingrate, Don Alejandro. Demandez-moi ce que vous voulez, il n’est rien que je puisse refuser au héros du jour.

- Majesté, je ne sais que dire et je ne mérite pas...

- Je sais ce que je vous dois, Don Alejandro et c’est à moi de relever ou non le mérite de chacun. Ne refusez pas mon offre, vous me fâcheriez.  Sachez que votre reine tient à vous marquer sa gratitude. Je vous écoute.

- Votre majesté me demande ce que je veux ?

- Ce que vous voulez, Don Alejandro. Vous n’avez qu’à parler.  Il n’est pas dans tous nos royaumes de terre, de charge, de faveur  ou de richesse que je ne puisse vous accorder. Vous avez ma parole.

- Ma foi, Majesté, je n’en demande pas tant.

- Allons, Don Alejandro, parlez. Auriez-vous si peu de confiance en la parole royale ?

- Le Ciel m’en préserve, Majesté. C’est une simple faveur que je sollicite.  Comme vous le savez, il y a déjà trois ans que mon épouse Doña Leonor est morte.  Que Dieu l’ait en sa Sainte Garde.   Et mes fils ont besoin d’une mère. Je souhaiterais me remarier.

- Vous remarier ? Cela me semble une idée fort judicieuse, Don Alejandro.  Et peut-on savoir le nom de l’heureuse élue ?

- Sol, Majesté.

- Et de quelle lignée est-elle ?

- Son père était un très valeureux guerrier aux ordres d’un chef magnanime.

- Vous m’intriguez, Don Alejandro. Poursuivez ;

- Son père était un compagnon d’Abraham Zanete, celui là même qui, attaquant notre camp, trouva sous une tente de jeunes garçons chrétiens tout tremblants et leur fit grâce de la vie.

Sous le coup la reine fixe un instant Don Alejandro, stupéfaite.

- Une mauresque !  Vous voulez épouser une mauresque !

- Elle est convertie, Majesté et baptisée depuis plus de quinze ans.  Et elle m’a donné un fils.

- Depuis plus de quinze ans ! Dois je en conclure que vous la connaissiez avant même votre mariage avec Doña Leonor ? demande sèchement la reine.

- Grâce à Votre Majesté.

- Comment, grâce à moi ?

- Si Votre Majesté veut bien s’en souvenir, lors de la prise de Malaga, elle eut la bonté de me donner une prisonnière maure.

- Une esclave !

- Oui, Majesté.  J’étais très jeune alors et elle m’a donné un fils, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire.

- Mais enfin Don Alejandro, vous n’y pensez pas ! Et l’honneur de votre maison ?

- Je ne pense pas que laisser un fils de mon sang sans ressources soit si honorable, Majesté.

- Et bien, faites lui des rentes si vous voulez mais ne m’importunez plus avec ce mariage insensé ! Enfin que dirait votre famille ? Elle est en droit de prétendre à une alliance plus sortable.

- Mon mariage avec Doña Leonor a permis toutes les alliances possibles, Majesté.  Ma famille ne peut que s’en montrer satisfaite. Et malgré tout , je ne suis qu’un cadet.

- Ce mariage est hors de question. Demandez-moi autre chose.

- Je n’ai rien d’autre à demander à Votre Majesté.

- Il y a certainement quelque chose que je peux vous accorder sans faillir à l’honneur.

- Je ne pense pas avoir jamais dit, fait ou demandé quoi que ce soit qui puisse être contraire à l’honneur, Majesté.  Et j’ai toujours tenu mes engagements.

- Est-ce que par hasard vous me reprocheriez de ne pas tenir les miens, monsieur ? Prenez garde, votre bravoure n’excuse pas tout !

- Le Ciel me préserve d’une telle pensée, Majesté.  J’ai toujours eu foi dans votre parole. Et jamais je n’aurais osé parler si je n’avais eu une confiance absolue en elle. 

La reine s’agite un instant sur son siège, fixe un instant son interlocuteur qui ne cille pas et soupire profondément.

- Je suppose qu’il est inutile d’essayer de vous faire accepter autre chose ?

- Du moment que j’ai la parole de ma souveraine, je m’estime satisfait.

- Don Alejandro, vous êtes certainement un grand guerrier doublé d’un brillant diplomate. Mais peut-être n’est-il pas indispensable d’utiliser vos talents contre moi.

- Contre vous, Majesté ? Dieu m’en garde.

- Et pourtant vous voilà le visage dur et fermé, le regard brûlant, et si vous osiez, vous m’accuseriez de manquer à ma parole. Et vous me diriez qu’une reine ne peut sans déshonneur refuser de tenir ses engagements, si imprudents fussent- ils.

- C’est vous qui le dites, Majesté, pas moi.

La reine secoue la tête.

- Quel entêté !  Est- elle bonne chrétienne, au moins ?

- Je vous en réponds, Majesté.

- Et quel âge a votre fils ?

- Quinze ans, Majesté.

- Quinze ans...Inutile de vous demander s’il vous fait honneur ?

- C’est un gentilhomme accompli, Majesté. Ma joie et ma fierté.

La reine pousse un nouveau soupir.

- Et bien soit. Epousez- la, votre mauresque. Mais le plus discrètement possible.  Le scandale sera assez grand quand la chose sera connue.

- Si Votre Majesté l’approuve, qui osera parler de scandale ?

La reine a un petit sourire mi amusé mi résigné.

- Vous êtes décidément fin diplomate, Don Alejandro et votre habileté me surprendra toujours.  Allez donc. Il ne sera pas dit que la reine d’Espagne aura manqué à sa parole.

- Je ne l’ai jamais cru, Majesté, répond Don Alejandro en s’inclinant profondément.

La reine le congédie d’un geste et c’est la joie au cœur que Don Alejandro sort de la pièce, suivi d’un Don Alonso encore stupéfait et grillant de répandre la nouvelle »

Ana se met à rire.

- N’empêche, j’aurai bien aimé voir la tête de la reine, dit-elle.

- Pas moi, réplique vivement Sol. Quand je m’appelais encore Nour, c’est elle qui a ordonné la vente des Malaguenos. D’ailleurs, ça ne lui a pas porté chance : l’infant Juan est mort à dix huit ans en octobre 1497 puis l’infante Isabelle en 1498 et le fils d’Isabelle en juillet 1500.  Philippe   le Beau, l’époux de sa fille Jeanne est mort, est mort d’un chaud et froid et Jeanne en est devenue folle.

- Et c’est pour ça que le roi actuel est à la tête d’un empire aussi puissant, je sais.  On dit que l’infant Juan est mort d’amour…

- Qui parle de mourir d’amour ? lance une voix enjouée

Sol court au devant de son mari.

- Nous parlons de l’Infant Don Juan, explique Ana.

Don Alejandro se rembrunit.

- Pauvre petit. On dit qu’il a été trop assidu auprès de sa jeune épouse, Marguerite. Pauvre jeune épousée, elle n’a vraiment pas eu de chance. Pas plus que Jeanne.

- Vous êtes allé à son mariage, n’est-ce pas ?

- C’était à Liège, en Flandre, au mois d’Octobre. Carlos venait de naître.  J’avais de la peine de le quitter mais le spectacle en valait la peine. La princesse avait dix sept ans et de magnifiques yeux noirs en amande. Et Philippe le Beau était fort bien nommé : blond, grand, vigoureux.  Très vigoureux, si vous voyez ce que je veux dire.  D’ailleurs, il a fallu les unir en urgence !  A partir de ce moment là, rien d’autre n’a plus compté pour notre reine que son mari.  J’avoue qu’une telle passion nous réchauffait le cœur et nous en avions bien besoin. Les deuils se succédaient à la Cour et la reine ne quittait pas ses vêtements noirs

- Le sort s’acharnait vraiment contre eux.

- C’est le moins qu’on puisse dire, soupire Don Alejandro. D’ailleurs, quand Carlos est tombé malade à son tour, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que Dieu abattait peut être sa colère sur nous, en châtiment de tous nos crimes. 

- Carlos a guéri, rappelle Sol, Dieu ne t’en voulait pas tant que ça. C’est vrai qu’avec un médecin juif et une nourrice mauresque...

Don Alejandro sourit à son tour.

- J’ai eu plus de chance que les Rois, je le reconnais. Pauvre Jeanne. Sa mère, la reine Isabelle, est morte en novembre 1504 et elle est devenue reine de Castille, de Leon et de Grenade.  Mais le destin attendait Philippe à Burgos. Chez son ami Juan Manuel, il a essayé des chevaux, joué à la paume et j’en oublie sûrement. Bref de quoi bien s’échauffer ; et par là dessus il boit de l’eau glacée. Ca n’a pas traîné : la fièvre l’a pris et ne l’a plus lâché. Il avait vingt huit ans quand il est mort.

- Mon père m’a raconté que les circonstances de sa mort étaient plutôt suspectes, déclare Ana.

- On n’a jamais bien su, acquiesce Don Alejandro. En cas de mort subite, on a vite fait de parler de poison, tu sais. Mais le plus triste c’est que notre pauvre reine, qui en plus était enceinte d’environ quatre mois, a sombré dans le désespoir le plus absolu.  Je l’ai vue à la Toussaint, à Noël et encore et encore faire rouvrir le cercueil de son mari et passer des heures à contempler le corps embaumé.  Notre pauvre reine est morte le même jour que son mari.  Et ce n’est pas son père qui l’a aidée : il l’a enfermée au château de Tordesillas et elle n’en est plus sortie.  Quant à son geôlier - car je ne peux pas l’appeler autrement - il m’a un jour expliqué très calmement que les effets de la torture remettrait peut être en place ses esprits !

- C’est la reine la plus puissante du monde et elle ne le sait pas, déclare Ana, songeuse.

- Plus rien ne l’intéresse depuis 1506, poursuit Don Alejandro. Même quand son fils a fait un véritable coup d’état en se proclamant roi de Castille alors que la déchéance de sa mère n’a jamais été prononcée.  Et même pas quand les comuneros ont voulu lui rendre toutes ses prérogatives : elle les a écoutés, voire approuvés mais elle a refusé de signer quoi que ce soit.  Il faut dire qu’elle avait eu le temps de désapprendre la confiance...

- Racontez-moi encore votre demande en mariage, parrain, demande Ana, les yeux brillants. Avec tous les détails. Quand vous le voulez, vous êtes un véritable peintre et j’ai l’impression d’y être.

- Si tu me prends par les sentiments…


28/03/2009
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