A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 42 Les deux mains du diable

CHAPITRE 42 Les deux mains du diable

Manuel hâte le pas ; le hasard l’a mené du côté de la mancebia et il ne tient pas du tout à y rencontrer Juana.  Peine perdue. Il arrive devant l’édifice au moment précis où elle raccompagne un client. Il reconnaît avec dépit le señor Doupro, son propriétaire qui se rajuste lentement et dépose un dernier baiser goulu sur l’épaule de la jeune femme. Celle -ci aperçoit alors Manuel, pâlit et rentre précipitamment à l’intérieur.

- Beau petit lot, hein ? raille Doupro, goguenard.

Manuel hausse les épaules et veut s’éloigner mais l’autre lui emboîte le pas.

- Ah j’oubliais, poursuit Doupro. Cette gueuse ne t’intéresse pas. Du moins pas encore.  Dommage. J’aurais pu t’en raconter des vertes et des pas mûres sur elle.

Manuel lui lance un regard dédaigneux.

- Tu lui en veux, je sais bien. Mais, rassure toi, je t’ai bien vengé. Je ne suis pas réputé pour ma délicatesse !

Il s’esclaffe bruyamment. Cette fois Manuel le regarde bien en face.

- J’ai l’habitude de régler mes affaires seul. Je n’ai pas besoin que tu me venges.

Doupro lui lance un regard étonné.

- Tu la protèges maintenant ?

- Non. Mais je ne veux pas que vous me l’abîmiez. Sinon qu'est-ce qu’il me restera ?

- T’inquiète pas. Elle tiendra bien jusqu' à   Pâques. Elle est solide. Et puis elle a de l’expérience maintenant, ce qui ne gâte rien.   Et je sais de quoi je parle. J’ai été un de ses premiers clients. Y a pas plus assidu que moi !

Manuel lève les yeux au ciel.

- Remarque, c’était plus rigolo au début. Forcément, elle était presque neuve. La chair fraîche, ça n’arrive pas tous les jours. C’était marrant. Elle ne pouvait pas s’empêcher de se débattre, de gémir et d’appeler au secours.  La première fois, elle s’était planquée dans un coin. J’ai du aller la chercher de force et la balancer sur le lit.  Tu parles d’une lutte rien que pour lui retrousser ses jupes. Note, ça augmentait le plaisir mais tout de même ! . Heureusement, avec quelques gifles bien appliquées, j’en suis venu à bout. Dompter une telle cavale sauvage, c’est du sport crois moi. Enfin, c’était pas monotone, au moins. Et ses larmes donnaient un goût spécial à ses baisers, crois moi.

Manuel, blême, serre les dents et les poings avec fureur. Enfin, il réussit à articule;

- Cette chienne n’a que ce qu’elle mérite. Mais ne l’abîme pas trop ou il t’en cuira. C’est à moi qu’elle appartient et à personne d’autre.

Le ton est si furieux que Doupro juge préférable d’interrompre la discussion et de laisser là le jeune homme qui s’éloigne à grands pas en espérant que le bruit de son coeur ne s’entendra pas jusqu' dans la Vega. Tenir bon, tout est là.  Tenir bon et donner le change. Il a donné quelques leçons d’escrime et les pièces sonnent dans sa bourse. Il va pouvoir dîner chez Anita sans éveiller les soupçons. Mais il était dit que ce diable d'homme ne pouvait aller nulle part sans être interpellé par quelque Juan Llanos voulant prouver on ne sait quoi.

- Alors, tu l'as finalement retrouvée, ton enfant chérie ?

 Pas de réponse. Manuel ronge consciencieusement sa perdrix.

- Dis donc, Manuel, je te parle !

 L'interpellé pose sa volaille, s'essuie délicatement les lèvres, lisse sa moustache et tourne les yeux vers son interlocuteur.

- C'est à moi que tu parles ?

 Le ton, calme et posé, enhardit l'imprudent.

- Y a pas trente six mille Manuel dans la salle !

 L’Elégant sourit.

- En effet. Et je crains même qu'il y en ai un de trop pour toi.

- Non, des menaces ? Regardez moi ça. Je lui parle gentiment et il me menace ! Je comprends que l'affaire de Juana t'ait mis à cran mais tout de même.

 Manuel serre les dents et affirme d'une voix rauque.

- Je ne vois pas ce que tu veux dire.

 L'autre éclate de rire.

- Ben voyons ! Je parle de Juana. Ta Juana. Celle qu'on ne pouvait même pas regarder sans que tu nous envoies ad patres et qui maintenant s'offre au premier venu.

 Le regard de Manuel flambe mais il ne dit rien. Enhardi, un autre ajoute.

- Tu te trompes ! Elle ne s'offre pas. Elle se vend ! Parait que c'est un beau petit lot !

- Tu parles par expérience ?

- Hélas non. Je suis pas encore tombé sur elle.

 Toujours immobile et muet, Manuel serre les poings. Un troisième précise.

- Moi, j'y ai goûté. Au début, quand elle se débattait encore. Y a pas à dire, c'est un morceau de choix. Maintenant, elle est habituée, c'est moins drôle.

 Tous se mettent à ricaner en fixant Manuel. Le jeune homme respire à fond, réussit à sourire et déclare.

- Je ne vois pas de qui vous parlez. Autrefois, j'ai connu une certaine Juana, une petite fille pure et délicate. En effet. Mais depuis, elle est morte et morte sans retour. Son sort m'indiffère profondément.

 Il se verse un verre de vin et s'applique à le boire à petites gorgées. Mais les rieurs n'en ont pas fini.

- Note, elle s'est trouvée un autre protecteur. Enfin, protecteur, je m'entends. Le Borgne ne laisse à personne l'argent qu'elle rapporte mais il tolère qu'elle ait un ami. En dehors des heures de boulot, bien sûr. Et puis, il empêche qu'on abîme la marchandise !

 Leurs rires emplissent la salle, gras, épais, bruyants.

- Faut dire qu'elle l'a bien choisi. Un indien, ça doit savoir faire des trucs inédits.

- J'ai toujours dit que c'était une vicieuse, avec ses airs de sainte -n'y- touche.

- Pour sûr, renchérit un autre; Il va la voir chez elle. Sûrement pas pour faire la lecture !

 Manuel reprend la parole. 

- Un indien, dites vous ?

- Ca t'intéresse ? On croyait que son sort t'indifférait profondément ? répète le moqueur en imitant l'accent andalou du jeune homme.

- Je suis rentré depuis peu. Il faut bien que j'apprenne les dernières nouvelles et que je rencontre les nouveaux arrivants. Il faut qu'ils sachent qui je suis. Et qu'ils ne peuvent pas tout se permettre.

- Bref t'es jaloux !

 Manuel hausse les épaules.

- Jaloux ? D'une catin ? Vous plaisantez ! Mais je ne veux pas qu'une pareille traînée ait un seul ami. Il serait capable de la protéger et je veux qu'elle souffre autant que possible. Qu'elle crève de solitude autant que de honte et de douleur ! Qu'elle sache son âme perdue autant que son corps.

 Les buveurs sifflent avec admiration.

- Ben mon vieux ! Tu la hais à ce point ?

 Manuel a un sourire mauvais.

- Les meilleurs vins peuvent tourner au vinaigre. Mais alors, il n'y a pas plus amers.

 Il se verse un nouveau verre de vin.

- T'irais pas jusqu'à lui rendre visite à la mancebia ? interroge passionnément l'un des buveurs.

 Manuel prend le temps de finir son verre.

- Pas pour l'instant. Je ne sais pas si je pourrai résister à l'envie de la tuer.

- Mais tu iras ? insiste l'autre.

- Bien sûr, répond posément Manuel. Quand tout Tolède l'entendra hurler, vous saurez que je suis avec elle.

 Les rires reprennent.

- En attendant, méfie toi de cet indien. T'es peut-être la main droite du Diable mais lui c'est la gauche.

- Et où puis je le trouver ?

- Ici ou aux étuves, tôt le matin. Mais t’inquiète pas, tu le verras bientôt. Il traîne souvent par ici.

- Il s'appelle Pedro et il loge chez Don José. C'est lui qui l'a ramené des Indes.

- Ils auraient mieux fait d'y rester tous les deux.

 Manuel se lève, ramasse cape et chapeau et se dirige vers la sortie. Sur le seuil, il se retourne.

- Ah, j'oubliais. Si quelqu'un me reparle de Juana, il ira finir sa conversation avec monseigneur le Diable. 

 Puis il sort calmement, laissant derrière lui un silence angoissé.

 

Sur la place, Manuel respire à pleins poumons et s’engage dans les petites rues menant à la Cathédrale. Puis il parcourt à grandes enjambées la rue du Puits Amer et finit par arriver au Tage. Le spectacle de la barque chargeant et déchargeant des passagers et des marchandises l'apaise un peu. Il essaie de mettre un peu d'ordre dans ses idées. Juana a un ami. Soit. Il aurait dû être content que quelqu'un la protège. Mais on ne peut pas toujours vivre sur les cimes de l'héroïsme et une jalousie féroce lui fouaille les entrailles. Et puis c'est quoi, cet indien ? Juana était tellement désespérée, aux dires de Don Esteban, qu'elle aurait pu s'attacher à n'importe qui lui aurait un peu souri. Qui sait ce qu'il exigeait d'elle en échange ? Qui sait quel pacte forcément diabolique il avait conclu avec le Borgne ?  Oui, c'était cela, cela devait être cela. Un indien, un esclave, quoi, ça n'a pas d'argent, alors évidemment pas d'argent, pas de fille. Et comme la bête doit le travailler comme un autre, il a trouvé ce moyen satanique pour arriver à ses fins. Et bien sûr, Juana n'a pas voix au chapitre. Des images horribles passent devant ses yeux. En bon andalou, il est très imaginatif et les images se font de plus en plus nombreuses, de plus en plus horrifiques. Enfin, il s’arrache sa rêverie et serre les poings. Il faut qu'il arrache la petite au moins de ces griffes- là. L'excuse qu'il a spontanément trouvée cachera ses véritables mobiles. Et puis il faut qu'il passe ses nerfs sur quelqu'un. Alors pourquoi pas cet indien ? Le tout est de le rencontrer. Mais quoi, un indien dans Tolède en plein midi, ça ne devait pas être très difficile. Il doit faire confiance à sa bonne étoile. Il remonte la rue du Puits Amer, les mains dans les poches, écartant du pied les rares cailloux du chemin, attentif à tous les bruits de la rue quand il distingue une silhouette inconnue sur le seuil des Étuves.

- A ce soir, Pedro. N'oublie pas.

- Pas de risque, patron. Don José ne rentre que demain et je tiens à mon argent !

 Il salue et tourne les talons, remontant lui aussi la rue. En trois enjambées, Manuel le rejoint. Il lui tape sur l'épaule. L'indien se retourne. Manuel le dévisage promptement.

- Qu'est ce que tu veux ? demande Pedro d'un ton rogue.

- C'est bien toi Pedro, l'indien qui loge chez Don José ?

- Oui et alors ?

Manuel lui décoche un coup de poing au creux de l'estomac. L'indien se plie en deux et se relève prestement, vif comme l'éclair pour asséner à Manuel un coup sous le menton qui le fait tituber. Alors s'engage un combat titanesque. Si Manuel croyait avoir affaire à un sauvage craintif et maladroit, il changea rapidement d'avis. Quant à Pedro, ignorant toujours pourquoi il se bat, il n'en montre que plus d'ardeur à combattre un Manuel déchaîné. Bientôt, ils roulent à terre, cognant, griffant, mordant, hurlant. Puis ils se relèvent, épuisés, haletants, et se font face ;

 Tout à coup, un éclat de rire moqueur les fait sursauter. Ramon admire le combat avec une visible délectation.

- Bravo ! Belle équipe ! Un bâtard à moitié mauresque et un sauvage à peine humain !

 Après un rapide coup d'oeil, les deux adversaires bondissent sur l'insulteur. Ramon se défend tant bien que mal mais, privé de son fouet, il a rapidement le dessous et doit battre en retraite, penaud, l'oreille basse, une dent cassée, un oeil poché. Pedro et Manuel le suivent du regard, le voient disparaître au coin de la rue, se regardent et éclatent de rire. Pedro prend la parole.

- Voilà une bonne chose de faite. Il y a longtemps que cela me démangeait.

- A vrai dire, moi aussi. Taper sur une crapule, surtout quand cette crapule s'appelle Ramon Farrer, catalan de surcroît, c'est toujours bon pour la santé !

 Ils se remettent à rire.

- J'aimerai bien savoir quelque chose, tout de même, dit Pedro.

- Pourquoi m'as tu attaqué ? Je ne t'ai jamais tant vu.

 Manuel se rembrunit.

- Tu connais Juana, Juana Gomez ?

- Pourquoi ?

- Réponds d'abord.

Intrigué, Pedro le regarde un instant.

- Et pourquoi devrais je te répondre ?

- Je suis, enfin j'étais un ami de Juana.

- Et alors ?

- J'aimerais avoir de ses nouvelles.

- Et je suis sans doute la seule personne dans tout Tolède qui puisse t’en donner. ironise Pedro.

Manuel ne répond pas mais son visage devient menaçant. Pedro poursuit d'un ton acide.

- Je vois. Qu'est qu'un indien peut bien faire avec Juana ? Et surtout quelles pratiques innommables a-t- il rapporté de son pays barbare ? Et bien, demande lui. Jusque là, elle n'a pas l'air de s'en plaindre. 

- Comme si elle avait le choix !

Pedro éclate de rire.

- Décidément, j'ai le mauvais rôle ! Et de quel droit surveilles tu les fréquentations de Juana ?

- Tu commences à m'échauffer les oreilles !

Pedro le regarde, amusé.

- Mais c'est qu'il y tient ! Allez, je vais te faire une fleur. Juana je l'aime bien, elle rappelle ma petite soeur. Et j'irai la voir quand j'en ai envie. Et personne ne m'en empêchera. Toi pas plus qu'un autre.

- Tu prétends que tu n’as pas de sale idée en tête ?

- A propos de Juana ? Non. Je n’ai pas l’habitude de prendre une femme malgré elle. Je suis trop orgueilleux. Mais à propos des autres... j’ai des tas de sales idées !

Le ton est calme, presque gai mais Manuel ne s'y trompe pas. Il observe un instant l’indien, plisse les lèvres et finit par sourire.

- Cette affaire m'a donné soif. Pas toi ?

Pedro passe la langue sur ses lèvres tuméfiées.

- Plutôt, oui.

Peu de temps après, ils choquent leurs verres chez Anita, provoquant l'effroi des assistants devant une association aussi dangereuse.

 

Dans le ciel sombre, les étoiles servantes de la lune l’escortent avec éclat.  Pourquoi celle-ci brille t elle autant ?  Ana, ignorant tout des nouvelles angoisses des tolédans, sourit dans son sommeil : « C’est toi, mon ami, murmure t elle avec la voix de l’âme, c’est toi qui viens encore me visiter. Que me veux tu ? » L’homme vêtu d’aurore sourit à son tour et lui tend la main. Le long serpent blanc de la Voie Lactée scintille doucement et fait chatoyer les plumes du quetzal. Dans l’immensité du ciel étoilé, Ana saisit la main tendue et se sent aussitôt envahie d’une paix extraordinaire comme si, enfin, tout prenait un sens.



27/02/2009
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