A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 23 Où Teresa réveille le chat qui dort

CHAPITRE 23 Où Teresa réveille le chat qui dort

Le lendemain, la vaste cuisine résonne bientôt des cris de la cuisinière et des galopades de quelques marmitons affairés.

- Dépêche-toi de mettre les bols et les assiettes, garnement, tout le monde va arriver et rien n’est prêt !

Teresa  jette un regard désolé sur la grande pièce où flambe déjà un bon feu.

- Jamais je n’arriverais à tenir cette cuisine propre, gémit elle.

Comme d’habitude, elle exagère : les cuivres resplendissent, le sol frais lavé brille comme un miroir et des tresses d’ail et d’oignon accrochées aux poutres donnent un air champêtre à son royaume. Royaume à plus d’un titre : non seulement Teresa est la meilleure cuisinière de Tolède, tout le monde sait cela, mais encore personne n’oserait seulement élever la voix en sa présence. Personne et même pas don José : Teresa a été sa nourrice et ne se prive pas de lui dire ses quatre vérités accompagnée d’un inévitable « Puisque c’est comme ça, je vous rends mon tablier » qui, non moins inévitablement, fait plier don José et n’est, d’ailleurs, jamais suivi d’effet. Mais on ne sait jamais ... Le maître des lieux ne peut se défendre d’un restant de tendresse pour celle qui l’a élevé « Bien mal, hélas » se plaint- elle quand elle a envie de lui faire des reproches. Dans ces moments- là, son bon visage affiche une moue désenchantée.   Bref, Teresa est la souveraine incontestée de sa cuisine et malheur à l’inconscient qui oserait la contredire ! Peu à peu serviteurs et servantes arrivent dans la cuisine et s’attablent sans plus attendre. Teresa les sert généreusement.

- Pedro n’est pas là ? interroge-t- elle

- Doit dormir encore, explique un serviteur. Don José est rentré au beau milieu de la nuit.

- Y devrait pas tarder, déclare Ramon, je l’ai réveillé en passant.

- Tu aurais pu le laisser dormir, proteste Teresa. Ca m’étonnerait que don José ait besoin de lui ce matin.

- Faut pas qu’il prenne de mauvaises habitudes. Tu leur donnes ça, ils te prennent ça, réplique -t- il en joignant le geste à la parole.

- C’est exactement ce que je me dis quand je te prépare à manger, mauvais sujet ! fulmine la cuisinière

- Tiens, lance une servante, quand on parle du loup...

Teresa suit son regard et aperçoit Pedro qui s’encadre dans la porte, visiblement mal réveillé.

- Allez, poussez -vous, faites lui de la place, ordonne la cuisinière.

Mais Ramon et ses voisins prennent leurs aises et n’ont pas l’air du tout disposés à céder un pouce de leur banc. Pedro, qui s’est approché, hausse les épaules et s’assoit par terre près de la cheminée. Teresa lui sourit d’un air d’excuse et lui donne un bol bien rempli que le jeune homme prend sans mot dire.  Puis la cuisinière revient vers les autres.

- Vous allez vous pousser, oui ? tempête Teresa.

- Pourquoi faire ? Y s’est trouvé une place, assure un palefrenier.

- Tu vois bien, les sauvages, ça s’installe par terre ; c’est tout ce qu’il connaît, faut croire.

- Au moins, t’es sûre qu’il mange de tout ? Il lui faut peut-être une pâtée spéciale à cet animal- là, lance Ramon.

- Toi, je te conseille de t’écraser, assène la cuisinière. Ou tu sortiras le ventre creux !

- Et s’il était cannibale ? interroge une jeune servante apeurée.

- T’as raison, réplique Ramon. Pt’êt qu’il lui faut une jeune fille bien fraîche tous les matins, comme les dragons.

- Faudra que tu te dévoues, nous on n’est pas assez tendres ! ajoute un valet en s’amusant de la frayeur de la petite.

- N’empêche, insiste la servante, on raconte de ces horreurs...On dit que les explorateurs ont trouvé des marmites toutes chaudes sur la plage : quand ils ont regardé, il y avait des bras et des jambes...

- Vous voyez pas qu’on en trouve un matin dans les marmites de Teresa ? lance Ramon.

Ils se récrient.

- J’espère seulement que ce ne sera pas toi, vaurien, tu nous empoisonnerais ! rétorque la cuisinière.

Tous éclatent de rire.

- Allez, dépêchez- vous, j’ai pas que cela à faire, moi. Allez donc faire semblant de travailler !

Les dernières bouchées sont avalées et tous s’égayent dans la maison. Pedro est resté au même endroit, les yeux fixés sur le feu. Avant de sortir, Ramon s’approche de lui, saisit le tisonnier, le pose sous le menton du jeune homme et lui tourne lentement la tête de gauche à droite. Pedro se laisse faire sans broncher. Ramon éclate de rire et sort en claquant la porte.

- Quelle plaie ce Ramon ! peste Teresa.  Il est plus méchant que la gale, la peste et le choléra réunis !

Pedro n’a toujours pas bougé.

- Mais aussi, tu pourrais réagir, toi, au lieu de rester comme ça ! Si tu te laisses faire, ils vont te manger tout cru !

Toujours pas de réaction.

- Mais réponds à la fin ! Je te dis que tu vas devenir leur souffre- douleur !

Pedro tourne vers elle un regard fatigué.

- Quelle importance ? Eux, don José ou un autre...

Teresa ouvre de grands yeux, abasourdie
- Mais si tu te laisses faire, ils se croiront tout permis, un jour tu prendras un mauvais coup et ils auront ta peau.

Pedro fixe un instant le sol.

- Tant mieux.

- Comment ça, tant mieux ? Tu ne tiens pas à la vie ?

- La vie... pour quoi faire...

- Pour quoi faire, répète Teresa, incrédule, mais pour vivre, parbleu !

- Vivre, pourquoi, pour qui ? Je ne suis plus chez moi, toute ma famille est restée là-bas, mes amis ont été vendus comme des animaux et sont partis un peu partout. Je n’ai rien pu faire pour eux... je ne sers plus à rien, ni à personne... Jamais je ne les reverrai, jamais je ne rentrerai chez moi, je mourrai ici, en exil et sans doute sous les coups de Ramon. Alors, autant qu’on en finisse ...

Stupéfaite, Teresa contemple l’Indien avec des yeux ronds.

- Vivre comment ? poursuit Pedro, les dents serrés, le regard vide. Je comprends mal votre langue, je ne connais ni vos usages, ni vos habitudes, ni votre cuisine...Chaque fois que je fais un geste, que je prononce une phrase, j’ai l’impression que le ciel va exploser.

Un temps.

- Pourtant, d’habitude, les gens éclatent de rire et je ne sais jamais pourquoi... Alors je me tais, j’obéis aux ordres et j’attends.

- Tu attends quoi ?

Pedro hausse les épaules.

- Je ne sais pas.

Teresa l’observe un instant. Le jeune homme a l’air tellement désespéré qu’elle en frissonne et se signe.

- Pourquoi ne rentrerais- tu pas ? don José va certainement repartir aux Indes. Il t’emmènera et tu pourras retourner chez toi.

Pedro secoue la tête.

- Je n’y crois plus.

La cuisinière s’agenouille devant le jeune homme et commence d’une voix sourde :

- J’ai un fils d’à peu près ton âge.  Il vivait avec nous ; c’était ma joie et ma fierté. Mais il avait la bougeotte. Un jour il est parti ; j’ai eu de ses nouvelles deux fois et puis plus rien. Cela fait des mois et des mois que j’attends mais je ne peux pas désespérer parce que, le jour où il rentrera, il aura certainement besoin de moi. Alors il faut que je reste en forme. Pour lui. 

Pedro l’observe un instant, les yeux brillants.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? demande-t- il d’une voix étranglée.

- Tu as bien une mère ?

Pedro hoche la tête.

- Alors, tu n’as pas le droit de te laisser aller. Je suis sûre qu’elle t’attend et qu’elle prie tous les jours pour que tu reviennes. Même si tu as une chance infime de rentrer chez toi, tu dois la courir .Tu ne peux pas décevoir ta mère.

Pedro fixe intensément Teresa.

- Pense au jour où tu rentreras, quand on viendra lui dire « Ton fils est de retour ». Tu veux lui ôter cette joie ?

La gorge serrée, le jeune homme secoue la tête.

- Alors tu dois vivre, conclut Teresa avec force. Pour elle. Et pour ça, tu dois arrêter de te conduire comme une moule !

- Moule ? C’est quoi moule ?

- Un coquillage qui attend bêtement sur son rocher qu’on l’attrape pour le manger !

Pedro esquisse un sourire.

-  C’est mieux, approuve Teresa. Tu devrais sourire plus souvent. Cela te va très bien.

Pedro respire à fond.

- Mais que faut-il que je fasse ?

- Enfin une parole intelligente ! D’abord ne plus te laisser insulter par ces imbéciles. Fais-toi respecter.

-  Comment ? Ils sont maîtres, dit l’Indien

- Maîtres ? Maîtres de quoi ? Ce sont des serviteurs comme toi.

Pedro secoue la tête.

- Non. Eux, ils sont libres.

- Libres ? Libres de quoi ? Tu crois que don José les ménage ? Tu te fais des illusions. Eux aussi ont leur part de coups et d’injures.

- Ils peuvent le quitter.

- Pour aller où ? Les bonnes places ne courent pas les rues et malgré tout, ici, ils font trois repas par jour. Même s’ils le voulaient, ils y regarderaient à deux fois. On ne fait pas toujours ce qu’on veut.  Crois-moi, ils ne sont pas forcément plus libres que toi. Seulement comme ils sont plusieurs, ils se croient malins. Mais casse- leur la figure une bonne fois et ils changeront de chanson, crois moi.

- Et s’ils se plaignent à don José ?

- Parce que tu t’imagines que don José s’intéresse à eux ? Il  est comme n’importe quel maître : du moment que le travail est fait, le reste, il s’en fiche. Et puis les grands seigneurs, tu sais, ils savent à peine que nous existons. Et lui peut-être plus qu’un autre. Il ignore même le nombre de ses serviteurs, alors leurs états d’âme...!

Mais Pedro n’est pas encore convaincu.

- Pourtant, ils sont chez eux, ils ont de la famille, des amis...

- Tu ne peux compter que sur toi -même ? Ca tombe bien : m’est avis que tu dois être capable de les effrayer assez pour qu’ils te fichent la paix. A toi de leur prouver qu’un Indien vaut un Espagnol, quand il sait se servir de ses poings. Et puis tu verras, une fois que tu en auras rossé un, les autres s’abstiendront ou changeront de camp.

- Tu as peut-être raison...concède Pedro.

- J’ai raison. Le seul à qui tu doives le respect ici, c’est don José. Mais les autres ? Qu'est-ce que tu leur dois ? Strictement rien. Et eux n’ont aucun droit sur toi. Et même Ramon : il est l’âme damnée de son maître, son bourreau et son homme de main, d’accord. Mais il n’a pas intérêt à outrepasser les ordres : don José a horreur de ça et l’a déjà rossé plus d’une fois.  Et compte sur moi pour tenir don José au courant de tout !  Non crois- moi, tu peux te défendre. Ils vont ricaner et essayer de te faire peur ou de te ridiculiser mais je te fais confiance, ça ne durera pas.  

Pedro a un petit sourire en coin. Il se lève.

- Tu as raison. Je ne dois pas me laisser abattre.

- Excellente résolution, approuve Teresa.

Soudain le jeune homme étouffe un bâillement.

-  Je vais te préparer du lait de poule, ça te donnera des forces, assure la cuisinière.

Pedro la regarde avec intérêt mélanger les œufs, le sucre et le lait et battre le tout.  Enfin, il goûte la mixture avec circonspection.

- Qu'est-ce que c’est bon !

- Si tu sais apprécier la bonne cuisine, on fera quelque chose de toi, déclare Teresa avec un large sourire.

Pedro répond à son sourire et, armé d’une cuillère, entreprend de descendre tout le bol.

- Maintenant que tu as repris du poil de la bête, tu vas m’aider à plumer ces poules.

- Poil de la bête ? Quelle bête ? C’est quoi poil de la bête ?

Teresa se met à rire.

- C’est une façon de parler. Ca veut dire que tu as repris des forces, que tu réagis.

Pedro hoche la tête. Teresa suspend ses gestes réfléchit un instant et déclare :

- Tu sais ce qu’on va faire ?

- Plumer poule ? suggère l’Indien.

- Évidemment. Mais pendant on peut parler ; alors je vais t’expliquer la vie ici, les habitudes, les manières, tout quoi. Comme ça, les gens arrêteront de rire.

- Les mots aussi ?

- Tout ce que tu veux.

A ce moment précis, servantes et marmitons arrivent en cuisine afin d’aider à la préparation du repas. Au cours de la matinée, Pedro devint un expert en plumage de poule, regarda avec admiration Teresa diriger sa cuisine et préparer les plats et en apprit long   sur les mœurs et coutumes tolédanes ainsi que sur les caractères et les petites manies des habitants du palais, don José compris. Il faut bien avouer que Teresa est ravie d’avoir un auditeur si complaisant et ne se fait pas prier pour répondre aux innombrables questions de Pedro qui s’enhardit peu à peu.  Les servantes et marmitons qui vont et viennent dans la cuisine n’osent pas interrompre la conversation et s’abstiennent courageusement de toute remarque...Quand les serviteurs reviennent déjeuner, ils trouvent Pedro attablé, mordant à belles dents dans une cuisse de poulet. L’un d’entre eux, Ambrosio Marcilla, s’approche du jeune homme, le sourire mauvais.

- Dégage ! ordonne-t- il.

Le ton est sans réplique mais Pedro ne semble même pas l’avoir entendu. Ambrosio fronce les sourcils.

- Dégage ! répète-t- il en tapant du poing sur la table.

Pedro lui lance un regard étonné.

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Ta place alors ouste et plus vite que ça.

Pedro prend un air désolé.

- Je te la céderais volontiers mais comme tu le vois, elle est occupée.

Tous éclatent de rire sauf Ambrosio qui se renfrogne de plus en plus.

- Tu vas dégager tout de suite ou je te mass...

La phrase se termine en cri de douleur : Pedro vient de lui asséner un vigoureux coup de poing au creux de l’estomac. Furieux, il veut se précipiter mais Pedro l’esquive, lui fait un croc- en- jambe et Ambrosio s’étale lamentablement sur le sol. Pedro saisit alors une lourde poêle et assomme définitivement le valet qui perd aussitôt le sens des réalités. Incrédules, les hommes regardent tour à tour le corps inerte d’Ambrosio et la mine décidée de l’Indien tandis que les servantes éclatent en applaudissements.

- Bravo, Pedro ! Il y a longtemps qu’il méritait une raclée ! déclare l’une d’elle.

- Mais qu'est-ce qui t’est arrivé ce matin,   t’as mangé du lion ? demande une autre.

Pedro secoue la tête.

- Seulement du lait poule, déclare- tout- il très sérieusement.

Les filles se mettent à rire.
- Et bien, si ça te fait cet effet- là à chaque fois, on a intérêt à planquer le lait et les œufs !

Teresa se tourne alors vers les valets.

- Emmenez moi cet imbécile ailleurs. J’ai lavé ce matin et je n’aime pas que les ordures traînent !

Comprenant qu’ils ont bel et bien perdu la partie, les serviteurs obéissent sans mot dire, sous les huées vengeresses des servantes. Le repas est terminé et Teresa vérifie que chacun sait ce qu’il a à faire.

- Les pâtés sont prêts ? demande -t- elle.

- Sur la table.

- Bien. Je vais à Santo-Tomé.

La cuisinière hâte le pas. Elle remonte la rue du Commerce, puis la rue de la Trinité, arrive rue Santo-Tomé, tourne à gauche et pénètre enfin dans l’église où elle est accueillie avec des cris de joie. Placido, le marteau à la main, est en train de réparer les marches du jubé,   Beatriz, une amie d’Ana, brode un étendard tandis qu’une autre amie d’Ana, Flor, essaie une nouvelle mantille à la Vierge. Non loin d’elles, Clara, très concentrée, agrémente de fils d’or une riche cape pluviale. Un peu plus loin, assises autour d’une table, Isabel et Mariana astiquent vigoureusement chandeliers, calices et ostensoirs. Don Esteban, de son côté, repeint délicatement une statue de Marie -Madeleine aux longs cheveux. Tous lâchent leurs outils et se précipitent vers la nouvelle venue. Sans s’émouvoir, Teresa sort les bouteilles, les pains et les pâtés les uns après les autres et les distribue aux affamés. Ils se sont tous assis par terre pour être plus à l’aise.

   - Alors, où en êtes- vous ? interroge Teresa

   - Ca avance, assure Don Esteban, le toit a été vérifié, les vitraux nettoyés, les murs chaulés et les peintures refaites. Maintenant on fignole.  Tout sera prêt pour le Corpus Christi.

   - Et votre cape pour la procession ?

   - Je l’ai presque terminée, annonce joyeusement la brodeuse, il n’y a plus qu’à l’essayer.

   - Ce n’est pas urgent, Clara, grogne Don Esteban en reprenant du pâté.

   - Je vous l’essaierai tout à l’heure que vous le vouliez ou non, menace -t- elle

  Tous éclatent de rire sauf le prêtre qui se renfrogne.

   - A propos Isabel, où est Ana? demande Clara

   - A l’hôpital Santa Cruz. Elle s’occupe des enfants aujourd'hui et Valeriano avait un peu de fièvre.

   - Cet hôpital est vraiment une merveille, même inachevé, affirme Clara, rêveuse.

   - A propos de merveille, ce pâté est succulent, affirme Don Esteban, la bouche pleine.

   - Et bien, padre, lance Placido, moqueur, vous succombez au péché de gourmandise ?

   - Je m’en confesserai à Monseigneur l’archevêque la prochaine fois que je le verrai.

   - Et cette histoire de   chandeliers, demande Isabel, c’est réglé ?

   - Quelle histoire de chandeliers ? demande Flor, intriguée

   - Aucune importance, assure le prêtre.

Mais Isabel ne se tait pas.

   - Tu n’es pas au courant ? Pourtant l’histoire vaut la peine d’être contée. Il y a une quinzaine de jours, Berenguela Rodriguez, la femme du marchand de soieries a apporté deux magnifiques chandeliers et les a offerts à Don Esteban. Visiblement elle était très fière d’elle. Mais le dimanche suivant, alors qu’elle s’attendait à les voir sur l’autel, ou devant la Dame, elle n’a vu que les chandeliers de  fer habituels. Après la messe elle a demandé à Don Esteban ce qu’il en avait fait.

   - Et alors ?

   - Alors, il les avait vendus !

   - Vendus, padre ! s’exclame Clara, incrédule.

   - Oui, vendus, réplique le prêtre. Et j’en ai même tiré un très bon prix.

   - Inutile de te dire que Berenguela n’a pas du tout apprécié la plaisanterie et elle s’est plainte à l’archevêque.

Tous éclatent de rire.

   - Ce n’est pas de ma faute si cette femme recherche plus sa gloire que celle de Dieu, proteste Don Esteban.  Ils n’étaient pas consacrés, non ? Elle me les avait offerts à moi. J’ai bien le droit d’en faire ce que je veux ! Au cas où vous l’ignoreriez, j’ai quarante pauvres à nourrir tous les midis, sans compter les filles à doter, les orphelins à pourvoir et j’en passe !

   - Nous savons tous cela, padre, dit gentiment   Beatriz, apaisante. Et vous avez sans aucun doute raison. Mais je pense à la tête de doña Berenguela, elle qui est si fière de ses richesses et de sa famille !

   - Si mes souvenirs sont bons, reprend Teresa, ce n’est pas la première fois que vous faites ce coup là.  Don Iñigo et doña Ana ne vous avaient ils pas donné de l’argent pour faire réparer le toit du presbytère ?

   - Oui, je m’en souviens, ajoute Placido. Et ça a servi à agrandir la maison de Damiata et de sa famille.

   - Qui vivaient à huit dans deux pièces ; précise Don Esteban d’un ton acide.  C’est incroyable, cette manie de penser avoir un droit sur les cadeaux qu’on fait ! Croyez vous que Notre Dame apprécie davantage nos offrandes dans un vase d’or ? Croyez-vous que des chandeliers en argent diffusent davantage la Lumière de Dieu que des chandeliers de fer ? N’est- il pas permis de préférer le salut d’un malheureux à l’orgueil des biens matériels ? Je serais un piètre serviteur du Christ si je confondais Sa Gloire et la mienne !

   - Pour cela aucun risque, padre, déclare Mariana, c’est pour ça qu’on vous aime.

L’emportement du prêtre tombe d’un coup et il sourit à la fillette.

   - Donc c‘est réglé ? demande Isabel

   - C’est réglé, Monseigneur de Fonseca a confirmé mon choix.

   - Encore heureux qu’il vous soutienne, remarque Isabel.

Placido s’étire et se lève.

   - Bon. Faut que je m’y remette. Votre jubé est en piteux état. Comment avez-vous fait pour ne pas passer au travers ?

   - Dieu y a pourvu, mon fils.

Le repas est terminé et tous reprennent leurs occupations pendant que Teresa rassemble les plats et bouteilles vides.  Don Esteban reprend ses pinceaux et tente un raccord délicat à l’œil gauche de la Madeleine. Satisfait de son travail il sourit à la statue. Mariana l’observe avec intérêt.

   - On dirait que vous l’aimez bien, padre.

   - J’ai toujours eu une grande tendresse pour Madeleine. C’est une femme selon mon cœur.

   - Une pécheresse, padre ?

   - Justement. Quand elle découvre l’amour véritable, elle se donne sans retenue, sans calcul. Elle ne pense ni au prix du parfum, ni au qu’en- dira –t- on. Elle aime. Avec un immense A.

Il rajoute un peu d’or sur la chevelure, comme une



31/01/2009
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