A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 30 Complaisances

CHAPITRE 30 Complaisances

L’après-midi est déjà bien avancé quand Gelmirez frappe chez Jimena. La servante lui ouvre avec empressement et le conduit au petit salon où Jimena l’attend, vêtue d’une robe au décolleté profond, plus belle que jamais. Gelmirez s’incline galamment, Jimena lui fait signe de s’asseoir.

- Mon invitation a dû te surprendre, Enrique.

- Je l’avoue. Toute cette semaine, la froideur de ton accueil et tes fréquentes absences ne me laissaient pas espérer un retournement aussi soudain.

Jimena baisse les yeux.

- Je sais ce que tu penses, Enrique. Tu crois sans doute que c'est en rapport avec tes revers de fortune.

- Reconnais que cela y ressemble beaucoup.

Jimena pousse un profond soupir.

- Hélas, je le sais bien. Mais Ugo a été inflexible. Si tu savais comme je l’ai supplié de te recevoir mais il est si jaloux. Il voulait bien recevoir le héros du jour, auréolé de gloire et de la faveur du roi mais ...

- Mais pas un aventurier ruiné, complète méchamment le jeune homme.

Jimena réprime un sanglot.

- Il a eu des mots très durs, si durs que je n’ose pas te les rapporter...

Un temps.

- Des mots, Jimena, seulement des mots ?

La jeune femme rougit violemment.

- Non, pas seulement, Enrique... mais la pudeur m’empêche de préciser...Tant qu’il te croyait puissant, il n’osait rien dire ni faire, il est tellement intéressé !

Gelmirez apprécie l’expression en connaisseur.  Mais Jimena poursuit.

- Seulement après, il a voulu connaître mes sentiments à ton égard. J’ai résisté tant que j’ai pu mais il a des arguments ...

- Frappants ?

 Jimena hoche la tête en reniflant à petits coups.

- Ce que je ne comprends pas, Jimena, c’est en quoi tes sentiments à mon égard peuvent l’irriter. Je croyais que tu ne m’aimais plus.

- Enrique, comment as-tu pu croire cela ? Je t’ai toujours aimé mais j’ai eu peur, j’ai été lâche. C’est si loin, les Indes, et si dangereux ...

- Vraiment, Jimena, tu m’aimes encore ?

Un temps.  Enfin Jimena dédie au jeune homme un sourire enjôleur.

- Comment as-tu pu en douter ?

Gelmirez se lève, s’assoit tout près de Jimena et lui prend la main.

- Ma pauvre amie, comme tu as dû souffrir.

- Plus que je ne saurais dire, assure Jimena en posant sa tête sur l’épaule de Gelmirez.

Un temps.

- Il me le paiera, je te le jure, assure Gelmirez avec détermination.   On verra s’il est aussi courageux avec un homme.

- Non, ce n’est pas la bonne méthode. J’ai une meilleure idée.

- Une idée ? Je t’écoute, ma douce.

- Puisqu’il a été si jaloux sans motif, si nous lui en donnions un ? Il est absent toute la semaine et mes serviteurs me sont dévoués. Si tu venais me rejoindre cette nuit ?

- Cette nuit ?

- Oui, en passant par la porte de derrière, la rue est très sombre, personne ne te verra.

- Tu en es bien sûre ?

- Ma servante fera le guet, nous ne craignons rien.

- Dans ce cas, je suis un homme comblé.

La nuit suivante, Enrique trouva la porte ouverte, la servante le guida et il arriva sans encombre dans la chambre où Jimena l’attendait en tenue d’Eve. Il s’allongea à côté d’elle et les deux amants prirent leur plaisir toute la nuit.  Le matin venu, Jimena se blottit contre Enrique.

-  J’ai vraiment été une imbécile de ne pas t’attendre, Enrique. Jamais je n’avais connu un tel plaisir.

- Tout à ta disposition, ma chérie.

- Promets-moi de revenir la nuit prochaine. Le temps me dure déjà, supplie-t- elle d’une voix câline.

-  Tu peux compter sur moi, assure-t- il en se levant et en se rhabillant. A ce soir.

 Les fêtes de l’Apôtre battent leur plein : Sebastian et Gelmirez y participent de grand cœur et, le soir, pendant que Sebastian danse avec entrain sur la vaste place de l’Obradoiro, Gelmirez goûte d’autres délices dans les bras de Jimena. La veille de la Saint- Jacques, un magnifique feu d’artifice d’allure mauresque, le  « feu de l’apôtre » a illuminé la façade de la Cathédrale.  Gelmirez y retrouve Arias et Margarita, officiellement fiancés.

- Et que dit notre cher père ? demande gaiement Gelmirez

- Pour l’instant, rien, pourvu que cela dure, soupire Margarita.

- Il n’empêche, quand nous serons mariés, rien ne nous force à rester à Santiago. J’aimerais autant fuir sa présence. On ne sait jamais.

- Tu as raison, ajoute Margarita, moi non plus je ne tiens pas à supporter ses reproches et ses sarcasmes. Il peut nous rendre la vie impossible.

- Et où comptes- tu t’installer ? interroge Enrique.

- Un de mes bons amis habite Valladolid et cela fait plusieurs fois qu’il me demande de venir, il a besoin d’un associé. Cela me plairait bien.

- Tant mieux, approuve Gelmirez, comme je vais me fixer en Castille, nous pourrons nous voir plus facilement.

A ce moment précis, le feu d’artifice déploie une magnifique rosace et tous s’émerveillent de ses tons de feu. Le lendemain 25 Juillet, jour de Santiago, ont lieu les glorieuses festivités de l’Apôtre. D’abord une messe solennelle dans la cathédrale est suivie d’une grande procession. Présidée par l’archevêque qui est accompagnée par les évêques de plusieurs villes et par les membres du chapitre, elle déploie ses fastes dans la cathédrale, puis dans la ville.  La relique de Santiago est portée sur les épaules et le botafumeiro, immense encensoir manié par de huit hommes robustes qui tirent habilement sur huit cordes, se déplace comme un pendule d’un côté à l’autre du transept. L’intérieur du temple est imprégné de la fumée parfumée de l’encens.  Puis aux douze coups de midi, les Géants et les Nains sortent de la cathédrale; ils dansent entourés par la foule, tandis qu’explosent bombes et fusées Le joyeux cortège, présidé par le maire monté sur un mulet, parcourt les rues compostelaines inondées de pèlerins, dont nombre de Français et d’Allemands. Ensuite le cortège se déplace depuis la Quintana aux Platerias, présidé par Coca et Coco, couple pittoresque habillé à la dernière mode.  Malgré ses grandes proportions la place de l’Obradoiro devient toute petite lorsque les danseurs l’envahissent par milliers.  Les musiques galiciennes font résonner l’air tiède : les muineiras, les doux aleas et les virils aturuxos. La cornemuse    joue sans cesse des mélodies celtes et les joyeuses pandeiradas imposent leurs sons étranges. La joie et la passion, tout imprégnées de religiosité,   envahissent la ville.

Le lendemain, Gelmirez va dîner chez Gregorio qui l’accueille avec un large sourire.

- J’ai ton affaire, Enrique, annonce -t- il, j’ai trouvé ce que tu voulais.

- Raconte.

- Et bien, voilà. Ton père s’est occupé des biens de plusieurs veuves fortunées mais aussi très âgées. Et comme par hasard, leur héritage n’a pas été aussi important que prévu. Oh, c’est fait très habilement mais il n’y a pas de doute : il a détourné de grosses sommes à son profit. Et j’ai toutes les preuves.

Enrique se frotte les mains.

- Très bien. Je vais pouvoir écrire le dénouement de ma pièce.

En sortant de chez Gregorio, Gelmirez se rend directement chez Lorenzo où Sebastian l’attend.   Soudain, il perçoit des bruits de voix.

- Et moi, je te dis que je l’épouserai qu’il le veuille ou non. Nous sommes fiancés, non ? proteste violemment Arias.

- Et bien que se passe-t- il ? interroge Gelmirez.

- Il se passe que ton père m’a fichu à la porte et qu’il a enfermé Margarita, voilà ce qui se passe ! fulmine le jeune homme

-  Ah, il a fait ça ? Ce n’est pas bien grave, demain il t’ouvrira les bras. J’ai de quoi le faire changer d’avis.

- Ca, ça m’étonnerait, il est drôlement remonté. Il a dit qu’il est encore maître chez lui et que ce n’est pas toi qui commandes, poursuit Arias.

- C’est ce qu’on verra. Demain j’irai lui faire entendre raison.

Et comme Arias va encore protester.

 - Fais-moi confiance et continue à préparer ton mariage. C’est toujours pour le 8 Août ?

Arias hausse les épaules.

- Normalement oui. Mais je commence à en douter.

- Tu as tort, Arias, tu as tort. Mais je ne veux rien te dire, tu verras par toi- même.

La nuit suivante se passe comme les autres pour Gelmirez : dans les bras de Jimena.  Au matin, alors que le jeune homme s’habille, elle s’étire comme une jeune chatte.

- Quel dommage que mon mari revienne, il faudra être plus prudent, soupire-t- elle.

- Pourtant, il n’a pas grand chemin à faire, affirme Enrique.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- On m’a dit qu’il était encore à Santiago. C’est plus commode pour se tenir au courant.

Jimena prend un air épouvanté.

- Au courant ? Tu crois qu’il sait ? Alors, nous sommes perdus !

Gelmirez hausse les épaules.

- Ca, ma toute belle, ça m’étonnerait. M’est avis qu’il doit être assez satisfait de la tournure des événements. Il est très ... complaisant.

Il enfile ses bottes, fouille dans sa bourse et lance une pièce à la jeune femme.

- Voilà pour toi, tu l’as bien mérité. Ces nuits ont vraiment été très agréables. On dirait presque une professionnelle.

Jimena blêmit et jette violemment la pièce par terre.

- Ce n’est pas assez ? s’étonne ingénument Enrique. Pourtant je t’assure que même à Valence où tout est fait pour le confort du client, c’est le tarif.

Jimena se lève d’un bond, folle de rage.

-  Je t’interdis de m’insulter !

- T’insulter ? Ce n’était pas dans mes intentions. Mais, vois-tu, quand on veut faire « cracher ses ducats » à quelqu’un, il faut être un peu plus discret.  C’est bien l’expression que tu as employée ?

Sous le coup, Jimena reste interdite.

- Tu le savais ! hurle-t- elle, tu l’as toujours su !

- Mais bien sûr que je le savais, je suis très bien renseigné, vois tu. Mais tu t’es offerte de si bonne grâce... Je n’ai pas voulu t’offenser en refusant.

Furieuse, Jimena lui lance un oreiller, puis deux, puis le pot à eau, la cuvette et tout ce qui lui tombe sous la main. Le jeune homme n’a que le temps d’esquiver et sort de la chambre en riant.

Quelques instants plus tard, il raconte la scène en détails à ses amis attablés pour le petit déjeuner. Tous éclatent de rire.

- J’aurais bien voulu voir ça, déclare Sebastian.

- Mauvais sujet, plaisante Gelmirez, tu oses te réjouir du désarroi  d‘une femme sans défense ?

- Sans défense ? Tu parles. N’empêche, elle doit l’avoir mauvaise !

- On est toujours puni par où on a péché, énonce doctement Lorenzo.

- Enfin, voilà une bonne chose de faite. Maintenant passons à mon père. Je vais aller régler avec lui les derniers détails de votre mariage.

- Tu ne veux toujours rien dire ? demande Arias.

- Inutile de prendre ton œil de velours, tu ne sauras rien avant mon retour. Mais je suis sûr de t’apporter de bonnes nouvelles.

Dans la rue, Sebastian demande avec curiosité.

- Cette fois, je peux aller avec toi ? J’ai déjà manqué la scène de Jimena, ce n’est pas drôle.

Gelmirez le regarde en secouant la tête.

- Décidément, tu es au spectacle, toi.

Sebastian hoche vivement la tête.

- Mais de toute façon, je préfère que tu sois là. Ca convient mieux à mon prestige. Et puis j’ai besoin d’un assistant pour ma comédie.

Bientôt Gelmirez est introduit dans le bureau de son père qui affiche un air renfrogné.

- Je suppose que tu viens me parler de ta sœur ? Tu peux t’en retourner, ma décision est irrévocable.  Elle épousera ce Pintor, que cela te plaise ou non.

- Il y a tout de même quelque chose qui m’intrigue, déclare Gelmirez, pourquoi tenez-vous tant à avoir un juge dans la famille ?

- Ce sont mes affaires, cela ne te regarde pas, grogne le notaire.

- C’est possible mais je crains fort que cela ne regarde la justice.

- La justice, voyez- vous ça. Et pourquoi donc ?

-  Attendez que je me souvienne du jargon que j’ai appris à l’université.

Gelmirez feint de réfléchir tandis que son père s’impatiente

- Ca y est, lance le jeune homme, je me souviens : détournement de fonds, faux et usage de faux. Ce n’est pas très joli de profiter de l’âge avancé d’un client pour l’escroquer.

Le notaire change de couleur.

- Qu'est-ce que tu racontes ? demande-t- il d’une voix étranglée.

- Je me demande quel est le châtiment. Une forte amende, le fouet en place publique, ou même les galères ? La peine capitale peut-être ? La prison en tout cas.  Il faudra que je me renseigne.

- Où veux-tu en venir ? Je ne comprends pas du tout de quoi tu parles !

- Vraiment ?

Gelmirez claque des doigts. Sebastian s’approche.

- Donne-moi le dossier.

Sebastian lui tend alors un dossier assez épais. Gelmirez s’en saisit et le tend à son père qui le compulse avidement.

- Évidemment, ce sont des copies. Je garde les originaux en lieu sûr et en de bonnes mains.

Absorbé par sa lecture, le notaire ne répond même pas.  Enfin il relève la tête.

- Combien ?

Enrique prend un air offusqué et met sa main sur son cœur avec un air théâtral qui amuse beaucoup Sebastian mais beaucoup moins le notaire.

- Voyons, père, il ne faut pas prendre votre cas pour une généralité. Je ne suis pas si vénal.

- Alors, qu'est-ce que tu veux ? éructe le notaire.

- Quelque chose qui devrait vous tenir à cœur si vous étiez un être humain et non un conglomérat de papier, d’encre et de pièces d’or. Le bonheur de Margarita. Je veux qu’elle épouse Arias et que tout se passe dans les règles. Je veux un beau mariage avec la famille au grand complet et en tenue d’apparat.  Et évidemment, je veux qu’elle ait une belle dot.

- Et en échange, tu me donneras les originaux ?

Enrique se met à rire.

- Vous plaisantez ? Sitôt que j’aurais le dos tourné, vous vous arrangerez pour lui faire toutes les misères du monde, je vous connais. Non, les originaux je les garde. Mais je vous donne ma parole que tant que vous vous conduirez bien, personne n’en saura rien.

- Bref c’est du chantage.

- Ce sont les affaires, mon cher père.

- Qu'est-ce qui me prouve que tu tiendras parole ?

Gelmirez se rembrunit.

-  Je sais bien qu’une parole d’honneur ne signifie pas grand-chose pour vous. Mais disons que je ne tiens pas à ce que toute la famille soit éclaboussée par vos turpitudes. Même si vous ne valez pas bien cher, les uns et les autres. Et puis il me plaît d’avoir un moyen de pression sur vous et de pouvoir vous empêcher de nuire.

Le notaire lui jette un regard furibond.

- Évidemment, comme je tiens à ma sécurité, j’ai prévenu diverses personnes et je leur ai remis des copies de ces documents. Ces mêmes personnes sont chargées de me faire régulièrement un compte-rendu de vos activités. Même en Castille, je saurai vous ...contrôler.

Don Benito se rencogne dans son lourd fauteuil, examine attentivement son fils et soupire.

- Bon, d’accord mais j’ai ta parole ?

- Il est des milieux où elle a quelque poids, assure tranquillement Gelmirez.  Quand puis-je revenir avec Lorenzo et Arias pour mettre au point le contrat de mariage ?

Don Benito le regarde une dernière fois, s’agite, hésite et finit par lâcher à contre- cœur.

- Demain après-midi.

- Parfait, à demain donc, dit Gelmirez en se levant. Tout le plaisir sera pour moi.

Et sans plus accorder un regard au notaire qui s’est affaissé sur son siège, Enrique sort de la pièce d’un pas triomphal. 

Comme prévu, le mariage eut lieu le 8 Août. De l’avis général, on n’avait jamais vu plus jolie mariée ni mariage plus somptueux. Gelmirez dota princièrement sa sœur, ce qui permit au jeune couple de s’installer dans une maison confortable de Valladolid, quelques mois plus tard.


09/02/2009
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