A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 65 Le loup dans la bergerie

CHAPITRE 65 Le loup dans la bergerie

Comme prévu , Don José mit sa promesse à exécution.

Domingo arrive en courant dans la cuisine où Ana prépare des pâtés.

   - Don José est là. Avec Pedro et Ramon.

   - Il n’a pas perdu de temps, soupire la jeune femme en enlevant son tablier.

Elle se dirige vers la salle où Isabel introduit bientôt les conquérants et l’indien. Don José s’incline galamment. Pedro l’imite et garde obstinément les yeux baissés.

   - Chose promise, chose due, ma chère. Je vous avais promis un garde du corps,  le voilà. Je serais plus rassuré en le sachant auprès de vous.

   - Je vous remercie beaucoup, Don José, mais je persiste à croire que c’est bien inutile. Tolède est une ville si sûre.

Don José secoue la tête.

   - Il suffit d’une fois et j’ai eu trop peur. Et puis un gentilhomme ne revient jamais sur sa parole.

   - Dans ce cas, j’accepte de grand cœur.

   - Si vous le permettez, je vais encore vous donner quelques conseils.

   - Je vous écoute.

   - Je connais votre grand cœur et votre sens aigu de la charité. Mais n’oubliez jamais ce proverbe « Sois bon avec tes serviteurs et ils te mangeront le cœur ».

Ana continue à sourire mais sa voix se fait plus ferme.

   - Si vous le permettez à votre tour, je me souviendrais plutôt de cette parole du Christ « Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait »

Don José a un petit sourire en coin.

   - Quoi qu’il en soit, si jamais malgré mes ordres et mes menaces, il vous manquait de respect, n’hésitez pas à faire appel à moi. Ramon sera très heureux de vous rendre service.

Le sourire de la jeune femme disparaît et son visage se ferme.

   - Monsieur, il n’y a jamais eu de violence dans la maison de mon père et il n’y  en aura jamais.  En outre, je tiens à régler mes affaires moi même.  Et seule.

Don José lui jette un sourire aigu.

   -  Dans ce cas, sachez qu’en cas de besoin, il est facile à attacher.

Il s’approche de l’indien et écarte vivement son col de chemise . Ana, horrifiée aperçoit un collier de fer.

- Je vous ai aussi apporté un cadeau.

   Ana serre les dents, réussit à grand peine  à se contrôler et lance d’une voix blanche :

- Si c’est le genre d’instrument auquel je pense, vous pouvez le remporter. Sinon je me chargerai de le détruire.

   - Je vous aurai prévenue.

   - Je sais.

Le regard de la jeune fille  flambe puis se fait mutin.

   - Je croyais qu’un vrai gentilhomme faisait toujours la volonté des dames.

Don José se décide à sourire et s’incline.

   - Il est décidément impossible de vous résister. J’espère seulement que vous n’aurez pas à vous en repentir.

Ana lui adresse son plus joli sourire.

   - Maintenant, avec votre permission, je vais me retirer.

   - Faites. Moi aussi, j’ai une journée très chargée.

Dès que le conquérant et son âme damnée ont disparu, Ana se tourne vers Pedro.

- Nous allons devoir ressortir.

- Je suis à vos ordres, répond-il d’une voix neutre.

Ana lui lance un regard rapide.

- Isabel, tu finis de tout préparer. Je ne pense pas en avoir pour longtemps. 

La duègne plisse les lèvres, ouvre la bouche puis se ravise et pousse un profond soupir.

Dans la rue, Pedro marche respectueusement derrière sa nouvelle maîtresse qui avance d’un bon pas.  Enfin, elle s’arrête devant l’atelier d’un forgeron et l’indien frissonne. Ces fers rougeoyants lui rappellent de mauvais souvenirs et il songe avec effroi à ces alphabets monstrueux qu’ils écrivent sur le visage des indiens des îles, marqués aux chiffres de leurs différents propriétaires.  Ils y avaient jusque là échappé,   peut-être sous l’influence de Gelmirez. Et si ...

 Un instant plus tard, le forgeron, tout sourires, s’approche de la jeune femme :

- Doña Ana, quel bon vent vous amène ?

-  J’ai besoin de vos services.

- Mais bien sûr. De quoi s’agit-il ? Auriez- vous enfin acheté un cheval ?

- Qu'est-ce que j’en ferai, grands dieux ?  Non, c’est quelque chose d’un peu spécial.

Elle se tourne vers Pedro et lui fait signe d’approcher.

- Tu peux écarter le col de ta chemise, s’il te plait ?

Interloqué, le jeune homme obtempère sans comprendre.

Le forgeron observe le collier de fer d’un air interrogateur.

- Et alors ? demande-t- il

- Je voudrais que vous l’enleviez, explique posément Ana. Avec tous les ménagements possibles.

Le visage du forgeron s’éclaire.

- Viens par là, mon gars. Je vais voir ce que je peux faire.

Ana les regarde s’éloigner, pensive. « Un jour, lui avait raconté son père, l’or a décidé de courir le monde et, après bien des pérégrinations, il est arrivé à Tolède. Il a musé dans les rues mais soudain, il a entendu des cris abominables qui lui écorchaient les oreilles. Intrigué, il a fini par découvrir la source de ce vacarme : sur l’enclume d’un forgeron, un fer à cheval hurle de douleur sous les coups. - Qu'est-ce qui te prend de crier comme ça, fer ? demande l’or - Mais tu ne vois pas ce que me fait cette brute ? rétorque le fer.  L’or se met à rire - Mais enfin, fer, c’est là notre destinée commune. Même moi, l’or, qui suis le plus précieux des métaux, je dois souffrir chez l’orfèvre si je veux un jour orner les fronts des rois et des puissants. - Ca n’a rien à voir, avait soupiré le fer. Car le marteau qui te frappe n’est pas en or mais celui de mon forgeron est en fer et il n’est pire douleur que d’être frappé par son frère. » Que ceux qui ont des oreilles entendent…

Peu de temps après, le forgeron réapparaît, le collier à la main.  Pedro, un peu étourdi, porte la main à son cou et grimace.  Ana s’efforce de ne pas trop regarder la chair meurtrie et ensanglantée et déclare d’une voix qu’elle veut assurée :

- Dès que nous serons rentrés, je te soignerai.  Il ne faut pas laisser ça dans cet état.

Le forgeron sourit.

- Voilà bien une réflexion de guérisseuse, Doña Ana : toujours entre crème et potion ! Mais c’est vrai qu’il était serré.

Ana lui rend son sourire :

- On ne se refait pas.

Le forgeron examine le collier, perplexe.

- Qu'est-ce que je fais de cette saleté ? demande -t- il

- Ce que vous voulez mais pour moi, ce fer est maudit.

- Vous avez raison Doña Ana, il est même pas bon à ferrer les mules, lance le forgeron en jetant le fer dans un coin.

Un temps.

 - C’est le deuxième que j’enlève cette année, ajoute -t- il.

- Le deuxième ?

- Oui. Il y a quelques mois, on m’a amené un gamin d’une quinzaine d’années.

- Un gamin, répété Pedro d’une voix étranglée.

- Ouais.  C’était quelques jours après   Pâques, un des conquérants qui étaient avec Don José m’a amené un gamin comme toi.

- Comment ça, un gamin comme lui ? relève Ana

- Ben oui, un indien, quoi.  Il était pas bien vieux et j’ai eu du mal à le faire tenir tranquille mais son maître a insisté. Visiblement, il tenait vraiment à ce que je lui enlève.  Il a fait comme vous d’ailleurs, il m’a dit de le jeter.

Pedro semble est tendu à l’extrême et Ana demande :

- Vous ne vous rappelez par leurs noms ?

Le forgeron réfléchit un instant.

-  C’était le grand roux, le galicien, Mel... Del...

- Gelmirez ? suggère Pedro

- C’est ça ! Et le gamin, il lui disait Sebastian.

Ana lance un regard rapide au jeune homme et demande :

-   Ce Gelmirez tenait beaucoup à faire enlever ce collier, avez- vous dit. Alors, il n’était pas trop... brutal ?

- Brutal ? Non, il m’a pas semblé.  Il avait l’air plutôt calme.   C’était même assez marrant parce que le gamin était sacrément insolent et n’arrêtait pas de lui lancer des regards incendiaires. Et lui il se donnait beaucoup de mal pour rien voir et rien entendre.  Un drôle d’oiseau, si vous voulez mon avis.

- Lequel ? sourit Ana. Gelmirez ou le gamin ?

- Les deux !  Va y avoir du sport entre ces deux là !

La remarque arrache un sourire à Pedro, sourire qu’Ana reçoit en plein cœur : sans savoir pourquoi, elle s’en trouve l’âme toute ensoleillée.  

Bientôt, ils sont de retour chez Ana.  Dans la cuisine, Ana saisit un pot et le tend à l’indien.

- Tiens, prends ça. Tu en mettras sur ton cou, ça te fera du bien. 

 Pedro hoche la tête sans mot dire.

- Inutile de se mettre à faire quoi que ce soit, poursuit-elle. Nous allons terminer nos pâtés et Domingo va te montrer ta chambre et te faire faire le tour de la maison, Pendant ce temps, nous terminerons nos pâtés.  Après j’aurai besoin de toi.

Pedro ne répond pas.

   - Un dernier mot, ajoute-t- Ana elle. J’aimerais que tu me regardes quand je te parle, ou quand tu me parles. J’ai l’impression d’avoir affaire à un mur. C’est très désagréable.

Pedro hoche la tête. Ana appelle Domingo et retourne à la cuisine.

   - Où en sommes-nous, Isabel ?

   - Attends un peu, je compte. Sept pâtés, six tourtes et huit tartes.

   - Je termine les ragoûts et les sauces, annonce Carmen.

   - Elles sont délicieuses, assure Mariana en se léchant les doigts.

   - Parfait. Ca devrait suffire. De toute façon, Don Esteban va encore dire que nous préparons trop de plats et, comme d’habitude, il y en aura à peine assez pour tous ses affamés.

   - Comme nous avons des bras supplémentaires, ça devrait aller plus vite, affirme Isabel.

Ana jette un dernier regard aux plats qui jonchent la table.

   - Bon, je t’aide à les mettre dans les paniers et je vais me changer.

Au bout d’un moment, elle réapparaît vêtue de sombre au moment où Pedro et Domingo reviennent à la cuisine. Les paniers sont prêts. Chacun en prend deux et, ainsi chargé, prend le chemin de l’église Santo Tomé, heureusement toute proche. Comme chaque semaine, Don Esteban organise un grand banquet pour les pauvres de la paroisse. Banquet auquel participent toutes les bonnes volontés. Dans l’arrière cour du presbytère, des tréteaux ont été dressés, recouverts de nappes blanches.  Les écuelles alternent avec de larges tranches de pain. Au fur et à mesure des arrivées, Don Esteban installe pâtés, ragoûts et bouteilles de vin. Pendant que tous se délestent de leurs paniers, il accueille Ana à bras ouverts.

   - Toujours fidèle au poste, ma petite fille.

Désœuvré, Pedro regarde autour de lui. Entre les cuisinières qui arrivent les bras chargés, les pauvres qui bavardent avant de se mettre à table et les enfants qui courent un peu partout, la cour grouille de monde. Personne ne s’occupe de lui et il s’assoit dans un coin.  Soudain une fillette d’environ quatre ans, grimpe sur ses genoux et s’y installe confortablement.

   - Raconte-moi une histoire.

Interloqué, Pedro voit arriver une douzaine d’enfants de quatre à neufs ans à peu prés.

   - Oh oui, raconte -nous une histoire.

   - Une histoire des Indes, renchérit un autre.

Pedro réfléchit un instant et commence.

   - Dans la grande forêt, là où la mort et la vie sont sœurs jumelles, là où, parfois les feuillages sont si épais que le soleil n’y pénètre jamais, un jeune singe vivait heureux et insouciant. Il passait le plus clair de son temps à manger des fruits et à sauter d’arbre en arbre.  Un jour, il trouva un joli jouet, comme un bracelet vert et rouge. Il le ramassa, l’examina, le tordit, le mordit, le tapa et s’amusa beaucoup avec.

Les enfants écoutent, bouche bée.

   - Or ce joli jouet était le terrible serpent corail, qui tue un homme en quelques instants.

Le conteur se tait un instant.

  - Alors ? demandent impatiemment les enfants.

   - Alors ? Après avoir beaucoup tiré, beaucoup mordu, beaucoup joué, le jeune singe se fatigua de son jouet, le jeta par terre et retourna sauter dans les arbres.  Alors le terrible serpent corail déroula lentement ses anneaux car il avait mal partout et partit en maugréant, décidé à laisser à d’autres le soin d’instruire ce jeune fou.

Incrédules, les enfants se regardent.

   - Elle n’est pas vraie, ton histoire, proteste un garçonnet.

   - Ah je regrette. Elle est parfaitement vraie. J’ai très bien connu le serpent.

Les enfants éclatent de rire. Attirés par le bruit, les adultes tournent la tête de leur côté, craignant on ne sait quelle bêtise. Mais, à leur grande surprise, les petits sont sagement assis autour de Pedro qui a commencé une nouvelle histoire.

-  Mais qu'est-ce qu ‘ils font ? demande une mère.  On dirait qu’ils écoutent… mais au fait qui est-ce ?

- On dirait l’esclave de Don José. Il ne l’a tout de même pas envoyé porter les paquets ! Don Esteban, vous avez vu ? Vous savez ce qu’il fait là ?

- Absolument pas. Je ne l’avais même pas remarqué.

- Il est avec moi, intervient Ana. C’est le dernier cadeau de Don José.

- Et qu’allez-vous en faire ?

- Si seulement je le savais...

- Les enfants ont trouvé, eux ! remarque Don Esteban

- Vous croyez qu’il est dangereux ? interroge une mère inquiète.

- Pour l’instant, il n’en a pas l’air. Et puisqu’il occupe les petits...

- Vous avez raison, padre, approuve Ana. Un peu de tranquillité c’est toujours bon à prendre ! Et l’heure tourne !

Enfin, Don Esteban agite une clochette appelant tout le monde au repas. Les enfants se lèvent précipitamment.

- Chouette, on va manger, j’ai faim ! déclare un gamin.

La joyeuse troupe court vers les tables avec des cris de joie. Soudain une petite brunette se retourne et aperçoit Pedro toujours assis sur le muret.

- Alors, tu ne viens pas ? Tu n’as pas faim ?

Pedro secoue la tête.

- Je ne suis pas invité.

Elle éclate de rire, retourne sur ses pas et le prend par la main.

- Bien sûr que si, allez, viens, Don Esteban nous attend.

Sceptique, il la suit. Les gamins se sont déjà installés et se poussent pour lui faire de la place.

- C’est à côté de moi qu’il s’assoit, claironne la fillette

- Et moi alors ? réclame une autre

-  Y a pas que vous ! proteste une troisième

- Vous avez tout faux, tranche un gamin d’au moins six ans. C’est moi qui l’ai vu le premier.

Une mère qui dispose les dernières assiettes se décide à intervenir.

- C’est pas bientôt fini ces chamailleries ? Il peut bien s’asseoir où il veut ! Te laisse pas faire surtout, sinon ils vont en profiter, déclare-t- elle à Pedro amusé qui décide finalement de s’installer entre deux fillettes au sourire triomphal.

Ana, qui n’a rien perdu de la scène, regarde Pedro avec curiosité. Intriguée, elle s’approche. Aussitôt Pedro se relève et balbutie :

- Ce sont les enfants qui m’ont dit ... Je peux t’attendre n’importe où...

- Pourquoi ? Tu es très bien là.

- On va bien s’en occuper, Doña Ana, ne vous inquiétez pas, affirme la voisine de droite de l’indien.

- Y manquera de rien, assure celle de gauche.

Ana dédie son plus beau sourire au petit groupe et rejoint Don Esteban à l’autre bout de la table. Le repas fut très gai et Pedro réussit même à manger plus de la moitié de tous les plats que les enfants déversaient dans son assiette, au risque de l’étouffer. Pendant que les femmes s’occupent de la vaisselle et du ménage, les enfants entraînent leur nouvel ami dans l’église. Agréablement surpris par la fraîcheur de l’église, Pedro se prend à admirer la blancheur immaculée des murs et les couleurs vives des vitraux.

- Si on mettait des fleurs à la Dame ? propose une fillette.

- Je vais en chercher, déclare un gamin.

- La dame ? répète Pedro. C’est quoi la Dame ?

- Viens tu vas voir, elle est belle, dit une ravissante brunette d’un ton convaincu.

Bientôt Pedro découvre le sourire espiègle et les yeux si clairs d’une petite Vierge à l’enfant environnée de fleurs. Il se dégage d’elle une telle paix, une telle sérénité que l’indien, sous le charme, ne remarque même pas que l’église se remplit peu à peu des fidèles qui arrivent pour les vêpres.   Les enfants et Pedro s’installent sur les bancs du fond et écoutent pieusement l’office.  Enfin, Pedro prend congé de se jeunes amis et suit Ana et les siens à la maison. Pendant q



20/03/2009
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