A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 44 Le temps s’en va

CHAPITRE 44 Le temps s’en va

Quand Teresa pénètre dans la cuisine, elle trouve Franco Vives l’intendant de Don José et accessoirement son mari, qui met sans dessous la cuisine, ouvrant portes et tiroirs et les refermant violemment.

   - Tu as bientôt fini de saccager ma cuisine ? demande t elle, furieuse.

L’intendant lève la tête et la reconnaît.

   - J’avais laissé une écritoire ici et je n’arrive pas à mettre la main dessus.

   - Ce n’est pas une raison pour tout bouleverser comme ça ! Tu te crois sur un champ de bataille ? grogne t elle en mettant un peu d’ordre. On voit bien que ce n’est pas toi qui ranges !

 L’intendant continue ses recherches avec juste un peu plus de soin.

    - Ca m’énerve. Je suis sûr de l’avoir laissé sur cette table. Tu ne l’as pas vu ?

  - Je n’ai rien vu de pareil. Tu l’auras laissé ailleurs, c’est tout. Que veux tu qu’on fasse d’un écritoire ? Ce n’est pas le genre d’objet qui peut tenter mes lascars ! Il était en bois précieux ?

 L’intendant hausse les épaules.

   - Penses tu ! Du bois ordinaire et du feutre. Un instrument de travail.

   - Et bien, tu seras quitte pour en acheter un autre, c’est tout Mais ne viens pas farfouiller dans ma cuisine ou je ne réponds plus de moi, menace la cuisinière.

Vives se décide à sourire.

   - Je crois que tu as raison. Si je ne le retrouve pas, j’en profiterai pour en acheter un plus beau, assure- t-il.

   - C’est ça, grommelle Teresa en ramassant des objets tombés à terre et en redressant chaises et tabourets. !  Faut pas rater une occasion de dilapider l’argent du ménage !

 A ce moment précis la porte de la cuisine s’ouvre à toute volée et une jeune femme souriante apparaît. Teresa ouvre la bouche pour protester mais arbore un large sourire en reconnaissant la visiteuse.

   - Ma chérie, quel bon vent t’amène ?

   - Le vent du départ, maman, annonce la jeune femme après avoir embrassé sa mère. Nous partons quelques jours à Medina del Campo pour la foire. Tu veux que je te rapporte quelque chose ?
   - Je te remercie mais à mon âge...

  - Tu ne changeras jamais, soupire sa fille, il va encore falloir que je trouve toute seule.

   - Je te fais confiance, ma chérie.
   - Pourrais -tu me rendre service ?
   - Mais bien sur. De quoi as tu besoin ?
   - Mes malles ont fait leur temps, pourrais- tu m’en prêter une ou deux ?

Teresa réfléchit un instant.

   - Je crois qu’il y en a au grenier mais cela fait bien six mois que je n’y suis pas montée. Et maintenant je ne peux pas, il faut que je prépare le repas. Si tu peux attendre, je te les ferais porter dans la journée.

   - Tu es un amour, affirme la jeune femme en plaquant deux baisers sonores sur les joues de sa mère. Mais il faut que je file, à bientôt.

Après le repas, Teresa voulut remplir sa promesse mais de multiples tâche l’accaparèrent si bien qu’elle ne put accomplir son projet que vers le milieu de l’après midi. Elle entreprend de montrer jusqu' au grenier, trois étages plus haut.  Sur le seuil, elle s’arrête un instant pour reprendre son souffle et fouiller la pièce du regard. Un invraisemblable bric à brac de meubles bancals, de paniers à linge, de tentures soigneusement roulées encombre la plancher tandis que des jambons de taille respectable, des tresses d’ail et des herbes sèches tombent du plafond.  Teresa se dirige résolument vers quelques malles cerclées de métal, bien décidée à les vider si besoin est.  Mais dans sa hâte, elle bouscule une pyramide instable d’objets divers qui s’abat avec fracas dans un grand nuage de poussière.  La cuisinière jure deux ou trois, tousse, éternue, bat l’air de sa main et écarquille les yeux. Derrière l’amoncellement qui vient de s’effondrer, Pedro, assis en tailleur, le fameux écritoire à côté de lui, l’observe d’un air de défi.

   - Qu'est-ce que tu fais là ? articule-t-elle enfin.

   Mais le jeune homme ne répond pas.

   - Et pourquoi as tu pris cet écritoire ? Je croyais que tu ne savais ni lire ni écrire.

Pedro hausse les épaules.
   - Évidemment, quand on ne connaît pas votre langue, on est forcément ignorant !
  - Qu'est-ce que tu veux dire ? Réponds- moi. C’est quoi tous ces papiers ? demanda t elle en s’approchant et en saisissant un feuillet.  Elle examine le papier un instant. Il est couvert de dessins cabalistiques et compliqués.
  - On dirait l’écriture du diable, murmure t elle en se signant. Et ces dates- là, pourquoi ? Tu médites un mauvais coup ?

Pedro se lève et s’étire.
   - Tu ne comprendrais pas.
   - Explique ou je sens que je vais m’énerver. Tu prépares un mauvais coup ?     répète t elle
   - Horrible, assure t il d’un ton narquois. Je me fabrique un calendrier.
  - Un calendrier ? Mais pour quoi faire ?
   - Pour savoir la date, évidemment !
   - Je peux te prêter un almanach, si tu veux. Inutile de voler un écritoire, propose- t- elle sans s’arrêter au ton de l’indien.

Pedro lui lance un regard ironique.

   - Vous êtes tous les mêmes ! Vous vous imaginez que le monde entier suit vos règles ou n’existe pas. Imagine toi que nous aussi nous avons un calendrier. Seulement ce n’est pas le même et je ne m’y retrouve pas.
   - J’ai du mal à te suivre.

   - Pendant le voyage, Gelmirez m’a un peu expliqué vos semaines, les dimanches, tout ça. Je mets un peu d’ordre et j’essaye d’établir les correspondances entre mon calendrier et le vôtre.

Teresa l’examine un instant.

   - Je crois que je comprends. Mais ces dessins alors ?
Pedro lui montre une figure sur le papier.

   - C’est notre écriture. Ca par exemple, ça correspond en gros au mois de décembre.

   - Mais c’est très compliqué, se récrie t elle, comment peux tu t’y retrouver ?

   -  En calculant bien, ce n’est pas trop difficile. Cela fait juste deux cent neuf jours que j’ai quitté mon village.
   - Deux cent neuf ? répète t elle, effarée
   - Deux cent neuf. Je n’en ai pas oublié un seul.

Sceptique, Teresa regarde l’indien.
   - Mais si tu ne fais rien de mal, pourquoi te caches tu ?
Pedro soupire derechef.
  - Tu l’as dit toi même : c’est l’écriture diable.  Tout ce qui vous ne connaissez pas, c’est diable. Et ce qui m’est naturel à moi est un crime chez vous. Alors je cache.

   - Je vois, prononce lentement Teresa, deux précautions valent mieux qu’une. Tu as raison, on ne sait jamais. Y en a qui voient le mal partout.

   - Ca veut dire que tu ne diras rien ? demande Pedro anxieux.

A son tour, Teresa hausse les épaules;
   - Évidemment ! Don José n’a pas besoin de prétextes pour se déchaîner et je ne donnerai pas ce plaisir à Ramon. Arrange toi le plus commodément possible. Je vais éviter de faire monter du monde.

Pedro se détend et sourit franchement.
   - Merci, Teresa.

   - Y a pas de quoi, bougonne t elle. Mais puisque tu es là, tu vas m’aider à vider et à descendre ces malles.

Le soir même, les malles étaient parties et Pedro peut continuer sans encombre son calendrier. Il plisse le front, pensif.

- C’est bien ce que je pensais, murmure t il. Si mes calculs sont bons, Quetzalcoatl ne va pas tarder à se manifester. Mais comment ? Et comment faut il que je le serve ?

Il saisit quatre petits cailloux posés à côté de lui et les lance sur le calendrier.

- Une ombre d’où naît le soleil... une aide inattendue.  Ce ne serait pas du luxe, soupire t il. Surtout que je n’ai trouvé ni la montagne ni le cactus qui doivent me servir de bouclier.

Il ferme les yeux.

- Je suis fou... Cette prophétie a plus de cinq cents ans, pourquoi s’appliquerait elle à moi ?

« Fais confiance aux étoiles « lui souffle la voix familière de Pachimal, tapie au fond de sa mémoire. « Fais confiance aux étoiles »



01/03/2009
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