A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 63 et 64 Le cadeau de Don José / Deux amies

CHAPITRE 63 Le cadeau de Don José 

Don José semble outré.

- Comment ! Vous avez été attaquée ! Et en plein jour ! Décidément, il n'y a plus de sécurité dans Tolède !

- Calmez-vous, mon ami. Je suis saine et sauve et ces bandits n'ont récolté que plaies et bosses.  Votre indien m'a très bien défendue.

- C'est le ciel qui m'a inspiré l'idée de vous le donner. Dieu sait ce qu'il aurait pu arriver !

- J'avoue que j'ai rarement vu un tel courage, assure la jeune femme en lançant un regard reconnaissant à Pedro qui s'incline.

Don José se rengorge.

- Je crois en effet que nous réussirons à en faire quelque chose.

- Il est à bonne école, affirme Domingo avec un sourire candide.

Don José a le regard soucieux.

- Je ne vais plus oser m'absenter et je vais vivre dans la crainte perpétuelle qu'il vous arrive malheur. Mais aussi, vous n'auriez jamais du prendre un tel risque !

- J'ai été imprudente, je le reconnais mais cela m'a servi de leçon.

Visiblement, Don José n'est pas convaincu. Il médite un instant puis tout à coup, son visage s'éclaire.

- Il me vient une idée. Puisque Pedro vous a si bien défendue, pourquoi ne pas le garder à votre service ? Je serai alors pleinement rassuré.

Ana lance un rapide coup d'oeil à Isabel.

- Voilà une offre qui me touche profondément. Mais je ne saurai accepter. Cet indien vous appartient et je ne veux pas vous en priver.

Don José s'incline galamment.

- C'est un bien petit service comparé au bonheur de vous être agréable.

Ana s'agite, gênée.

- Croyez bien que j'apprécie comme il se doit une telle générosité mais vraiment cela me gêne horriblement.

- Et puis, ça ne serait pas convenable. Un homme sous le toit de deux femmes seules, que dirait-on ?  fait remarquer Dona Isabel d'un ton pincé.

- Et moi alors, je ne compte pas ? proteste Domingo. Je saurai vous surveiller et vous défendre, si besoin est.

Tous se mettent à rire.

- Je ne vois pas ce qui est drôle, déclare noblement le jeune garçon, vexé.

Don José reprend le premier son sérieux.

- Si nous rions, c'est de ton air offusqué et non de ton courage. Je suis persuadé, moi, qu'un jeune castillan est le meilleur garant de l'honneur d'une dame.

A son tour, Isabel s'agite.

- Ce ne serait guère convenable, répète-t-elle, boudeuse.

- Bien au contraire. Avec un tel gardien, qui oserait tenter quelque chose contre doña Ana ? Et que pouvez vous craindre de Pedro ? Il sait que, si jamais il ose quoi que ce soit contre l'un d'entre vous, il périra dans les pires supplices et que j'y veillerai personnellement.

Ana pâlit.

- Je vous crois sans peine, monsieur.

- Et bien, voilà qui est dit. Je ne veux plus rien entendre. Le temps de mettre les choses en ordre et, dans deux jours au plus, Pedro sera à vous. Maintenant permettez moi de prendre congé.

- Je vous en prie.

Don José se lève et claque des doigts. Aussitôt Pedro qui est resté impassible pendant tout l'entretien, lui apporte cape et chapeau. Il salue une dernière fois Ana et sort. Non loin de là, Ramon l'attend.

- Alors ? interroge le conquérant.

- C'est fait. Ils ont quitté la ville et n'y reviendront pas. Et lui ? demande Ramon en désignant Pedro du menton.

- Ca y est. Il est dans la place. Il a fait merveille.

Ramon hoche la tête.

- Monseigneur voit bien qu'il était inutile de le prévenir. Il a agi exactement comme nous l'avions prévu.

Don José se frotte les mains.

- Tout va donc pour le mieux. Je finirai bien par apprendre quelque chose. Un jour ou l'autre, Doña Ana sera mienne.

 

CHAPITRE 64 Deux amies

Ana observe un instant son amie Beatriz qui enfile avec soin son aiguille, fait son nœud et attaque vaillamment les innombrables points qui lui restent à faire dans le vaste jupon. Puis elle relève les yeux vers Ana et sourit.

- Tu dis que ce garçon s'est battu comme un lion.

- Mieux qu'un lion.

- Décidément, il t'a fait forte impression.

- J'avoue que je n'en menais pas large. Je ne suis pas particulièrement peureuse mais la rue était déserte et ces bandits très déterminés. 

- Toi, Doña Maria la Brava, tu avais peur ?

La jeune femme hausse les épaules.

- Se défendre contre un homme désarmé et sans méfiance et affronter deux bandits l'arme au poing, ça n'a pas grand-chose à voir.

-  Et tu as pu rester sans rien faire ? Voilà qui m'étonne de toi.

- A vrai dire, reconnaît Ana, j'ai bien distribué quelques coups de pied et autres crocs en jambes.  Pedro me l'a assez reproché.

- Reproché ?

- Oui. Il m'avait ordonné de rester à l'abri et il n'était pas content du tout. Je crois quand même que j'ai aidé à les faire fuir. Mais évidemment, c'est lui qui a fait le plus gros.

Beatriz ouvre des yeux ronds.

- Ana, tu te rends compte de ce que tu dis ?

- Comment ce que je dis ?

-  Tu es incroyable !   Tu viens de dire que ce garçon t'avait « ordonné » de ne pas bouger. C'est bien ce que tu as dit ?

- Bien sûr. Il avait raison, d'ailleurs, j'aurais pu le gêner.

- Et elle persiste en plus ! Voyons, Ana, ce garçon est un esclave, il n'a rien à t'ordonner ! 

-  Il n'était pas non plus obligé de me sauver la vie.

- C'est bien pour te protéger que Don José te l'a laissé, non ?

Ana fait la moue

- Me protéger, tu parles !  Ca serait bien la première fois qu'il s'intéresse à ma sécurité !  Il doit avoir une sale idée en tête.  Il devait être absent plus d'une semaine et le voilà déjà revenu. Et en plus il parle de me laisser Pedro à domicile, alors que je n'ai vraiment besoin de personne.

Beatriz secoue la tête et observe un instant son travail

-  Décidément, tu ne fais rien et tu ne penses jamais comme tout le monde. On m'a même dit que ton charme s'étend aux oiseaux ? Comment s'appelait-t-il ? Quelzac ?

- Quetzal, rectifie Ana.   Je ne sais pas ce qui lui a pris mais je t'assure que j'en suis la première étonnée.

-  Moi, je me demande si cet oiseau sait que ces pays t'ont toujours fait rêver.

- Pourquoi veux-tu qu'ils ne fassent rêver que les hommes ?  Évidemment, eux, ils rêvent plutôt de femmes dévêtues et peu farouches...

- Voyons, Ana, se récrie Beatriz en rougissant.

- Quoi, je te choque ? Tu sais bien que c'est vrai. Et encore plus vrai que le rêve des uns a fait le cauchemar des autres. Combien de ces pauvres filles ont elles été enlevées, violées, massacrées ou parquées dans les harems indiens de ces messieurs ? L'innocence des indiens... Ils n'ont rien fait pour la préserver !  A force de rêver sur les merveilles narrées par Marco Polo et les autres, ils ont voulu à toute force trouver des femmes faciles ou réputées telles. C'est vrai qu'avec tous ces jeunes gens désœuvrés et célibataires, il valait mieux leur trouver une terre de plaisirs, lointaine de préférence !

- Sans compter que même s'ils en remarquaient une, ils avaient vite fait de la délaisser pour une union plus sortable en Espagne, ajoute Beatriz.

- Tu vois bien, même en restant presque toujours chez toi à broder, tu en sais autant que moi sur le sujet. Tout le monde ne parle que des Indes.  Et les femmes comme les autres. Regarde toutes celles qui attendent un mari, un frère, un fils.  Et de l'autre côté de la Mer Océane, ce sont encore elles qui cultivent les terres, perpétuent les usages et soignent les blessés.

- Je te verrais plutôt une épée à la main, lance Beatriz en souriant.

- Et pourquoi pas ?  Doña de Bobadilla a bien gouverné les Canaries.

- Après le meurtre de son mari, tu l'oublies.

- Mari assassiné par les indigènes guanches, après le viol d'une de leurs femmes et d'innombrables exactions, dont la vente de ses propres sujets sur les marchés d'esclaves andalous. Tu me permettras de ne pas verser de larmes sur son sort.

Une nouvelle fois, Beatriz secoue la tête.

-  Il y a des fois où tu me fais peur, Ana. Tu as de ces idées...

- Pourquoi ? parce que je sais regarder autour de moi ?

- Non, parce que tu le dis un peu trop fort


19/03/2009
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