A SUIVRE Le Voyage à l'envers

A SUIVRE     Le  Voyage à l'envers

CHAPITRE 28 Santiago !

CHAPITRE 28 Santiago !

Santiago !  Gelmirez a enfin rejoint le champ des étoiles et se trouve désormais dans l’ombre de l’apôtre, lumière de l’Occident.   Après la campagne merveilleusement fertile qui entoure amoureusement la cité, il arrive enfin dans la ville sanctifiée par le tombeau de l’Apôtre   que même le terrible Al Mansour respecta lors de la prise de la ville en l’an 997, épargnant la vie de l’unique moine qui priait encore devant le tombeau.  Gelmirez se dirige sans hésiter vers la vaste place de l’Obradoiro, impatient de se trouver devant ce miracle de pierre dont les statues et les chapiteaux résument l’Ancien et le Nouveau Testament : le Portique de la Gloire, Gloire de tous les Portiques !   Prodige de simplicité enveloppé par la magie de l’art, sa pierre blonde semble vibrer   comme un cœur qui s’ouvre et soupire, comme si toutes les merveilleuses figures de sa façade étaient de chair et d’os, comme si le Christ du tympan, dont on voit les blessures béantes, allait se lever pour bénir les fidèles. Sur l’arc central, finement sculpté, se détache la statue sereine de Saint Jacques qui semble souhaiter la bienvenue aux pèlerins. Gelmirez le salua avec une reconnaissance affectueuse, comme un ami depuis longtemps perdu de vue et qu’on n’espérait plus revoir.

 - Sebastian, je te présente Monseigneur saint Jacques, le saint protecteur des voyageurs.

 - Et des exilés ?

 - Des exilés aussi, répond Gelmirez en soupirant. Si tu tiens vraiment à rentrer chez toi, mets ta main là. Tu vois ces traces de doigts ? C’est la marque qu’ont laissée des millions de fidèles, venus du monde entier. Saint Jacques exauce toujours ceux qui le prient avec ferveur.

 Sebastian regarde le pilier et place soigneusement sa main dans les traces creusées dans le marbre.

 - Et ceux-là, qui est-ce ? demande Sebastian en tendant le doigt vers le splendide tympan.

 Gelmirez lève les yeux.

 - Ce sont les vingt-quatre Vieillards de l’Apocalypse. Ils bavardent en accordant leurs instruments de musique : des cithares, des harpes, des psaltérions, des violes ; et tiens, là, au milieu, c’est une vielle, l’instrument traditionnel de nos jongleurs.

 - Et le barbu avec les mains tendues ?

 Un moment interloqué, Gelmirez se reprend et explique :

 - Le barbu, comme tu dis, c’est le Christ, Notre Seigneur, qui est mort pour sauver tous les hommes.

 - Même les Indiens ?

 - Même les Indiens, et surtout les têtes de mule ! Viens voir.

 Gelmirez s’approche de l’arc de gauche où Adam et Eve voient le Sauveur promis. Gelmirez tend le doigt vers les dix tribus d’Israël représentées sur le pilier :

  - Eux aussi ils étaient esclaves, et Dieu les a libérés.

 Refusant de voir la moue dubitative de Sebastian, Gelmirez revient vers l’arc central où Apôtres et Prophètes semblent en grande conversation. Impressionné malgré lui par la vie bouillonnante qui sourd du marbre gris, Sebastian caresse les plis des manteaux.

 - Regarde comme la reine Esther est belle. Pas étonnant que Daniel la regarde avec cet air fripon !

 Sebastian daigne sourire et suit Gelmirez dans la cathédrale.  Tout au fond, la Capilla Mayor avec son magnifique maître-autel. Le Grand Pèlerin, de son index droit, indique le lieu de son tombeau. Très ému, Gelmirez s’approche, contourne le maître-autel et embrasse religieusement la pèlerine du saint pendant que Sebastian regarde curieusement autour de lui.

 - Je descends dans la crypte. Attends-moi.

 Devant les saintes reliques, Gelmirez s’agenouille humblement.

 -   Mon cœur déborde de gratitude, Monsieur Saint Jacques car ta grâce m’a fait revenir sain et sauf dans ma patrie.  Sous ta garde, j’ai échappé à des dangers sans nombre. Et pourtant mes fautes ont dépassé ma tête. Comme un fardeau trop lourd, elles pèsent sur moi. Je suis tout près de la chute et ma douleur est devant moi constamment car ma faute, je la déclare. Ne m’abandonne pas, ne t’éloigne pas de moi. Tourne-toi vers moi et prends-moi en pitié car je suis malheureux. Sans toi je ne suis que poussière. Enseigne-moi la douceur et la charité. Fais que Sebastian puisse oublier sa souffrance et un jour me pardonner. Alors seulement je saurai que, toi aussi, tu m’as pardonné. Amen.

 Gelmirez se signe gravement, se relève et rejoint Sebastian.

 - On s’en va ? demande le jeune garçon.

 - On s’en va.

En sortant de la cathédrale, Gelmirez se dirige d’un pas décidé vers la Plaza de las Platerias où sont groupés les joailliers.  Un de ses amis, Lorenzo Serrano, y tient boutique et il a hâte de le saluer.  Avant de pénétrer dans la boutique, il s’attarde à admirer en vitrine les coquilles d’argent, les bijoux de jais   et les mains ouvertes que l’on offre toujours généreusement.  Lorenzo, très concentré, taille le jais avec des gestes méticuleux pendant qu’Arias, son jeune frère, observe à la loupe des bagues précieuses.  Quand il entre, les deux frères lèvent les yeux, le reconnaissent et l’accueillent avec des cris de joie.

- Enrique ! Quelle bonne surprise ! Depuis tout ce temps, on te croyait mort. Tu rentres des Indes ?

- Tout juste.  Le temps de tout régler à Tolède et j’ai décidé de rentrer chez moi.  On a beau dire, le ciel de Santiago est plus bleu que les autres.

- Fortune faite ?

- Fortune faite.

Les deux frères sifflent d’admiration.

- Dans ce cas, lance Arias, tu vas pouvoir faire marcher le commerce ? 

- Mais j’en ai bien l’intention.  Vous avez sûrement des nouvelles de la famille ?

- Tout va bien, répond Lorenzo, peut-être un peu trop vite.  Ils prospèrent à qui mieux mieux.

Gelmirez fronce les sourcils.

- Et Jimena, comment va-t- elle ?

Sans répondre Lorenzo et Arias échangent un regard gêné. Gelmirez insiste.

- Et bien quoi ? Il lui est arrivé quelque chose ? C’est grave ?

Lorenzo se lance.

- Rassure-toi, elle est en pleine forme.

- Vraiment ? s’inquiète le jeune homme.

- Sûr, poursuit Arias, on l’a encore vue hier. Elle est venue à la boutique... avec ses deux enfants.

Gelmirez les fixe un instant sans comprendre, respire à fond et lâche.

- Ainsi elle est mariée... elle ne m’a pas attendu...

- On n’avait aucune nouvelle...On te croyait mort...tente d’expliquer Lorenzo.

- Et puis, Ugo Sanz est riche, lui, ajoute vivement Arias. Jimena n’est pas femme à refuser un banquier ! On n’a jamais craché sur l’argent dans la famille, il leur faut du respectable, des banquiers, des juges, alors, les   sentiments,   ça ne se change pas à l’Azabacheria !

- Calme- toi, Arias, laisse-le arriver, demande Lorenzo.  Si tu veux quand même la voir, elle habite Rua San Francisco, une belle maison avec une statue de saint Mathieu.

-  Tu ne peux pas rater la plume et surtout la bourse : c’est vraiment l’emblème de la maison ! assure Arias. 

Devant l’air désespéré de Lorenzo à cette dernière saillie de son cadet, Gelmirez éclate de rire.

- Bon, j’irai tout à l’heure. Je vais d’abord saluer mon père,

- Si tu ne sais pas où loger, viens à la maison, tu seras toujours le bienvenu.

-D’accord, merci, dit- il en sortant.

Sebastian, qui était en train de contempler les bijoux, lui emboîte le pas.

- Alors elle t’a plaqué ? demande -t- il   avec un large sourire.

- Mêle-toi de tes affaires.

Mais Sebastian ne le lâche pas.

- Évidemment, au lieu de perdre ton temps avec des sauvages à peine humains, tu aurais aussi bien fait de rester avec elle.

Gelmirez lui lance un regard noir et hâte le pas.

-  Note, poursuit le gamin, tu lui plairas sans doute davantage avec tout l’or que tu nous as volé.

Gelmirez s’arrête un instant, se retourne résolument vers le jeune homme qui juge plus prudent de se tenir à bonne distance et de se taire. Peu après, Gelmirez saisit le lourd heurtoir de bronze d’une maison cossue et frappe plusieurs coups. Silence. Il écoute un instant puis recommence. Enfin, un serviteur vient leur ouvrir et demande d’une voix nasillarde.

- Vous désirez ?

Gelmirez reste un instant interdit : le bonhomme n’est pas ordinaire.  Petit, décharné, vêtu d’un méchant costume élimé, la mine blafarde, les doigts tachés d’encre, il porte sur l’oreille une plume d’oie ébouriffée et à la ceinture un énorme trousseau de clés qui semble à tout moment devoir l’entraîner par terre.

-  Je viens voir mon père.

- Votre père ? Vous déraisonnez. Allez faire vos singeries ailleurs. Ici c’est une maison respectable.

Gelmirez respire à fond et réussit à répondre presque calmement.

- Mon père est le señor Gelmirez. Je suis Enrique Gelmirez.

-  Cessez ces plaisanteries, je vous prie. Le gredin dont vous usurpez l’identité est mort aux Indes, Dieu merci.

Gelmirez fixe le serviteur d’un air décidé.

- Aux grands maux les grands remèdes. Hors de mon chemin.

Il empoigne alors le quidam par les épaules, le soulève sans peine de terre et le rejette sur le côté.

-  Suis -moi Sebastian.

- Et le vieux poulet Qu'est-ce qu’on en fait ? On le met à la broche ?

- Non, trop coriace. Il ne serait même pas bon à manger.

Poursuivi par les piaillements de sa victime, Gelmirez   pénètre résolument dans le bureau de son père. Ce dernier, plongé dans un dossier, relève vivement la tête. Quand il reconnaît l’intrus, son visage s’allonge et le sang lui monte à la tête.

- Qu'est-ce que tu viens faire ici, mauvais sujet ? Je ne veux plus te voir !

- J’ai déjà entendu ça, proteste le jeune homme mais je pensais qu’au bout de six ans, votre colère était tombée.

- Six ans, tu as bien dit : six ans ! Six ans sans nouvelles, et tu voudrais qu’on t’accueille à bras ouverts ? On ne t’a pas trop manqué, à ce que je vois.

- Ce n’est certes pas votre affection débordante qui aurait pu me faire revenir en hâte, réplique le jeune homme.  J’étais trop occupé.

- A faire fortune, sans doute ?

- Justement, à faire fortune. 

- Toi, bon à rien, faire fortune ? Voilà qui m’étonnerait.

- Et bien soyez étonné : en six ans j’ai amassé plus d’or que vous n’en verrez jamais. Tenez, affirme-t- il en lançant une bague sur le bureau.

Le notaire s’en saisit aussitôt et l’examine minutieusement.

- Mais ce sont des diamants ...et des saphirs, balbutie-t- il.

- Oui, approuve négligemment son fils, les émeraudes auraient trop chargé la monture. Si vous voulez, vous pouvez la garder. J’ai beaucoup d’autres babioles de ce genre.

Il rajuste son pourpoint.

- Je comptais vous les confier, ajoute -t- il d’un air détaché, mais puisque vous êtes si mal disposé, j’irai voir Gregorio. Si vous me cherchez, je serai chez Lorenzo.  Bonsoir.

Il sort d’un pas majestueux, suivi de Sebastian qui a beaucoup de mal à ne pas éclater de rire et retourne chez Lorenzo.

-Ton invitation pour ce soir tient toujours ?

-  Toujours, tu le sais bien. Tu as vu ton père ?

- Ca oui, toujours égal à lui même.   Dis-moi, Gregorio habite toujours Rua del Villar ?

- Au n° 7, comme avant.  Tu as besoin de ses services ?

- Que veux-tu, les bons notaires sont difficiles à trouver et je n’ai pas envie de me faire escroquer. Il faut que je place ma fortune entre de bonnes mains.

Quelques temps après à l’étude de son ami Gregorio, Enrique signait les derniers papiers.

- Voilà une bonne chose de faite, affirme-t- il en reposant sa plume.

- Dis-moi, Enrique, une chose m’intrigue, pourquoi n’as-tu pas demandé à ton père ?

- Franchement, toi, tu aurais confiance en lui ? interroge le jeune homme.

Gregorio réfléchit un instant.

- Non, pas vraiment.

- Alors pourquoi veux- tu que je sois plus imprudent que toi ?

Le soir venu, Lorenzo, Arias et Enrique improvisèrent une fête qui, pour être impromptue, n’en fut pas moins fort joyeuse.  Le lendemain matin, pendant que les quatre jeunes gens prennent un petit déjeuner copieux, un serviteur apporte une lettre à Enrique.

- Qu'est-ce que c’est ? demande Sebastian la bouche pleine.

- Une lettre de mon cher père, il m’invite à déjeuner ce midi, « pour fêter ton retour inespéré, mon cher fils ».

-  Y manque pas d’air après la scène d’hier, s’esclaffe Sebastian.

- L’odeur de l’argent a toujours réveillé les appétits et adouci les caractères, affirme Lorenzo. 

Gelmirez réfléchit un instant.

-  Alors, comme ça je leur plais davantage en conquérant enrichi ? Et bien, on va leur en donner pour leur argent. Sebastian, tu sortiras mes plus beaux atours et mes bijoux les plus précieux. Pendant ce temps j’irais m’acheter des bottes, des gants et des dentelles. Ils vont voir ce qu’ils vont voir.

Ce midi -là, il y avait foule dans la Rua Nova pour admirer au passage l’illustre conquérant revenu des Indes.  Monté sur un magnifique pur- sang arabe au poil luisant et à la selle resplendissante, cloutée d’argent et posée sur un tapis de soie verte brodé de fils d argent, le señor Gelmirez fait une entrée triomphale. Il porte fièrement un pourpoint vert amande brodé d’or aux boutons de diamant  dont les crevés laissent apparaître la soie immaculée des manches,  une cape  vert soutenu bordée d’hermine, des  hauts de chausse assortis  également enrichis de broderies précieuses, des bottes fines du plus beau cuir de Cordoue.  Mais ce qui attire surtout les regards, c’est son épée à la garde ciselée ornée de gemmes étincelantes, la dague de Tolède au manche damasquiné et au fourreau constellé de perles, le large collier d’or qui lui barre la poitrine, l’aigrette de plume d’autruche frémissant sur le béret de soie à l’agrafe d’or et les innombrables bagues qui ornent ses doigts.    Auprès de l’étrier marche Sebastian vêtu de jaune d’or et qui promène un regard impérial sur la foule.  Enfin, devant la porte grande ouverte où l’attend un palefrenier en grande tenue, il met pied à terre, aidé par un Sebastian soumis et dévoué.   Dans la vaste entrée, la famille au grand complet l’accueille à bras ouverts.  Une toute jeune fille, brune, bouclée et souriante ne peut se contenir plus longtemps et lui saute au cou.

- Que je suis contente de te revoir, Enrique ! Tu m’as tellement manqué !

- Ma petite Margarita, comme tu as grandi, et embelli ! Tu es une vraie femme maintenant.

La jeune fille rosit de plaisir pendant que les autres membres de la famille, d’abord interloqués, la fusillent du regard.  Sebastian regarde autour de lui avec curiosité : il reconnaît le père, Benito, chauve et ventripotent puis au fur et à mesure qu’Enrique les salue, il jauge tous les membres de la famille. La mère, Sancha, grande, dure et sèche, tente en vain d’humaniser son regard d’acier.  « Même notre soleil ne pourrait pas la faire fondre celle-là ! » pense- t-il, amusé ; Garcia, le fils aîné, digne fils de son père, un peu voûté,   de taille médiocre, le teint jaune, le regard mobile « Encore un qui ne peut pas vous regarder en face ; les boas doivent sourire comme ça en étouffant leurs proies ». Sa femme Berenguela, placide et grassouillette, l’œil rond et le sourire figé.  « Insignifiante » Les deux enfants du couple, Nicolao et Isidoro qui ont respectivement cinq et six ans, et se curent soigneusement le nez.  Tout à coup il est tiré de ses réflexions par la voix de Gelmirez.

- Je vous présente Sebastian que j’ai ramené des Indes.

Margarita lui dédie son plus joli sourire tandis que les autres le toisent d’un air méprisant. Bientôt tous se rendent au salon où des rafraîchissements sont servis.   Sebastian se tourne vers Gelmirez pour le débarrasser de sa cape et de son béret mais un serviteur empressé l’a précédé. Gelmirez lui lance un regard noir et le repousse d’un geste impérieux ; Sebastian s’approche alors et remplit son office. Au bout d’un moment,    tous se rendent à la salle- à- manger.

- Mon cher fils, la place d’honneur te revient, affirme Benito avec un geste large.

- Vous m’en voyez extrêmement flatté, mon père, assure le jeune homme en s’asseyant.

Aussitôt Sebastian se place juste derrière lui, attendant respectueusement ses ordres.

- C’est vrai, oncle Enrique, que tu es allé aux Indes ? Raconte.

- Je ne voudrais pas ennuyer cette noble assemblée, comme ces combattants qui nous ressassent sans cesse leurs combats.

Toute la tablée se récrie.

- S’il -te- plaît, Enrique, demande Margarita d’une voix câline, ne te fais pas prier.

Enrique lui adresse un sourire éclatant et commence :

« Comme vous le savez tous, la folle imprudence de la jeunesse m’a fait dédaigner la voie que mon père avait si judicieusement choisie et m’a poussé à partir pour les Indes.  Je me suis rendu à Séville où je me suis engagé comme marin sur un bateau en partance pour le Nouveau Monde. Après une traversée pénible, j’ai enfin accosté à Hispaniola.  C’est une île magnifique, avec de grandes étendues de sable blond, des arbres immenses, des fleurs non pareilles et un climat enchanteur. J’y ai vu des papillons et des perroquets par dizaines et des fleurs par centaines.  Mais je ne m’y suis pas attardé car j’avais trouvé une expédition qui rejoignait Cortès au Mexique. Je ne vous raconterai pas en détail tous nos combats. Sachez seulement que nous avons combattu successivement les Huaxtèques, les Mixtèques, les peuples de Zacatula et de Michoacan. J’ai participé à la conquête du Honduras et du Guatemala et j’y ai fait fortune. Mais des divergences de points de vue m’ont éloigné de Cortès et j’ai décidé de retourner à Hispaniola. Malheureusement, Dieu a voulu que je sois pris dans une tempête épouvantable. J’ai sauvé ma vie, mais j’ai perdu mon or. Si bien que je suis rentré à Hispaniola aussi gueux que j’en étais parti. Je n’avais même plus de quoi payer mon voyage de retour et à peine de quoi me nourrir. Mais Dieu mit sur ma route un cadet aussi désargenté que moi et qui montait une expédition vers la Terre Ferme où, disait-il, l’or était aussi courant que le sable. Après de multiples péripéties, nous arrivâmes enfin dans un village extraordinaire. Des Indiens y faisaient des offrandes à leurs faux dieux, mais savez-vous ce que c’était ? demanda-t-il en suspendant un instant son récit.

Il note avec satisfaction l’intérêt que tous lui portent.

- Eh bien, des papillons, des oiseaux, des fleurs, toutes les fleurs, tous les animaux, tous les fruits de la terre et les occupations des hommes étaient représentés en statuettes d’au moins trois pouces. Et toutes ces statuettes étaient en or. Me voyant plus riche que le roi Crésus et la reine de Saba réunis, je décidai de rentrer dans ma patrie. »

Un tel récit déclencha un feu roulant de questions et pendant tout le repas il ne fut question que des Indes.  Pendant tout l’après-midi, Enrique fut entouré, fêté, choyé.  Comme il repartait, son père lui dit d’une voix onctueuse « Si tu veux loger à la maison, tu es ici chez toi ». « Je saurai m’en souvenir, père et je vais y réfléchir. »  

            Dans l’après-midi du lendemain,   somptueusement vêtu et la mine fringante, Gelmirez se présente Rua San Francisco, chez Jimena.  Une servante au tablier rouge et noir vient lui ouvrir.

- Qui dois-je annoncer ?

- Enrique Gelmirez.

- Je vais voir si Madame peut vous recevoir.

Une fois la servante partie, Sebastian murmure :

- Manquerait plus que cela qu’elle ne veuille pas te recevoir !

Sans répondre, Gelmirez hausse les épaules. La servante revient très vite.

- Madame vous attend au petit salon.  

Dans le petit salon, Sebastian découvre une jeune femme blonde aux yeux noisette, la peau laiteuse, gracieuse et souriante mais d’un sourire un peu forcé. Somme toute, celle qui les attend debout près d’une fenêtre est une fort jolie femme.

- Enrique ! Comme c’est gentil d’être venu me voir.

- Tout le plaisir est pour moi, affirme-t-il en s’inclinant galamment.

Un temps. Il se tourne alors vers Sebastian.

- Jimena, je te présente Sebastian que j’ai ramené des Indes.

Sebastian exécute un salut impeccable.

- Il est très stylé, admire Jimena. Tu l’as bien éduqué.

Gelmirez se racle la gorge et s’adresse à l’Indien.

- Tu peux disposer.

- Qu’il aille donc aux cuisines, Pilar va l’y mener, propose Jimena, visiblement soucieuse de ne pas laisser un sauvage fureter dans sa demeure.

Après le départ de l’Indien, Jimena décide de rompre le silence gêné qui s’est établi.

- Il faudra que tu me racontes tes aventures. Est-ce si beau et si dangereux qu’on le dit ?

- Mille fois plus. Écoute...

Et pour la énième fois, le jeune homme raconte son odyssée.

- Comme tu le vois, j’ai failli périr tant de fois que c’est un vrai miracle que j’aie seulement sauvé ma peau. Tu as bien fait de ne pas m’attendre.

Jimena rougit et baisse les yeux.

- Je suis sincère, assure Gelmirez. Tu avais toutes les raisons de me croire mort et une aussi jolie fille que toi n’a pas dû manquer de soupirants. Je te souhaite tout le bonheur du monde.

Jimena soupire profondément et arbore un large sourire.

- Tu m’enlèves un grand poids, Enrique. Je me reprochais tellement de t’avoir trahi.

- Ne dit-on pas que les absents ont toujours tort ? Et pour me faire pardonner mon silence de six ans, je t’ai rapporté quelque chose.

- Il ne fallait pas ! s’écrie la jeune femme en rosissant de plaisir.

Gelmirez sort alors de sa poche une magnifique statuette en or et turquoises représentant un magnifique oiseau au plumage éclatant.

- Comme c’est joli ! Tu es un vrai gentilhomme.

A ce moment précis, une église sonne quatre heures.

- Mon Dieu, déjà ! Et j’ai tant à faire, s’exclame Gelmirez. Je te demande la permission de me retirer.

- Je te l’accorde, mais à regret, minaude-t-elle. N’hésite pas à revenir.

- Je ne saurais manquer à une aussi charmante invitation.

Après avoir récupéré Sebastian, Gelmirez prend le chemin de la cathédrale. Soudain il s’arrête, se frappe le front et s’écrie

- Quel imbécile je suis ! J’ai oublié ma cape chez Jimena. Va donc me la chercher. Je t’attends sur la place.

Sans rien répondre pour une fois, Sebastian court à toutes jambes vers la maison. Quand il arrive, la porte est ouverte et il pénètre sans bruit dans l’entrée. La cuisine est déserte et il n’y a personne dans le petit salon. Tout à coup, un bruit de voix lui parvient. Il s’approche d’une porte entrouverte, risque un œil et aperçoit Jimena en grande conversation avec sa servante.

- Tu vois, Pilar, je crois que cet imbécile est encore amoureux de moi.

- Un imbécile qui a fait fortune. Vous avez intérêt à le ménager.

- Ne t’inquiète pas. Si je manœuvre bien, je réussirai à lui faire cracher ses ducats.

Sébastian se retire sur la pointe des pieds, aperçoit la cape qui a glissé par terre, la prend et sort tout doucement. Gelmirez l’attend sur le parvis.

- Alors, tu l’as trouvée ? Tu ne t’es pas pressé !

- Crois-moi, je n’ai pas perdu mon temps, assure le jeune homme en lui mettant sa cape.

En deux mots, Sebastian lui rapporte la conversation entendue. Gelmirez se prend le menton entre le pouce et l’index, signe chez lui d’une profonde perplexité.

- Elle a vraiment dit ça ?

-  Mot pour mot.  Ca t’étonne ?

Gelmirez soupire

- Cela me déçoit.  C’est toujours dur de perdre ses dernières illusions.

- En tout cas, affirme l’Indien, tu l’as échappé belle.  On peut pas dire que t’aies de la chance avec ta famille. Pauvre, ils te méprisent ; riche, ils veulent t’arnaquer. Y en a pas un pour racheter l’autre.

Gelmirez soupire profondément sans répondre.

- Heureusement que tu as Lorenzo, Arias et Margarita. C’est la seule qui t’aime vraiment. 

Gelmirez fixe le sol, le regard vague.



07/02/2009
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