A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 54 Festivités

CHAPITRE 54 Festivités

Ce dimanche- là , à la fin de la messe, Don Esteban retient d’un geste ses paroissiens qui s’apprêtent à partir.  

- Rassurez-vous, je ne vais pas vous retenir bien longtemps mais j’ai une grande nouvelle à vous annoncer.  Hier, un grand bonheur m’est arrivé et je tiens à vous le faire partager.

Il fait signe à Rafael qui s’approche avec sa femme et ses enfants et vient se placer auprès de son père.

- Certains de vous le savent déjà mais je tiens à donner à cette nouvelle un caractère   un peu plus officiel. Voilà, comme vous le savez tous, j’ai été marié avant d’être prêtre. J’avais un fils que je croyais mort depuis longtemps Or Dieu ne l’a pas permis et m’a rendu mon enfant. .Grâces lui soient rendues.  Je vous présente donc mon fils, Rafael Huerta, ma bru Lila et mes petits enfants, Luisa, Magdalena et Alonso. Un murmure d’étonnement parcourt l’assemblée. Puis, spontanément, elle éclate en applaudissements.  Très émus, Don Esteban et les siens leur adressent des sourires rayonnants tandis que   Luisa agite la main, recevant ces marques d’estime comme un dû.  Don Esteban reprend alors la parole.

- C’est pourquoi j’ai l’honneur de vous inviter au presbytère, cet après midi, avant les vêpres, pour fêter cela avec nous.

Les applaudissements tournent à l’ovation et la foule ne se dissipe que très lentement. Pendant qu’Ana félicite Rafael et embrasse les enfants et leur mère, Placido reste seul avec Don Esteban qui ne remarque pas tout de suite son air gêné.

- Vous voilà avec un fils, maintenant. Vous l’avez bien mérité, lance -t- il d’un ton qu’il veut léger.

- Un fils ? relève Don Esteban. Tu veux dire deux. J’ai deux fils dont je peux être fier.

Placido secoue la tête.

- Oh non. Je ne vais plus oser vous appeler mon père, maintenant. Ce serait une usurpation.

Don Esteban ouvre de grands yeux.

- Une quoi ? Tu délires, mon fils. C’est moi ton père qui te le dis.

- Mais enfin, padre, je ne suis pas de votre sang. Rafael, lui, est vraiment votre fils.  Il croirait que je veux lui voler son père et il aurait raison.

- Si Rafael était assez bête pour croire ça, crois bien que j’aurais vite fait de lui remettre les idées en place ! proteste Don Esteban

- Je ne veux pas prendre une place qui n’est pas la mienne, padre. J’ai été très heureux de vous connaître mais...

Don Esteban secoue la tête, mécontent.

- Ce qu’il y a entre toi et moi est aussi fort que les liens du sang, Placido, coupe Don Esteban. Je -t-’aime autant que si j’avais connu ta mère.

Placido fait la moue.

- Tu en doutes ? s’énerve Don Esteban

- Oh non, padre mais tout de même ... Ce n’est pas pareil.

- Tu as raison. Ce n’est pas pareil.

- Vous voyez bien.

-  Rafael me revient à l’âge d’homme. Il a fait sa vie sans moi et, ma foi, il s’en est bien tiré. Mais j’ignorerai toujours l’enfant qu’il a pu être, les épreuves qu’il a traversées, les joies qu’il a connues. Le bonheur de le voir grandir m’a été refusé et le ciel me préserve de m’en plaindre.  Mais toi, je t’ai vu arriver dans ma vie il y a vingt ans ans.  Tu étais encore un enfant, même si tu avais déjà charge d’âmes. Je t’ai élevé, je t’ai soigné quand tu étais malade, j’ai applaudi à tes succès, j’ai ri de tes bêtises, j’ai souffert de tes peines.  Bref, grâce à toi, j’ai connu les joies de la paternité. Maintenant libre à toi de me renier. Tu seras toujours mon fils, que tu le veuilles ou non.

Très ému, Placido prend la main que lui tend son père et la serre avec ferveur.  Peu de temps après,       Rafael      s’approche des deux hommes, tout sourires.

-  C’est vraiment merveilleux de se découvrir une famille quand on se croyait orphelin, déclare-t- il. Un père, un frère, une belle sœur ! Quelle chance !

Don Esteban tourne vers Placido un regard triomphant qui dit très nettement « Je te l’avais bien dit ». Lila, Luisa et Clara se sont approchées. Don Esteban rayonne.

- Si quelqu’un m’avait dit un jour que j’aurai une si nombreuse famille, je l’aurai traité de fou.

- Il ne manque que grand mère, déclare   Luisa.

Rafael lance un regard inquiet à son père mais celui ci n’a pas cessé de sourire.

- Ta grand -mère et ta tante - ne l’oublie pas - ne sont jamais bien loin, ma chérie. Elles sont toujours dans mon cœur.

Luisa hoche la tête et se remet à sucer son pouce avec une satisfaction visible.

- C’est vraiment une belle enfant, affirme Placido. Et si vive !

- Pour ça oui, soupire Lila. On ne sait jamais ce qu’elle va inventer.

- C’est heureux que vous ayez un enfant, remarque Clara. Comme ça, Don Esteban ne sera pas à jamais privé de petits enfants.

Le prêtre secoue la tête.

- Toujours cette obsession, Clara.  Voyons, tu devrais...

- M’y faire ?  Jamais !

Un temps.

- N’en parlons plus, conclut la jeune femme, je ne voudrais pas ternir une si belle journée.

Tout l’après midi se passe en préparatifs et les tables chargées de gâteaux et de boissons sont à peine dressées que les premiers invités arrivent. Heureusement le ciel est bleu, le temps sec et juste assez frais pour faire apprécier le vin chaud, si bien qu’on a pu dresser aussi des tables dans la cour et le patio.  Vêtus de leurs plus beaux atours, les héros du jour accueillent les paroissiens avec une courtoisie fort appréciée. Luisa a déjà entraîné les enfants dans le jardin et leurs rires frais ponctuent les discussions des grandes personnes.  Ana, un bol de vin chaud dans une main et une assiette de biscuits dans l’autre, rejoint Matteo qui se tient un peu à l’écart, soucieux.

- Le bon vin réjouit le cœur de l’homme, Matteo, affirme-t- elle en souriant. Et tu as l’air d’en avoir bien besoin. Allons, c’est la fête !

Le jeune homme lui sourit.

- Tu as raison, Ana. Je me laisse aller à mes soucis. C’est un tort, je le sais.

Il saisit le bol et avale quelques gorgées de vin brûlant.

- Délicieux.

Mais il n’a pas quitté son air soucieux.

- Dis- moi ce qui te tracasse. Ca te soulagera. C’est la Maison ?

Matteo fait la moue.

- Évidemment.

Un temps.

- Tu sais que pour aider nos pensionnaires, nous leur apprenons un métier. Souvent elles sont si jeunes qu’elles n’ont aucun état et nous pouvons tout juste éviter le pire.

Ana hoche la tête.

- La plupart du temps, nous leur apprenons le tissage ou la broderie. Ca ne les fait pas rouler sur l’or mais elles peuvent subvenir à leurs besoins. .

- C’est l’essentiel.

- Je trouve aussi, approuve Matteo.  Mais depuis quelques temps, cela se vend moins bien. Je suppose que la mode a changé mais je n’arrive pas à savoir ce qu’il faut faire. Et nos filles se découragent. Je crains fort que certaines tournent mal. La facilité, tu comprends...

Ana arbore un large sourire.

- Si ce n’est que cela, je peux t’aider. Une de mes amies, Beatriz, est brodeuse. Elle est très au courant de ce qui plaît ou pas. Tu penses, c’est comme cela qu’elle gagne sa vie et celle de sa mère. Veux tu que je te la présente ?

- Volontiers.

- Je vais la chercher. Attends-moi ici.

Matteo est absorbé par la contemplation du jardin quand la voix d’Ana le rappelle aux réalités.

-  Matteo, je te présente mon amie Beatriz.

Matteo se tourne vivement vers la jeune femme et reste bouche bée : la nouvelle venue est absolument ravissante.  Assez grande, très mince, ses cheveux châtains coiffés en bandeaux sages encadrent un visage de madone où brillent des yeux noisette ombrés de bleu sombre d’une douceur inimaginable. Extasié, Matteo ouvre et ferme la bouche plusieurs fois, ne pouvant détacher ses regards de la brodeuse.

- Et bien, Matteo, remets toi ! lance Ana, rieuse.  Je crois que tu as fait très forte impression sur lui, ajoute -t- elle à l’adresse de son amie.

Matteo secoue la tête, ferme les yeux et semble émerger d’un rêve. Il s’incline galamment devant la jeune femme.

- Protagoras a tort, la plus grande merveille du monde ce n’est pas l’homme, c’est la femme.  Il n’est que de vous regarder pour en être convaincu.

Sous le compliment, Beatriz rosit de plaisir tandis qu’Ana s’exclame, rieuse.

- Voilà bien nos juristes, jamais à court d’une citation ! Mais c’est de problèmes beaucoup plus techniques que notre Matteo veut t’entretenir, ma chère Beatriz. Il a besoin d’un expert en broderie et d’un expert commercial, s’il te plaît.

- Je suis à votre disposition, monsieur, affirme la jeune fille d’une voix musicale.

- Dans ce cas, il vaut peut-être mieux que je ne vous laisse pas seuls, plaisante Ana.

Et comme Beatriz ouvre de grands yeux étonnés, elle ajoute.

- J’oubliais que tu es terriblement vertueuse. Trêve de plaisanteries. Matteo tient commerce de broderies et il aimerait savoir ce qui se vend le mieux.

Revenue sur un terrain qui lui est familier, Beatriz s’anime et donne au jeune homme toutes les explications nécessaires.

- Si vous le souhaitez, je peux vous faire des modèles. Envoyez les chercher chez moi.

- C’est fort aimable à vous ; señorita et je vous remercie de grand cœur.

- C’est bien naturel, monsieur.

A ce moment précis, une voix un peu cassée appelle :

- Beatriz ! Beatriz ! Nous rentrons.

La jeune fille a un sourire un peu gêné.

- C’est ma mère. Je dois partir. Mais n’oubliez pas, pour les modèles. Ana vous dira où j’habite.

- Je n’y manquerai pas, soyez en sûre.

 Et certes il n’y manqua pas.  Les modèles devaient être assez difficiles à réussir car Matteo eut besoin de demander de nombreuses explications à Beatriz, toujours sous la surveillance discrète mais efficace de sa mère, d’ailleurs. En effet, les ventes remontèrent en flèche et, pour remercier la jeune fille, Matteo lui fit de jolis présents, tous acceptés avec une gratitude rougissante.  Don Esteban contemple un instant la scène et sourit : comme les choses ont changé en quinze ans : dire que Placido ne songeait même pas à Salamanque ... Cette année là…


10/03/2009
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