A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 67 Toute une éducation à refaire !

CHAPITRE 67 Toute une éducation à refaire !

Le lendemain matin quand Pedro ouvre les yeux, le soleil est déjà fort élevé dans le ciel et une bonne odeur de volaille flotte dans l'air. Il secoue la tête, s'étire longuement, s'habille et se dirige en baillant vers la cuisine.  Carmen arrose avec précaution un magnifique poulet dont Domingo tourne la broche avec entrain.

- Tu t'es trompé, lance Domingo avec malice, la fête des sept dormants d'Ephése, c'est à la fin du mois !

- Quelle heure est-il ? interroge Pedro, anxieux.

- Presque midi !

Le jeune homme pâlit.

- Si tard ! Tu aurais dû me réveiller !

- Pour qu'Ana m'écorche vif ? Merci bien ! C'est tout juste si on avait le droit de respirer...

Carmen hausse les épaules, plonge un couteau interrogateur dans la volaille et déclare, satisfaite :

-  C'est cuit. Tu peux arrêter de tourner.

Domingo lâche aussitôt la broche et se redresse.

- Ca commençait à bien faire, soupire-t- il.

Carmen se tourne alors vers l'indien.

- Si tu as faim, y a du pain et du miel. C'est sur le coin de la table là.

Pedro lui jette un coup d'oeil inquiet puis se décide et engloutit avec appétit le pain doré.

  - Puisque tu es là, tu vas pouvoir apporter un panier de groseilles à Don Esteban. Ca a tellement donné cette année qu'on ne pourra jamais en venir à bout tout seuls.

- Je viens avec toi, annonce Domingo.

- Pas question, tranche Carmen, tu dois balayer le patio et la cour.

Domingo se renfrogne et pousse un profond soupir.

- Et si Pedro se perd ?

- Il ne se perdra pas. Il est déjà allé à Santo Tomé. N'est-ce pas, Pedro ?

L'indien hoche la tête.

- C'est là que nous avons porté les pâtés, non ?

Carmen a un sourire triomphant.

- Tu sais où est le balai, conclut elle à l'adresse de Domingo.

Pedro a un sourire en coin, ajuste le panier sur son épaule et prend la route de Santo Tomé.  A cette heure ci, l'église est vide et Pedro s'apprête à déposer son panier sur un banc quand il entend des bribes de conversation.

- Saloperie de bordel de racine, j't'aurais !

- Surveille tes paroles, il y a des enfants !

Attiré par le bruit, il pousse une petite porte et se retrouve dans un potager où une demi-douzaine d'hommes bêchent avec ardeur pendant que Don Esteban cueille de la sauge.  Dans un coin,   Luisa, très affairée, arrache les mauvaises herbes. Soudain, elle relève la tête, aperçoit l'indien et court vers lui, le sourire aux lèvres. Interloqué, le jeune homme pose son panier, se baisse vers la fillette et lui tend les bras. La gamine s'y précipite sans hésiter et jette ses bras autour du cou de l'indien.

- Tu me raconteras encore des histoires, dis ?

- Voyons, Luisa, laisse Pedro tranquille ! proteste Don Esteban. Il a autre chose à faire !  Qu'est-ce qui t'amène ?

Le jeune homme se relève.

- Doña Ana vous envoie un panier de groseilles. Elle dit   qu'elle a besoin d'aide pour les finir.

- Excellente idée. Mes affamés seront ravis de lui rendre ce genre de service !

- Vos affamés ? répète Pedro, intrigué. C'est quoi affamés ?

Don Esteban soupire.

- Des gens qui ont faim et qui n'ont pas de quoi se nourrir. Alors, forcément, je leur donne à manger.  Je suis sûr qu'ils adoreront les groseilles d'Ana.

- Vous leur donnez à manger ? Mais pourquoi ?

- Parce qu'ils ont faim, tiens ! Tu laisserais quelqu'un souffrir si tu pouvais y porter remède, toi ?

- Sûrement pas ! réplique l'indien avec fougue

- Nous sommes d'accord. Seulement les besoins de mes pauvres croissent encore plus vite que mes ressources. Alors tous les suppléments sont les bienvenus.

- C'est pour ça qu'il est toujours fauché, explique   Luisa qui s'est héroïquement tue jusque là.

-   Luisa ! gronde Don Esteban

- Ben quoi ? C'est vrai que tu es toujours fauché, comme les blés, dit Manuel. A force de donner tout ce que tu as, c'est pas étonnant.

- Du moment que j'ai un toit sur ma tête, un vêtement propre et un ou deux repas par jour, que veux -tu que je demande de plus ? J'aurai bonne mine si je me pavanais dans de riches atours quand d'autres manquent du nécessaire !

- Oh ça, risque pas !  Y a plus de reprises dans ta soutane que d'étoiles au ciel !

- Je laisse la coquetterie aux petites filles ! Allez, file ! Il y a encore pas mal de mauvaises herbes à arracher.

Luisa regarde un instant son grand père, l'air mutin, et déguerpit dans un grand éclat de rire.  Don Esteban secoue la tête.

- Elle est épuisante ! Et têtue ! Mais je l'adore.

Pedro le regarde et finit par demander.

- Qu'est-ce que ça veut dire « fauché comme le blés » ?

Don Esteban sourit.

- Le blé c'est une plante que l'on coupe, que l'on fauche pour en faire du pain. Une fois que le blé est coupé, le champ parait tout nu, tout vide. C'est une expression qu'on emploie pour dire que quelqu'un n'a pas d'argent. Et j'ai beau y utiliser toutes mes ressources, j'avoue que je suis toujours à court. Il y a tant à faire !  Mais, baste, le service de Dieu avant tout !

Pedro fronce les sourcils.

- Tu n'es pas d'accord ? interroge Don Esteban

- Oh si bien sûr...

- Mais ? Quelque chose te tracasse, c'est visible.

Pedro soupire.

- Je ne savais pas que les prêtres s'occupaient ainsi des autres.

- Pourtant, c'est notre premier devoir. « Aime ton prochain comme toi même ». C'est là l'essentiel de notre foi.

- Ah bon ?

- Et oui. On dit que, à la fin des temps, Dieu séparera les bons des méchants. Il dira aux justes « Venez à mes côtés, vous les élus de mon père. Car j'avais faim et vous m'avez nourri ; j'avais soif et vous m'avez donné à boire ; j'avais froid et vous m'avez vêtu ; j'étais malade et vous m'avez soigné ; j'étais étranger et vous m'avez accueilli ; j'étais en prison et vous êtes venus me visiter» Mais les hommes ne comprendront pas et répondront « Mais, seigneur, quand t'avons nous vu avoir faim que nous t'ayons nourri ou avoir froid que nous t'ayons vêtu ? » Et le Seigneur Dieu leur répondra « En vérité, je vous le dis, si vous l'avez au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait »

Un temps. L'indien semble méditer sur ce qu'il vient d'entendre. Pour la première fois il se décide à sourire et semble se détendre.

- C'est beau. Mais...

- Mais ?

- Non, rien.

- Mais si, parle sans crainte. Je ne suis pas Don Tomas.

Pedro hausse les épaules.

- Ah ça non !  Je voulais seulement dire que ce n'est pas très courant. Enfin je ne l'ai pas vu souvent.

- Évidemment, Don Tomas n'est pas un exemple très édifiant...

Ils sourient, complices.  Pedro regarde autour de lui avec curiosité.

-  Tu admires mon potager ?

Le jeune homme hoche la tête.

- J'aime bien les jardins.  Et les fleurs.

- Ici, je ne fais pas pousser beaucoup de fleurs. C'est plutôt des légumes pour les repas. Et Dieu sait qu'il en faut ! Alors autant avoir tout sous la main.

A ce moment précis, un cri de triomphe retentit.

- Ca y est je l'ai eue, cette saleté !

Rayonnant, un des aides jardiniers exhibe fièrement une grosse racine dans une main et une bêche dans l'autre.

- Elle a fini par céder, la garce ! Elle a pas résisté à ma bêche !

- Bravo ! On va pouvoir semer.

Pedro s'est rembruni.

-  Quelque chose te gêne ? interroge Don Esteban.

- Qu'est-ce qu'il a dans la main ?

- C'est une bêche. Ca sert à creuser le sol pour en enlever des plantes ou y faire des trous.

- Ah... C'est du métal ?

- Oui, sinon ça casserait. Il faut parfois y aller fort.

- Ah... et les légumes sont quand même bons ?

- Pourquoi ne seraient-ils pas bons ?

- Si on blesse la terre, elle peut se fâcher. Et le métal fait beaucoup mal. La terre n'aime pas ceux qui la blessent.  C'est pourquoi il faut lui demander pardon.

Don Esteban l'observe un instant et hoche la tête.

- Je crois qu'elle sait que j'ai besoin d'elle pour nourrir des affamés. Je pense qu'elle me le pardonne, assure-t- il doucement.

- Peut-être, concède l'indien.

- Mais tu as raison, la terre nous offre tant de merveilles qu'il faut savoir lui en être reconnaissant.  Tiens, regarde, j'ai cueilli de la sauge.  C'est une plante merveilleuse. Elle peut tout guérir. En plus regarde comme elle est douce.

Don Esteban caresse doucement les feuilles veloutées. Puis il les tend à Pedro qui d'abord un peu timide, caresse à son tour les feuilles salvatrices.

- « Pourquoi l'homme meurt il quand il a sauge en son jardin ? » disait la très sage Matrone Trotula, une femme médecin.  

Pedro sourit.

- Elle avait sûrement raison. Les femmes savent le secret.

- Le secret ?

- Le secret de la vie. Elles sont tellement plus savantes que nous.

Un temps.

- Tu connais la légende de la sauge ? demande Don Esteban

Pedro secoue la tête.

- Cela se passait il y a très longtemps au temps du roi Hérode. Une prophétie disait qu'un enfant deviendrait le roi des Juifs et il avait peur. Alors, pour échapper à son destin et parce qu'il était furieux et cruel, il ordonna le massacre des Innocents : ses gardes reçurent l'ordre de tuer tous les enfants en dessous de deux ans. Mais la Vierge s'était déjà enfuie avec l'Enfant. Et elle courait, elle courait pour échapper aux soldats. Seulement elle était très fatiguée et elle aurait bien voulu se cacher. Soudain elle vit une Rose, une rose magnifique et toute épanouie. « Oh, rose, rose, cache moi, je t'en prie » Mais la Rose était très fière « Passe ton chemin, dit elle, tu risquerais de froisser ma robe » Alors la Vierge en colère lui dit « Désormais tu te couvriras d'épines et nul ne pourra te cueillir sans se blesser » Plus loin elle vit une Giroflée, une magnifique giroflée à la robe éclatante. « O giroflée, giroflée, cache moi, je t'en prie » Mais la giroflée était très hautaine  « Passe ton chemin, dit elle, tu pourrais abîmer ma robe » Alors la Vierge en colère lui dit  « Désormais tu seras considérée comme une mauvaise herbe et les jardiniers t'arracheront » Mais les soldats d'Hérode s'approchaient et l'Enfant se faisait de plus en plus lourd aux bras de la Mère fatiguée. Enfin, elle vit une sauge aux branches étalées « O sauge, sauge, cache -moi, je t'en prie » Alors la sauge étala ses feuilles et s'enfla, s'enfla tellement qu'elle cacha l'Enfant et la Mère et que les soldats d'Hérode passèrent sans les voir.  Quand ils se furent éloignés, la Vierge sortit de sa cachette et promit « O sauge, puisque tu as su me cacher, tu seras désormais une plante bénie et tu pourras sauver les hommes de toutes les maladies comme tu m'as sauvée » Et depuis ce temps on a coutume de dire « Qui n'a pas recours à la sauge ne se souvient pas de la Vierge ».

Un temps. Puis Pedro affirme doucement.

- C'est une très belle histoire.  Et le roi Hé...rode, qu'est il devenu ?

- Il est mort dans l'année.

- C'est justice.  J'espère que l'enfant n'a pas eu trop peur et que sa mère s'est bien remise de ses frayeurs.

- Visiblement, cela ne lui a pas trop mal réussi.

- Tant mieux.  Les frayeurs des enfants sont parfois tellement vives qu'elles peuvent nuire à leur avenir.  Cela n'a pas nui à l'enfant, au moins ?

Don Esteban fixe un instant le jeune homme.

- Pedro, tu sais de quel Enfant je parle, n'est-ce pas ?

- Et bien oui, celui de la dame qui était poursuivie par les soldats du méchant roi.

- Mais tu sais comment il s'appelle ?

Pedro lui jette un regard étonné.

- Non, padre.

- Tu ne le sais pas ?

- Vous ne me l'avez pas dit, proteste le jeune homme. 

- Dis-moi, Pedro, qu'est- ce que t'a enseigné don Tomas, en matière de religion ?

- Don Tomas ?

- Oui. Il t'a bien parlé de Dieu ? Le dieu que nous adorons ?

Pedro fait la moue, indécis.

- Mais qu'est-ce qu'il t'a dit de faire ? insiste le prêtre

- Il m'a dit d'obéir et de me taire. Et puis il m'a montré des objets en or et il m'a dit que c'était son Dieu. Mais ça, je l'avais bien vu au village.

- Comment ça ?

- Quand le combat a été fini, il s'est rué sur nos statuettes en or et il les a prises pour lui. C'est comme ça que j'ai compris. 

Don Esteban soupire profondément.

- Je suppose que ces objets en or étaient une croix et un calice. Mais ce n'est pas l'or qui compte, bien au contraire.

Pedro n'a pas l'air convaincu et Don Esteban poursuit.

- Don José t'a bien emmené à la messe ? Dans une église comme la mienne ?

Devant l'air interrogateur du jeune homme, il précise.

- Le dimanche matin, par exemple.

Pedro cherche un instant dans ses souvenirs. Enfin son visage s'éclaire.

- Je me rappelle. C'est un très bel endroit. Avec des sculptures très fines et un beau jardin au milieu. C'est tout blanc.

- C'est Saint Jean des Rois.

- Je crois oui. On y allait tous les dimanches. J'aimais bien regarder les statues.

-  Et tu te souviens de ce qui s'y passait ?

- On passait notre temps à se lever et à s'asseoir.  Et aussi à chanter. On joignait les mains aussi.

- Et puis ?

Pedro réfléchit un instant.

- A la fin ils allaient tous chercher à manger et à boire.  Mais pas moi.

- Et pourquoi ça ?

- D'abord, je n'aime pas beaucoup le vin. Ca ne me réussit pas. Et puis on ne me l'a jamais proposé. 

Don Esteban lève les yeux au ciel.

- Santa madre ! Je rêve ! Mieux vaut entendre ça qu'être sourd !

Pedro lui jette un regard inquiet et recule d'un pas.

- J'ai dit quelque chose de mal ?

Don Esteban lui sourit.

- Ne t'inquiète pas. Si j'en veux à quelqu'un, c'est à cette bête brute de Don Tomas. On ne peut pas dire qu'il se soit beaucoup occupé de ton éducation religieuse ! Il va falloir tout reprendre à zéro.  Bon, je vais passer voir Ana. Il faudrait que tu viennes me voir tous les jours, par exemple après les vêpres. J'ai un peu de temps libre. Et évite de parler religion avec qui que ce soit.

- Je sais me taire, affirme l'indien.

- Je n'en doute pas.

Un temps. Don Esteban reprend.

- A propos, où sont les groseilles ?

- J'ai posé le panier prés de la porte. .

- Allons le chercher.

Mais si le panier est bien prés de la porte, il est aux trois quarts vide. Non loin de là,   Luisa arrache consciencieusement les mauvaises herbes.

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22/03/2009
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