A SUIVRE Le Voyage à l'envers

A SUIVRE     Le  Voyage à l'envers

CHAPITRE 50 L’aigle qui tombe

CHAPITRE 44 L’aigle qui tombe

San Juan de los Reyes se remplit peu à peu des fidèles venus écouter la messe. L'atmosphère est au recueillement quand tout à coup retentissent des cris et des applaudissements se transformant vite en clameur.  Comme tout le monde, Pedro cherche à voir, se hausse sur la pointe des pieds, monte sur un banc et finit par apercevoir un homme assez quelconque aux vêtements trop neufs et au sourire éclatant.

- Qui est- ce ? demande Pedro à Teresa.

C’est le señor Alderete, un compagnon de Hernan Cortès, le conquérant du Mexique. On raconte qu’il va bientôt revenir en Espagne et qu’il apporte avec lui toutes sortes de merveilles.

Pedro se fige et regarde fixement le conquérant qui s'installe dans l'église.  La clameur s'apaise. Tous s’assoient. Pedro semble se recueillir mais son regard flambe. Cortés, nom haï entre tous. Cortès qui avait failli rendre sa mère folle. Cortès le bourreau de Cuauhtemoc, l'ami adoré.

     Quand Cuauhtemoc était né, grande avait été la joie dans la famille royale à Mexico-Tenochtitlan :" ô aigle, ô tigre, ô vaillant homme ! ô mon petit fils ! Fine plume, riche émeraude dans la maison d'Ahuizotl !" On l'avait appelé Aigle qui descend, comme une prémonition de l'agonie de sa race, comme la dernière plume précieuse de la terre mexicaine qu’il avait tant défendue et tant aimée.  L’enfant ira à la maison des prêtres, la maison de la pénitence et des larmes. Douleur et larmes versées, solitude monotone et silencieuse, à peine bercée par l'admiration éperdue de ce petit garçon admis à ses côtés, dans la dure loi du calmecac qui voulait former des âmes fortes et des corps endurcis. Les conquérants avaient étaient accueillis sans méfiance et l’ombre s’était étendue sur tout l’empire.  Et puis Moctezuma était mort et malgré l'éphémère victoire de la Nuit Triste, Tenocthtitlan s'était rendue, rongée par la variole. Et puis l'Aigle qui descend, le meilleur sujet de l'empire, l'ultime combattant, à l'exquise courtoisie et au courage indomptable avait été vaincu. "Prend ce poignard et tue moi" avait il dit à son vainqueur. Mais Cortés n'avait pas accepté. Le poète pleure : "Ils devinrent roi, ils gouvernèrent la terre. Ils étaient de fines plumes de quetzal qui se fanèrent et pâlirent Ils étaient des émeraudes et ils furent brisés" 

   Or, bijoux splendeurs... Cuauhtemoc portait au cou une tête d'homme taillée dans une magnifique pierre verte. Avec le collier, Cuauhtemoc se pendit pour mourir. Mais on lui enleva pour l'empêcher de recommencer. "Je pense que c'est le sort qu'on me réserve " expliqua-t- il. Cuauhtemoc cherche la mort depuis son arrestation. On la lui a refusé[A1] e.  Cuauhtemoc cherche la mort et ne craint pas la douleur. " Où est l'or ?" Les chefs se taisent et leur seigneur est silencieux. Plongé dans un mutisme impressionnant. Les yeux inexpressifs, éteints au monde, regardent au dedans. On le réunit à ses compagnons, Tetlepanquetzin, seigneur de Tacuba et un autre chef dont le nom est à jamais disparu. Ils sont attachés sur les planches brutes de bancs peu élevés sans dossier. On oint leurs pieds et leurs mains d'huile et on approche les tisons. Les chairs crépitent et une épouvantable odeur emplit la pièce sordide où Alderete s'érige en bourreau. "Où est le trésor de Moctezuma ?" Il n’y a pas de trésor. Tout le métal de Tenochtitlan a été livré. Le chef anonyme cloue ses regards sur les yeux éteints de Cuauhtemoc : la douleur réclame la mort en hurlant. A ce regard, à cette imploration, répond la phrase ardente du seigneur aztèque " Suis je donc dans un bain de délices ?" Les mains et les pieds, tout noircis, sont une monstrueuse ampoule d'où émergent les os calcinés. La sueur tombe à grosses gouttes. L'homme sans nom meurt. Il se laisse aller en avant, penche sa tête, ses cheveux épars s'enflamment. Alderete se dispose à renouveler le bois et l'huile. Mais Cortès trouve le supplice inhumain et indigne d'un roi. Le supplice est suspendu. Cuauhtemoc et Tetlepanquetzin s’arrêtent sur le chemin du sombre Mictlan où tous leurs ancêtres les attendent. Le docteur Ojedo signe les plaies. Cuauhtemoc reste infirme pour toujours " Qu'est-ce qui demeure tangible, qu'est-ce qui arrive à une heureuse issue ? Ici nous vivons et ici nous souffrons, mes amis» Cuauhtemoc est conduit au baptême : Don Hernando de Alvarado Cuauhtemoc :" Oh mon frère nous avons été prisonniers et enchaînés" Mais Cuauhtemoc demeure muet. Quand il prendra la parole, ce sera pour ressusciter le passé évanoui, pour affirmer la possession mexicaine de la lagune "Moi le grand seigneur Cuauhtemoc, je laisse cela à mes enfants pour qu'ils sachent comment les anciens, nos ancêtres, conquirent ces terres dans l'année où d’après le calendrier des aïeux régnaient les quatre roseaux ce qui revient à dire l'année 1431." Finalement, Cortès avait prétendu qu’un complot se tramait contre lui et il avait condamné l’empereur à mort.Sur la place de Tuxakha, face au temple fleurit le ceoba, l'arbre maya. Autour de son vieux tronc vénérable, la communauté tient ses conseils, décide des châtiments et des affaires, rassemble le tribut et organise les danses du sacrifice des jeunes filles en l'honneur des divinités. Ce matin là, alors que les feuilles du ceiba sont encore toutes dégoutantes de rosée, les soldats espagnols s'alignent sous les vastes branches. Les indiens du campement voisin sont là aussi, amenés par les conquérants. Cortès et Pax Bolon le traître sont là aussi. Le bruit des chaînes liant les jambes des princes annonce leur venue avant que les silhouettes brunes émergent du brouillard. Prés de Cuauhtemoc et de Tetlepanquetzin se tiennent Fray Juan Varillas et Doña Marina, la Malinche. Traîtresse jamais pardonnée. Le religieux lit la prière des agonisants aussitôt traduite en langue indigène, harmonieuse et fluide. Le groupe est escorté par d'inutiles armes. Ni Cuauhtemoc ni Tetlepanquetzin ne faiblissent en découvrant, pendantes aux branches de ceiba, les cordes au nœud infamant.  En arrivant devant Cortès, l’Aigle qui descend, fils d'Ahuizotl, mélancolique et grave, l'apostrophe ainsi : "Il y a longtemps que j'avais compris que tu me réservais cette mort et j'avais reconnu la fausseté de tes paroles, à toi qui me tues sans justice. Que Dieu t'en tienne compte puisque je ne me suis pas tué quand je me suis livré à toi à Tenochtitlan." Le seigneur de Tlacopan, vieux compagnon d'infortunes et de sacrifices, insiste sur son heureux sort.

   - Je meurs content puisque je meurs avec mon seigneur.

Et se yeux restent fixés sur Cuauhtemoc. On resserre les nœuds. Sur un signe furtif, quelques soldats prennent le bout des cordes et donnent une secousse vigoureuse. Le bruit des chaînes aux chevilles des princes devient plus sonore. Les corps s'agitent brièvement. Les indiens pleurent en brisant leurs trompettes et leurs lances. Les femmes pleurent aussi. Les larmes coulent sur les joues de l'indien prisonnier, dans cette église de Tolède pleine de fantômes aztèques. "Oh mes frères dressez vous ! On a attaché l'or avec des chaînes de fer : vous êtes déjà livrés, ö vous princes !"

   - Ite missa est !

Des paroles latines en plein Tenochtitlan ? Pedro revient aux réalités. Tous se lèvent. Il les imite machinalement mais ses regards sont rivés sur le conquérant. Cortès va rentrer en Espagne... et se mettre à sa merci... Il ne doit pas laisser passer sa chance, il ne la laissera pas passer.


 [A1]orthographe



05/03/2009
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres