A SUIVRE Le Voyage à l'envers

A SUIVRE     Le  Voyage à l'envers

CHAPITRE 25 Agapes dominicales

CHAPITRE 25 Agapes dominicales

Le dimanche suivant don Martin rejoint son cousin à Saint- Jean- des- Rois ; toute la maisonnée est là et don Martin remarque aussitôt Pedro qui se tient à côté de Teresa.

- Ne me dis pas qu'il est admis à communier ? s'inquiète-t- il

- Rassure toi, Don Tomas s'occupe d'abord de son instruction religieuse. Mais rien que pour lui faire comprendre les dix commandements et apprendre le Credo, ce n'est pas une mince affaire.

- Je m'en suis déjà rendu compte. Enfin, nous pouvons toujours nous en remettre à saint Expédit, patron des causes désespérées. Mais est-il seulement capable d'atteindre l'âge de discrétion ou même de comprendre les mystères divins ?

- En tout cas, poursuit don José il n'a aucune notion du péché et Don Tomas y perd sa salive. Autant vouloir instruire un animal.

- Est-il autre chose ? interroge don Martin.

Enfin, tous pénètrent dans l'église, descendent l'escalier et se retrouvent dans la nef étincelante de blancheur. Tandis que les deux cousins s'assoient au premier rang, Pedro s'assoit au fond, près de Teresa et en profite pour regarder autour de lui. Son regard erre sur les volutes de pierre, s'arrête un instant sur le sourire d'une petite sainte. Soudain il tressaille : non loin de lui, sur le bas côté, se dresse la statue d'un homme lié à une colonne et frappé de verges par des bourreaux grimaçants. Il pousse Teresa du coude.

- Qui c'est l'homme sur la colonne ? chuchote-t- il.

Teresa soupire.

- Don Tomas ne t'apprend vraiment rien. C'est le Christ, Notre Seigneur Jésus.

- Et pourquoi est- il frappé ?

- Parce que des méchants l'ont faussement accusé et le gouverneur romain l'a fait fouetter pour le châtier et l'a livré aux méchants qui l'ont cruellement outragé. Ca ne lui a pas porté chance, au gouverneur, on dit qu'il est devenu fou.

Pedro hoche la tête et s'abîme dans la contemplation de la statue. C'est le moment des psaumes «Dieu est un dieu juste, Dieu s'irrite en tout temps». Pedro lance un autre regard à la petite sainte qui sourit en haut de sa colonne. « Le méchant prépare le mal et conçoit l'iniquité et il enfante le néant. Il ouvre une fosse, il la creuse. Et il tombe dans la fosse qu'il a faite. Son iniquité retombe sur sa tête. Et sa violence redescend sur son front. Je louerai l'Eternel à cause de sa justice. Je chanterai le nom de l'Eternel, du Très Haut». Pedro sort de sa rêverie : autour de lui, tout le monde se lève et s'apprête à sortir. La messe est terminée. Pendant que don José et don Martin discutent avec animation, Pedro remarque des chaînes sur les murs de l'église.

- Qu'est-ce que c'est ? demande-t- il à Teresa.

- Ce sont les chaînes des captifs qui ont été libérés des Infidèles. Ils les ont offertes à Dieu pour le remercier.

 Le jeune homme hoche la tête. Puis tous reprennent le chemin du palais de don José. Quand ils s'arrêtent devant la porte. Don José attend quelques instants puis sa cravache tombe sur l'épaule de Pedro.

- Est-ce donc moi qui dois ouvrir les portes ? tonne -t- il

Le jeune homme se précipite ; au passage don Martin lui envoie une violente bourrade qui le fait rouler à terre. Teresa l'aide à se relever en secouant la tête. Une fois dans l'entrée, elle tente d'entraîner Pedro mais don José ordonne :

- Va dans ta cuisine et laisse- le. Il est temps qu'il apprenne son travail.

La cuisinière soupire, lance un dernier regard à l'Indien et disparaît dans sa cuisine. Don José claque des doigts. Pedro s'approche et lui ôte maladroitement sa cape.

- Imbécile ! Tu m'étrangles ! lance don José en lui tendant canne et chapeau.

- Il n'est décidément bon à rien, grommelle don Martin.

- Oui, mais il faudra que ça change !

Bientôt les deux hommes sont installés dans la vaste salle- à- manger. Pedro se tient debout, derrière don José. Don Martin, assis en face de son cousin, examine attentivement l'Indien.

- Tu as peut-être eu tort de ne pas le vendre, celui- là aussi. Les autres ont rapporté une belle somme.

- Je tiens à le garder et à le dresser. Jusque là, il s'est surtout occupé de ses compagnons. Toujours à quémander pour eux. Toujours prêt à tout. Désormais, il faut qu'il sache qu'il m'appartient à moi seul, corps et âme.

- A supposer qu'il en ait une. On m'a dit qu'il préférait parler aux bêtes qu'aux gens : ils doivent mieux se comprendre !

Ils éclatent de rire.

- Sers- nous à boire, lance don José sans se retourner.

Éperdu, Pedro cherche des yeux verres et carafe et s'aperçoit avec soulagement qu'ils ont été disposés sur une crédence toute proche. Pedro dispose les verres devant les deux hommes et entreprend de verser le vin. Mais ses mains tremblent et il en renverse un peu.

- Maladroit ! s'exclame don Martin en abattant sa cravache sur les mains de l'Indien qui ne réagit même pas. Vraiment, je ne suis vraiment pas sûr que tu aies fait une bonne affaire.

- A propos, sais-tu que ce crétin de Gelmirez a gardé un indien avec lui ?

- Lequel ?

- Le plus jeune, Sebastian, je crois.

- Je lui souhaite bien du plaisir. Il m'a l'air d'un gamin indiscipliné. Il lui en faudra, de la poigne.

- Tu n'y es pas du tout. Monsieur a des remords.

- Des remords ? Comment ça ?

- Il prétend que nous  sommes  trop durs avec ces Indiens et qu'il ne sait plus s'il mérite ou non cette fortune, etc. Il parle même d'en discuter avec Don Esteban pour lever ses doutes. Et autres âneries de la même farine !

- C'est bien son genre ! s'exclame don Martin. De toute façon Don Esteban n'est certainement pas le prêtre que je choisirais. Bien trop plébéien et parfaitement infréquentable.

- C'est aussi mon avis. Il ne connaît rien à l'art de la guerre et il se permet de critiquer.

- Pourtant on m'a dit qu'il avait combattu les armées royales, autrefois ?

- On le dit ; il avait même été condamné à mort. Malheureusement il a été gracié.

- Un repris de justice ! Voilà ce qu'on nous propose comme directeur de conscience ! Où va le monde, je te le demande !

A ce moment précis, un serviteur apporte le premier plat. Pedro s'approche.

- Inutile, lance don José. Tu as fait assez de dégât comme ça ; mais regarde comment on fait, ça peut te servir !

Don Martin goûte le met déposé dans son assiette.

- Pas mal, déclare-t- il.

- Omelette aux sardines. Teresa est la reine des omelettes et maintenant que le Carême est fini, elle va pouvoir donner toute la mesure de son talent.

Don Martin hoche la tête et déguste son omelette.

- J'ai bien envie de faire un autre essai, déclare don José. Pedro !  A boire !

Le jeune homme saisit la carafe mais cette fois pas une goutte ne tombe. don Martin attend qu'il l'ait reposée, lui donne une grande claque dans le dos et lance :

- Mais c'est qu'il apprend vite, le bougre !

Pedro pâlit et se mord les lèvres.

- Mais qu'est-ce qu'il a ?

Don José hausse les épaules.

- Ca date de ce matin. Il n'a pas réussi à me mettre mes bottes et j'ai dû le corriger d'importance.

Don Martin se met à rire.

- Je vois. D'honorables blessures de guerre !

Le jambon frit succède à l'omelette.

- A propos, demande don José   as-tu des nouvelles de Cortès ?

- D'après ce que j'ai entendu dire à Séville, il a pas mal d'ennuis. Des jaloux qui ont envoyé un rapport épouvantable sur lui au Conseil des Indes. On l'accuse même d'avoir assassiné sa femme. Et surtout on ne lui pardonne pas d'avoir bafoué les ordres de Ve1asquez.Pourtant, partir sans ordre, c'est souvent payant. Si nous aussi, nous avions dû attendre une permission, nous serions encore à végéter à Hispaniola.

- Sûr, acquiesce don José. Après tout le mal qu'on s'était donné en capturant et en vendant des Caribes pour financer l'expédition, on allait tout de même pas attendre le bon vouloir d'un gratte -papier.

Cette fois, ce sont de magnifiques côtes d'agneau qui sont déposées sur la table. Les deux hommes les rongent avec un plaisir évident. Don José arrache les derniers débris de chair et lance l'os par dessus son épaule. Don Martin fixe Pedro mais l'Indien ne bouge pas.

- Imbécile, s'exclame-t- il, va donc chercher un seau pour ramasser les déchets.

Pedro s'exécute aussitôt. Quand il pénètre dans la cuisine, Teresa se précipite vers lui.

- Qu'est-ce qu'il te faut ?

- Un seau. Pour les déchets.

La cuisinière hoche la tête et revient bientôt avec le seau et une serpillière.

- Ne t'inquiète pas pour ton repas, chuchote-t- elle, je t'ai gardé quelque chose au chaud.

L'indien lève sur elle un regard éteint et saisit le seau sans mot dire. Le sol est jonché de nombreux os et il les ramasse un à un, récoltant au passage coups de pieds et insultes.

- Voilà la position où j'aime le voir, s'esclaffe don José, à genoux !

- Assurément, c'est ce qui lui convient le mieux, approuve son cousin. Et quand il est à quatre pattes, on se rend bien compte qu'il n'est qu'un animal.

Don José s'étire voluptueusement.

- Qu'as-tu l'intention de faire ces temps ci ? demande don Martin

- Je crois que je vais commencer tout bonnement par jouir de ma gloire et de ma fortune. Je vais sûrement donner des fêtes, recevoir du monde, chasser. Les distractions ne manquent pas.

Don Martin sourit. Soudain don José appelle :

- Pedro, approche-toi.

Le jeune homme obéit, attendant les ordres.

- Plus près, lance sèchement don José.

Quand l'Indien est tout près de lui, don José essuie longuement ses mains grasses sur la livrée. Don Martin en fait autant et déclare.

- C'était vraiment un repas somptueux.

- Attends, ce n'est pas fini. Teresa n'a certainement pas oublié des douceurs. Tiens   les voilà : des pommes parfumées à la cannelle et aux zestes d'oranges. C'est sa spécialité.

Les pommes sont rapidement englouties et don José demande :

- Que veux-tu faire, maintenant ?

- Il me semble qu'un peu d'exercice est indispensable après de telles agapes. Que dirais-tu d'une promenade sur les bords du Tage ? Le temps est superbe.

- Excellente idée.

Pedro suit don José dans l'entrée, installe de son mieux sa cape et lui tend canne et chapeau. Il s'apprête à ouvrir la porte quand don Martin le retient.

- Attends, j'ai encore quelque chose à faire.

Il défait les boutons bas de son pourpoint, dénoue son aiguillette et soulage sa vessie sur les dalles luisantes. Don José s'esclaffe et imite aussitôt son cousin.

- Inutile de venir, lance don José à Pedro. Tu vas nettoyer.

Pedro ouvre la porte en silence. Tout en effectuant sa répugnante besogne, il se remet à espérer :    visiblement Tecpatl a eu plus de chance que lui. Ce Gelmirez n'est pas un mauvais homme et l'adolescent ne sera pas maltraité. . Quel nom bizarre lui ont ils donné ? Semas... sebas... Sebastian. Il faudra qu'il s'en souvienne ... Heureusement il a toujours eu bonne mémoire.


02/02/2009
0 Poster un commentaire

Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres