A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 49 BIS Mal d’enfant

CHAPITRE 49 BIS  Mal d'enfant

 Loin de toutes ces considérations bassement temporelles, Don Martin   goûte comme il se doit les charmes de la méditation et de la prière, propres à élever l'âme. La messe vient juste de se terminer. Sur le parvis de l'église, les discussions vont bon train. Don Martin, accompagné de toute sa maisonnée, s'arrête un instant devant le calvaire situé juste en face de l'église. Il se recueille un instant, respire à fond et s'approche des petits groupes qui discutent ça et là.

- J'ai bien aimé le sermon de Don Barnabé, déclare une femme rebondie. Surtout quand il dit que le péché est comme du chiendent ; si on ne l'arrache pas tout de suite, il repousse.

- Et ça revient vite, soupire un autre. Encore pire que dans mon potager et Dieu sait si j'y passe du temps.

- Rien n'est pire que le péché, acquiesce Don Martin d'un ton tranchant, et hélas, une seule pomme pourrie suffit à gâter tout le panier.

En l'entendant, les hommes ôtent leur chapeau et le saluent, les femmes se signent.

- Vous avez mille fois raison, monseigneur.

- Je sais. Et je sais aussi que vous en êtes tous persuadés, en bons chrétiens que vous êtes.

Tous hochent la tête avec conviction. Don Martin se tourne alors vers une petite servante qui se tient un peu à l'écart, attendant patiemment le signal de retourner au logis.

- Qu'est-ce que tu en penses, Susana ?

Interloquée, la petite ouvre la bouche deux ou trois fois et demande timidement.

- C'est à moi que vous parlez, monseigneur ?

- Bien sûr que c'est à toi. Tu me semble la mieux qualifiée pour parler du péché.

La petite se trouble, rougit violemment et balbutie :

- Je... je ne comprends pas...

- Mais si voyons, le genre de péché qui laisse des traces, des traces qui seront bientôt visibles. Dans quelques semaines ou quelques mois, tout au plus.

Tous les regards se fixent sur la malheureuse Susana, qui semble prête à s'évanouir. L'intendant de Don Martin réagit le premier.

- Qu'est-ce que ça veut dire, fille perdue ?

- Ca veut dire qu'elle s'est fait engrosser, tiens ! lance une voix.

- Avec ses airs de sainte- nitouche, on aurait mieux fait de se méfier, poursuit un autre.

- Tu peux déjà considérer que tu ne fais plus partie de la maison, poursuit l'intendant.

La petite fond en larmes. Tous se rapprochent dangereusement, l'air mauvais. Affolée, elle prend ses jambes à son cou et s'engouffre dans la première ruelle venue. Aussitôt, tous se mettent à sa poursuite, hurlant insultes et menaces. La gamine court droit devant elle, sans rien voir, sans rien savoir d'autre que cette meute vociférante lâchée à ses trousses. Son cœur bat à tout rompre, sa respiration se fait difficile ; à bout de forces, elle trébuche, tombe, se relève, se jette dans une rue et s'aperçoit trop tard qu'elle est dans une impasse. Épouvantée, elle cherche partout une issue mais les portes sont bien closes et les murs beaucoup trop hauts. Épuisée, elle se laisse tomber à terre, prostrée comme un animal qui attend le coup de grâce.

- La voilà ! crie une voix dure

- Attends un peu, ma belle, ça va être ta fête !

- Quelqu'un a un rasoir ?

Soudain, d'une maison toute proche sort un homme de haute taille. En quelques secondes, il comprend la situation, prend la petite par la main, la pousse à l'intérieur de la maison dont il vient de sortir et attend la tempête de pied ferme. Stupéfaits, les hommes le regardent fixement.

- Qu'est-ce que t'en as fait de cette gueuse ?

- Gueuse, quelle gueuse ? Je n'ai vu qu'une gamine poursuivie par une bande de loups enragés.

- Laisse- là nous, cette traînée, Matteo. Elle mérite une bonne correction.

- Je crois qu'elle a besoin de tout autre chose, déclare posément Matteo.

- Ouais, d'une robe avec des broderies brunes !

Tous éclatent de rire à ce rappel de la tenue des prostituées.

- Et c'est vraiment ça que vous voulez ? demande Matteo. Qu'elle finisse dans la rue  ? Avec un enfant ?

 Don Martin s'avance.

- C'est tout ce qu'elle mérite. Puisqu'elle a pêché, elle doit expier. Et aucune punition n'est trop dure pour ces filles là.

- 11 faudrait la tondre et la fouetter, ajoute l'intendant, et la promener nue dans toute la ville, à califourchon sur un âne !

- Au moins tout le monde pourrait profiter du spectacle ! ajoute un autre, déclenchant de gros rires.

- De toute façon, précise Don Martin, elle n'a plus le choix. Je veillerai à ce qu'elle ne trouve plus de travail ; elle n'ira pas corrompre d'honnêtes familles.

- D'honnêtes familles t explose Matteo. Et vous êtes de bons chrétiens, n'est-ce pas ? De ceux qui n'oublient pas la parole du Christ « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre» !

Interdits, les assaillants échangent des regards gênés.     Matteo le sent et pousse son avantage.

- Ah les beaux chrétiens que voilà. ! Vous êtes bien là une trentaine après une gamine épuisée. Quel courage ! Quelle vertu ! Quelle belle preuve de charité chrétienne ! Nul doute que Dieu vous voie et sonde votre cœur ! Et ce qu'il y voit doit l'horrifier autant que moi. « Ne juge pas si tu ne veux pas être jugé ».

Vaincus, les hommes reculent, les femmes quittent le groupe.

- Alors, écoutez-moi bien. Susana va venir avec moi, je vais l'emmener au refuge. Si jamais l'un d'entre vous ose poser ses sales pattes sur elle, si jamais j'entends un murmure contre elle, je préviendrai qui de droit et je peux vous jurer qu'il vous en cuira.

Les hommes hésitent un instant : qui craindre ? Matteo est l'ami de Don Esteban mais il cultive aussi des amitiés moins avouables et tout aussi redoutables. Le groupe se défait et chacun rentre chez lui, partagé entre colère, honte et frustration. Don Martin reste seul dans la rue et toise     Matteo.

- Je n'en attendais pas moins d'un homme qui passe son temps avec les filles perdues, lance -t- il avec mépris.

- Moi, je n'ai pas besoin d'aller à la mancebia pour ça.

Sous l'allusion, Don Martin blêmit. IL porte la main à son épée puis se ravise.

- Je ne vais sûrement pas me colleter avec un pareil misérable.

- Tant mieux, j'ai horreur de me salir les mains.

Don Martin hausse les épaules et s'éloigne à grands pas, vibrant de rage contenue.  Matteo attend qu'il ait passé le coin de la rue et toque à la porte de la maison. Presque aussitôt, la clé tourne dans la serrure et une bonne figure toute ronde apparaît.

- Ne t'inquiète pas, Matteo. On s'en est occupé de cette mignonne. Et bravo, t'as bien parlé.

- Vous avez entendu ?

- On n'en a pas perdu une miette.

 Matteo se tourne alors vers Susana, qui a repris quelques couleurs.

- Tu vas venir avec moi, Susana, tu seras à l'abri au refuge. Personne ne pourra te faire de mal.

- Et quand tu sortiras, ajoute la digne matrone, tu viendras travailler chez moi. Je sui sûre qu'on aura besoin d'aide à la cuisine.

Très émue, au bord des larmes, la petite balbutie :

- Mais pourquoi vous faites tout ça pour moi ?

- Parce qu'il y a déjà assez de malheur sur terre.

Le soir venu, chez Placido et devant Don Esteban tout acquis à sa cause, Matteo exhale sa fureur

- Tu te rends comte, Placido, s'acharner contre une gamine et tout ça parce qu'elle attend un enfant. Comme si c'était un prodige !

Il voit trop tard le regard que lui lance Placido et presque même temps un bruit de vaisselle brisée. Clara, les yeux brillants, porte la main à sa bouche.

- Excuse moi, chuchote Matteo, j'avais oublié.

- Oh, tu peux parler normalement, lance Clara, amère. Inutile de baisser le ton comme chez un malade. Je sais bien ce qu'on dit de moi, derrière mon dos, allez.

- On dit que tu es la meilleure des épouses, ma chérie, répond Placido en lui embrassant les cheveux.

- C'est ça. Et que ma maison est aussi maudite que le figuier de l'Évangile. Mais quel péché ai- je commis pour rester ainsi stérile ? Onze ans, padre, onze ans !

Placido se rembrunit.

- Ce n'est pas toi la pécheresse. C'est moi. Si, quand j'étais à Salamanque, je n'avais pas suivi les autres dans une maison « non sacra » nous n'en serions pas là aujourd'hui. 

Don Esteban secoue la tête, résigné.

- Je t'ai déjà dit que si tous les hommes qui sont allés au bordel devaient être frappés de stérilité, l'Espagne serait dépeuplée depuis longtemps. Et pas seulement l'Espagne d'ailleurs.

- Pourquoi alors ? demande Clara, en larmes.

Don Esteban lève les bras au ciel.

- Est-ce que je sais, moi ?  Tout ce que je peux te dire c'est qu'Isabel aussi a attendu bien longtemps avant la naissance de Saint Jean Baptiste. Ca ne lui a pas mal réussi.

- Oh, je n'en demande pas tant, gémit Clara. Je ne veux pas un saint. Je veux juste un petit enfant qui me sourie, qui boive mon lait et qui m'appelle maman.

Don Esteban et Placido échangent un regard désolé ;

- Ca finira bien par arriver, ma douce, promet Placido.

- Mais j'ai passé trente ans ! Et tu finiras par te lasser de moi !  Tu devrais peut-être me répudier et prendre une autre femme ?

- Ca suffit, Clara ! gronde son mari. Tu n'as pas honte de dire des horreurs pareilles ? Te répudier, moi !  Autant me couper bras et jambes, me crever les yeux, m'arracher le cœur !

Clara se blottit contre lui.

- C'est vrai, tu ne m'en veux pas trop ?

- Jamais je ne t'en voudrais, ma douce, répond Placido en la berçant tendrement et jamais je n'en aimerai une autre.

Don Esteban sourit : il les connaît depuis si longtemps. Il plonge dans ses souvenirs.



05/03/2009
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