A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 4 La cité du Tage, dives Toletum

CHAPITRE 4 La cité du Tage, dives Toletum

Une pluie fine tombe sur Tolède et l'homme se dépêche. Âgé d'une trentaine d'années, assez menu, le visage ouvert, très vif, il porte la robe noire des juristes. Enfin, il aperçoit la tour mudéjar de Santo -Tomé et sourit. La nef blanche embaume le jasmin et les fleurs des monts de Tolède. Le jeune homme promène un regard satisfait autour de lui : la croix de bois blond, l'autel de pierre, le retable de Saint François, celui de Saint Thomas, la statue radieuse de la Dame au Sourire, les bancs usés par les fidèles, tous ces vieux amis l'accueillent avec bienveillance. Bientôt, il entend le bruit régulier de la canne qui annonce le maître des lieux : Don Esteban est un homme de haute taille, taillé en athlète, aux cheveux blancs bouclés et au sourire éclatant.

- Placido, s'écrie-t- il, quelle bonne surprise ! Qu'est-ce qui t'amène ?

- Le besoin urgent de vider mon sac : les conquérants, leur gloire, leurs besoins, leurs envies, leur hébergement, leur vanité, leur arrogance, j'en ai ma claque !

- Si je comprends bien, tu viens te laver l'âme.

- Tout juste ! Quand je pense que c'est moi qui ai hérité du dossier de don José !

- Ta compétence et ton sens de la diplomatie sont connus de tous, mon fils, lance Don Esteban avec malice.

- C'est ça, moque -toi de moi. Je voudrais t'y voir, avec tous ces grands capitaines bouffis d'orgueil qui s'imaginent que rien de plus grand n'a été fait depuis César et Alexandre. Et encore… Alors qu'ils ne sont que des voleurs plus chanceux que les autres.

Don Esteban sourit.

- Est-ce que je sens comme une pointe d'acrimonie envers les puissants de ce monde, mon fils ?

- La faute à qui ?  lance Placido avec un sourire en coin. Quand tu m'as recueilli, tu m'as aussi transmis de bons principes parmi lesquels le respect aux puissants n'est pas vraiment une priorité.

- Touché, reconnaît Don Esteban. 

- Et avec tout ça, poursuit Placido, mon chef direct est un véritable abruti. Incompétent, imbécile, toujours  sur mon dos pour  se croire important alors qu'il n'en fiche pas une ramée !

Don Esteban éclate d'un rire joyeux puis demande :

- Alors, don José approche de Tolède.  J'ai déjà pitié de ces Indiens.

- Tu peux ! J'ai dû lui suggérer de leur procurer un hébergement décent et un minimum de soins, s'il tenait à faire bonne impression.

- Tu as toujours su trouver les bons arguments, déclare Don Esteban.

- J'ai été très bien élevé, réplique Placido en souriant.  

- As-tu vu don Alejandro ?

- Je l'ai croisé dans les couloirs ; il a la mine sombre.

- Ca ne m'étonne pas. Il ne peut s'empêcher d'être soulagé du retour de son fils mais il ne lui a toujours pas pardonné son attitude. Même Ana n'arrive pas à le dérider.

- Évidemment, si sa filleule bien aimée ne peut l'égayer, son humeur doit être vraiment mélancolique

Un temps.

- Quand don José doit il arriver ?

- Aux alentours de   Pâques. On dit qu'il veut faire son entrée le jour même de   Pâques pour lui donner plus d'éclat.

- Il ne respecte vraiment rien, lance Don Esteban, désabusé. Et le pire c'est qu'on le lui accordera peut-être.  Comme si c'était le jour pour exhiber de malheureux prisonniers et le butin de ses rapines. Je me demande parfois s'il sait que Pâques est une fête de joie, d'espoir et d'amour. Comme s'il n'y avait pas mieux à faire que d'éclater d'orgueil parce qu'on est couvert de sang !

Don Esteban aperçoit une lueur amusée dans les yeux de son fils et s'arrête net :

- Bon d'accord, je m'emballe, comme d'habitude.  Je vais essayer de me calmer. Mais cela me met hors de moi. 

- Ca je le sais depuis longtemps et je trouve toujours très rassurant que tu conserves cette passion malgré…

- Attention à ce que tu vas dire !

- Malgré toutes les opinions différentes que tu dois entendre, termine Placido en souriant. Car je n'ose même pas parler de pressions.

- Tu t'en tires bien. Mais souiller ainsi le jour de Pâques et prétendre être un vrai chrétien… Je ne supporte pas cette race là. Enfin, espérons que Dieu ne le permettra pas. Il peut y avoir tant d'empêchements sur la route…Et il y en a tant qui prennent ces conquêtes iniques pour une bénédiction.  

- Toi, tu as encore reçu une lettre de Fray Bartolomé.

- Et ce qu'il me raconte n'est pas fait pour me faire changer d'avis !

Placido lance un coup d'œil malicieux à Don Esteban et lance :

- On dit aussi que don Martin insiste beaucoup  La Providence l'a tellement protégé qu'il veut la remercier...

- En lui offrant des esclaves arrachés à leurs familles et à leur terre au mépris des lois divines et humaines, tonne le prêtre. Je le reconnais bien là, toujours le nom de Dieu sur les lèvres et jamais dans le cœur !

Placido sourit :

- Heureusement que tu devais te calmer !

Don Esteban fixe un instant son fils, éclate d'un rire sonore, respire profondément et demande :

- Je suis content que Clara soit de retour.  Sans ses bons services, je suis perdu. Cela fait plusieurs jours qu'elle était souffrante. Qu'est-ce qui s'est passé ?

- Ana est venue la voir. Elle lui a donné une potion mais je sais, moi, ce qui pourrait la guérir.

Il se mord les lèvres et baisse la tête.

-  Un enfant, murmure-t- il d'une voix sourde... l'enfant que je ne suis pas capable de lui faire...

Don Esteban pose la main sur l'épaule du jeune homme.

- Ne dis pas n'importe quoi. Dieu finira bien par vous en envoyer un et il sera beau comme les anges d'avoir été tant attendu.

Placido réussit à sourire.

- Tu viens manger avec nous ce soir ?

- Si tu penses que ma présence peut-être bénéfique à Clara...

- Ta présence est toujours bénéfique à tout le monde, sauf aux imbéciles !

Don Esteban secoue la tête, amusé.

- Allez, file, mauvais sujet. J'ai beaucoup à faire.

- Comme d'habitude !

Après le départ de son fils adoptif, Don Esteban sourit : pourquoi s'est- il senti découragé tout à l'heure ? Allons, tout ne se présente pas si mal : il a réussi à convaincre un père de laisser sa fille épouser celui qu'elle aime, le bébé de Sandrina est adorable, et on vient de lui faire une grosse donation. Il peut poursuivre ses rangements dans la sacristie. Soudain des éclats de voix lui parviennent, assez violents pour qu'il n'ait pas besoin de tendre l'oreille.  Il soupire, tourne prudemment les talons et se retire à pas de loup quand la porte de la sacristie s'ouvre brutalement.

- Ah, vous voilà, padre ! lance Clara, visiblement furieuse. Vous tombez bien !

Don Esteban lui lance un regard dubitatif.

- Tu m'en vois ravi, déclare-t- il avec un sourire angélique. Mais à quel propos ?

- Faustino est un crétin ! explose la jeune femme

- Encore !

- Oui, encore ! Ce n'est pas moi qui l'ai dit, cette fois !

- Non, je veux dire : vous vous êtes encore disputés ?

- Disputés ? Disputés ! Il passe son temps à me compliquer l'existence, oui ! C'est la huitième plaie d'Egypte !

- La nuée de sauterelles ? Il y a eu dix plaies, tu sais.

- Ne compliquez pas tout !  Vous savez ce qu'il a fait votre sacristain de malheur ? Venez voir, non mais venez voir.

Don Esteban, résigné, suit la jeune femme.

- Regardez ! Je viens de trouver le linge, les étoles, et tout le reste par terre !  Expliquez- lui à cet imbécile que je ne m'échine pas à laver et à repasser pour qu'il bousille mon travail !

Connaissant la maladresse incurable de son sacristain, Don Esteban se tourne vers lui et demande doucement :

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

Faustino lui lance un regard apeuré mais Don Esteban l'encourage d'un sourire et il balbutie :

- Je...je voulais prendre des cierges. C'est...c'est vrai, il, il n'y en a plus. Notre, Notre Dame sans ses cierges, vous, vous vous rendez compte ?

Don Esteban hoche la tête. Enhardi, Faustino poursuit :

- Seul...Seulement, ils étaient tout au fond. Alors, j'ai, j'ai tiré et comme ils étaient un peu coin...coincés, j'ai dû tirer un peu fort.  Ca a entraîné le linge et voilà. C'est un ac...accident.

- Un accident ! fulmine Clara. Et que je doive tout refaire, c'est un accident aussi ?  Catastrophe ambulante !

- Je peux t'aider, propose timidement le sacristain.

- C'est ça ! Pour que j'aie dix fois plus de travail ! Merci bien !

La jeune femme ramasse rageusement la pile de linge et sort dignement, incapable de claquer la porte avec ses bras chargés.  Penaud, Faustino lance un regard inquiet à Don Esteban.

- J'en...j'en ai pas ...pas fait exprès, padre !

- Je te crois, je te crois, le rassure doucement le prêtre.

- Vous croyez qu'elle est très fâchée ?

- Pour l'instant oui. Mais ça retombera bien vite. Chien qui aboie ne mord pas. Tu la connais, le cœur sur la main mais un peu...vive. Il faut supporter l'un si tu veux profiter de l'autre.

Le sacristain hoche la tête, à demi rassuré.

- A propos, interroge Don Esteban, il n'y a pas de message ?

- N...non, padre, per...personne. A croire qu'ils vous ont oublié.

- Ca, ça m'étonnerait. Je gagerai plutôt qu'ils attendent les vêpres ou bien que c'est l'heure de la sieste.

-  Vous... vous croyez ?

- Baste. Ils sauront bien me trouver s'ils ont besoin de moi.




10/12/2008
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