A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 26 Les remords d’un conquérant

CHAPITRE 26 Les remords d’un conquérant 

  La messe est terminée et Santo -Tomé se vide peu à peu. Gelmirez et Sebastian se dirigent vers la porte. Presque sur le seuil, Gelmirez s’arrête.

   - Va à l’auberge. J’ai à faire.

Sebastian hoche la tête et s’en va. Gelmirez s’agenouille devant le retable de Santiago et, tout en priant, surveille Don Esteban du coin de l’œil. Dès que le prêtre a fini et semble disponible, Gelmirez se lève et s’approche de lui.

   - Padre, je voudrais vous parler.

   - Je vous écoute, mon fils.

Le conquérant baisse les yeux et lâche.

   - C’est un peu...délicat.

   - Voulez-vous que je vous entende en confession ?

   - Ce n’est pas la peine. J’ai surtout besoin de conseils.

Don Esteban sourit. Enhardi, Gelmirez commence.

   - Vous savez que je reviens des Indes. Ce qui s’est passé là-bas, vous le savez aussi.

 Il lève les yeux. Don Esteban soupire.

   - Poursuivez.

   - Le pays est si dur, padre, si effrayant.

Il marque une pause.

   - Si dangereux.

Nouveau coup d’œil au prêtre.

   - Vous le saviez avant de vous y engager, mon fils. Cela n’a pas pu vous surprendre.

   - Non bien sûr. Et ce n’est pas sur ces ... événements que je veux vous consulter. Non, c’est après.

   - Après ?

   - Oui. Ces Indiens... je croyais sincèrement que nous leur apportions la vraie foi. Qu’ils avaient besoin de nous pour échapper à leur ... sauvagerie. « Allez évangéliser les nations » a dit Notre Seigneur, n’est-ce pas ?

   - Il a dit aussi « Tu ne tueras point » et « Tu aimeras ton prochain comme toi -même ».

Gelmirez tressaille et soupire.

   - C’est bien ce qui me gêne. Avant tout me semblait clair et facile. Maintenant ...

   - Maintenant ?

   - Plus j’y pense et moins je suis sûr d’avoir raison. Pas pour le village, le pillage. Ca, c’est droit de guerre et j’ai vu faire cela sous tous les cieux, en Europe ou aux Indes. Mais là, c’est différent.

   - Et en quoi est-ce différent ?

   - Je...je ne sais pas comment l’expliquer.

   - Essayez d’être simple, mon fils, et racontez comme ça vous vient. Nous débrouillerons ensemble.

Gelmirez se mord les lèvres et lâche.

   - D’abord, ils n’étaient pas armés.

   - Quoi ? s’exclame le prêtre.

   - Non. Ils célébraient une fête.  Ils sortaient des... des statuettes en or. Beaucoup. C’est ça qui nous a rendus fous. Oh, après, on a parlé de sacrifices humains mais ça n’y ressemblait pas du tout, je vous assure.

   - Pourtant, c’est ce qu’a dit don José.

Gelmirez hausse les épaules.

   - Je sais bien ce qu’a dit don José. J’étais même d’accord pour qu’il le dise. Mais ça ne change rien. Ils n’étaient pas armés, même pas hostiles. Et ça encore, ce n’est pas le pire. Le pire, c’est ce qui s’est passé après. C’est ça qui me tracasse. L’attaque c’est encore autre chose : l’or, le goût du sang, l’entraînement du massacre. Ca s’explique. Mais la suite... cette cruauté gratuite, sans fondement. Don José disait qu’il fallait les terrifier pour qu’ils obéissent. Mais à quoi bon ? Ils étaient enchaînés et incapables de nous nuire. Non, ça, ce n’est pas pardonnable. C’est le Diable. Dites-moi, padre, croyez vous que cet or que nous avons trouvé est maudit ? Il nous a semblé une récompense de nos souffrances mais je me demande ce qu’il en est vraiment.

   - A proprement parler, mon fils, c’est du vol pur et simple.

   - Du vol, padre ?

   - Comment appelez-vous l’action de s’approprier le bien d’autrui ?

Mal à l’aise, Gelmirez baisse les yeux et évite de regarder le prêtre.

   - Que faut-il faire alors ? Le rendre ?

   - A qui ? Maintenant que le mal est fait, je ne vois pas à qui vous pourriez le rendre.  Soyons réalistes.  Mais au moins, n’en tirez ni orgueil ni arrogance. Et surtout ne succombez pas au désir d’avoir toujours plus en repartant massacrer.

   - Pour cela, vous pouvez bien être tranquille, padre. La soif de l’aventure m’a quitté. Je songe plutôt à acheter une terre et à m’installer.

Il reste pensif un instant.

   - C’est curieux, padre, non ?

   - Quoi donc, mon fils ?

   - C’est grâce à l’or que je leur ai ...volé que je ne retournerai plus attaquer les Indiens.

   - De tout mal peut naître un bien, mon fils. Dieu vous donne toujours le choix.

Gelmirez respire profondément.

   - Et puis il y a Sebastian.

   - Sebastian ?

   - Le jeune indien qui m’accompagne. Chaque fois que je le regarde, je me souviens de cette aventure et...j’ai honte.

   - Honte ? Pourquoi le garder avec vous, alors ?

   - Je n’ai pas le choix. Dieu sait en quelles mains il échouerait.  Non, je préfère qu’il reste avec moi. Mais il m’en veut tellement...

Puis, un ton plus bas et sans y croire lui même, il ajoute.

   - J’essaie de l’aider, pourtant.

   - Et croyez- vous que cela compense le reste : l’attaque de son village, ses compagnons massacrés, sa liberté perdue ?

   - Je le traite bien, padre, proteste faiblement le conquérant.

   - C’est heureux ! Ce n’est que la moindre des choses, mon fils. Et ne croyez pas vous racheter en vous montrant simplement humain. L’esclavage est une infamie, une abomination qui déshonore encore plus celui qui la pratique que celui qui la subit.

   - Mais alors que faut-il faire, padre ? Croyez vous que des œuvres pourraient... effacer ces crimes ? Des dons peut-être ?

   - L’or n’efface pas le sang, mon fils. Par contre, un repentir sincère et une attitude chrétienne peuvent vous aider à mériter le pardon divin. Mais pas de mensonges ni de faux-fuyants. Regardez la vérité en face et reconnaissez vos fautes sans détourner les yeux, si grandes qu’elles puissent être. C’est à ce prix que vous retrouverez la paix de l’âme.

   - Et vous croyez que cela suffira, padre ?

   - Oh mais ne vous faites pas d’illusions. Ce ne sera pas si facile. Car, pour retrouver votre propre estime et, peut-être, apprivoiser ce garçon, il va falloir donner l’exemple et ne vous autoriser aucune facilité, aucune complaisance.  Si vous lui prêchiez la charité sans la mettre en pratique, il vous rirait au nez et il aurait raison. Non, ce que je vous propose est bien plus difficile. Ne rien prêcher autrement que par l’exemple. Sans certitude de réussite.

Gelmirez semble un instant songeur.

   - Sans certitude de réussite, padre ? Vous avez raison. Il faudra du temps pour que ces images- là chassent les autres.

 Don Esteban hoche la tête.

   - Et n’oubliez pas un fait très important, poursuit le prêtre, le jeu est faussé à la base. Vous êtes le maître et il est l’esclave. Il a le choix entre la soumission et la révolte. Pas la sincérité. Si c’est cela que vous voulez, le chemin est encore plus long. C’est un exilé coupé de ses racines, de ses repères. Il ne rêve que revanche et violence. A ça aussi, vous devrez faire face mais sans y répondre. La seule manière chrétienne de désarmer ses ennemis est de leur opposer la douceur. Sinon la violence nourrit la haine et c’est un cercle sans fin. C’est le vrai sens de la parole du Christ « Si on te frappe sur la joue droite, tend la joue gauche ». Pour sortir de la haine, vous devez faire le contraire de ce qu’il attend. Enfin, dès que possible, vous l’affranchirez dans les formes et le renverrez chez lui.

   - Chez lui, padre ? Il refusera d’y retourner sans ses compagnons.

   - Vous connaissez la solution, mon fils. A vous de trouver le chemin y menant.

La voix du prêtre s’est faite plus douce.

   - Vous y êtes déjà bien engagé.

Gelmirez le regarde, plein d’espoir.

   -  Vous croyez, padre ?

   - Vous doutez de vous même, mon fils et vous cherchez la vérité. « Dieu bénit l’homme non pour avoir trouvé mais pour avoir cherché ».



04/02/2009
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