A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 2 Escale aux canaries

CHAPITRE 2 Escales aux Canaries

 

Après une traversée sans histoires - du moins du point de vue espagnol - le dôme enneigé du Teide, dont le cône parfait se détache puissamment sur le ciel bleu, annonce l'escale tant espérée des Canaries. Enfin, on va pouvoir descendre à terre, se ravitailler en eau douce et en produits frais, faire les réparations urgentes et - si tout va bien - prendre un peu de bon temps.   Et après, encore dix jours de navigation et l'Espagne, enfin. Dans la minuscule cabine dévolue au capitaine, les conquérants font le point.

- Nous débarquons à Garachico, déclare Gelmirez. Le port est commode, on y accoste directement le long des quais. On y trouve poisson et gibier en abondance et toutes les facilités.

- Garachico, Puerto Rico, murmure don José, rêveur.

- Y a t- il un couvent pour nous héberger ? interroge don Martin

- Et même deux : Santa Ana et San Francisco. Santa Ana est le plus grand et donc le mieux adapté pour nous, explique Gelmirez.

- Tu ne comptes tout de même pas loger tout l'équipage au couvent ! s'esclaffe don José.

Gelmirez hausse les épaules

- Évidemment non. C'est aux Indiens que je pense.

- Les Indiens ? répète don Martin. Ils  sont  très bien   ils sont. Pourquoi t'en préoccuper ?

- Parce que je tiens à faire bonne impression au Roi. Et que ça ne marchera pas avec des cadavres ambulants. Oubliez-vous l'accueil glacial que reçut l'Amiral en pareilles circonstances ? Moi pas.

- D'accord, bougonne don José, tu marques un point.

- D'ailleurs, nous ne prenons aucun risque : où voulez-vous qu'ils aillent ?  A ce propos, poursuit sèchement le Galicien, je crois que vous vous êtes suffisamment amusés comme ça.  Il serait temps de passer aux choses sérieuses.

Don José lui lance un regard noir mais hoche la tête avec une moue maussade.

- Fais ce que tu veux mais fiche-nous la paix. J'ai déjà assez à faire avec toutes les formalités.

- Je suis sûr que tu sauras très bien t'occuper de ces sauvages, persifle don Martin

- Au moins aussi bien que toi de leur âme.

Éblouis par le soleil, grisés par le vent, les Indiens titubent sur le sable blond. Le dôme impressionnant du volcan barre l'horizon.

- Ténériffe, montagne enneigée, murmure Pedro, ébahi.

- Nous voilà revenus au début de toutes choses, ajoute Pachimal.

-  Au début ou à la fin ?  lance Pedro

Peu de temps après, au couvent Santa Ana, ils sont accueillis par un moine volubile.

- Je vais vous présenter le roi des dragonniers.

- Le roi des dragonniers ? répète Gelmirez.

- Oh, ils sont plusieurs sur l'île à revendiquer ce titre mais le nôtre est encore plus ancien que celui d'Icod de los Vinos qui a plus de deux mille ans. On dit même qu'il est l'ultime rejeton d'un arbre plus ancien qui, lui, était au moins contemporain de Moïse et d'Abraham.

A ces mots, tous tressaillent et c'est avec curiosité qu'ils pénètrent dans le cloître.  Effectivement, en son centre, s'épanouit un vénérable dragonnier aux branches enlacées.

- En théorie, poursuit le moine, il suffit de compter ses branches pour savoir son âge mais regardez : elles sont si bien emmêlées que c'est impossible.

- En effet, ça part vraiment de tous les côtés.

- N'est-ce pas ?  acquiesce le moine, visiblement ravi des prouesses de son dragonnier. C'est un arbre fort curieux. On dit qu'une épée plantée dans son bois ne peut en ressortir, une épée ou une flèche bien sûr et même un poignard. Cet arbre était déjà vénéré par les indigènes et cet endroit était sacré. C'est pourquoi nous avons bâti le couvent tout autour : vous pensez, un arbre qui a vu naître Notre Seigneur !

Soucieux de ne pas encourager l'impénitent bavard, Gelmirez se contente de hocher la tête d'un air admiratif.  Enfin, le moine pousse une porte et ils pénètrent dans un grand dortoir garni de paillasses fraîches et parfumées.

- Voilà. Nous sommes dans la partie la plus ancienne du couvent. Vous pouvez nous laisser vos Indiens, nous nous occuperons bien d'eux.

- Je vous remercie et...

- C'est que nous avons une réputation à soutenir depuis le temps qu'on nous appelle les Îles Fortunées.

- Je dois...

- Le divin Homère parle de nous et Hérodote aussi sans oublier Ptolémée, Hésiode et Pline évidemment.

Il reprend un instant son souffle et Gelmirez en profite pour lancer :

- Voilà qui est fort intéressant, mon frère, mais je dois absolument vous quitter  On m'attend.

- Si cela vous intéresse, j'ai plusieurs anecdotes fort curieuses à vous raconter et tout particulièrement ...

Mais Gelmirez le salue et s'éloigne à grands pas "La peste soit du bavard".

Dans la vaste pièce où ils sont installés, les Indiens ont fait cercle autour de leur chef.

- Et maintenant, Topiltzin, qu'est-ce qu'on fait ?

- On reprend des forces pour affronter la suite.

Un silence un peu gêné s'établit. Enfin un adolescent lance :

- C'est tout ?

- Malheureusement nous n'avons pas le choix.  Je ne nous vois pas attaquer sans armes ni détourner un navire pour rentrer et, si vous espériez vous enfuir dans les montagnes ou les forêts, dites-vous bien que c'est du suicide pur et simple. Et le suicide n'est pas un bon moyen d'action.

- C'est terrible mais tu as raison, approuve Pachimal. Sans oublier qu'ils feraient payer ça très cher à ceux qu'ils rattraperaient. Ils nous traqueraient sans relâche et de toute façon, nous n'aurions aucune chance de nous échapper et aucun espoir de revoir Atlan.

- Parce que maintenant il y en a un ? lance l'adolescent, rageur.

- Je ne suis sûr de rien, Tecpatl, mais je me refuse à croire que tout s'arrête là. Je refuse de désespérer et ça, de toutes mes forces.

Le jeune garçon le fixe intensément  se lève brusquement et quitte la pièce. Pedro esquisse un mouvement mais Pachimal le retient.

- Laisse-le digérer sa rage. Il est jeune et impatient.

Un temps. Un Indien à la forte carrure finit par demander.

- Qu'est-ce qui va nous arriver maintenant ?

- Je n'en ai pas la moindre idée, Olcan, réplique Pedro, mais rien de bon, je le crains. Ca m'étonnerait qu'on ne soit pas séparés. Seulement...

- Seulement ?

- Si je te disais vraiment ce que j'ai en tête, tu penserais que je suis fou.

- Vu la situation, les idées les plus folles sont souvent les meilleures, lance un tout jeune homme, assez menu.

- Ca, c'est bien une idée de comédien, Yacanex, bougonne Olcan.

Pedro les regarde un instant puis se lance :

- Je me demande si la prophétie n'est pas en train de se réaliser.

- La prophétie ?

- "Quand les fourmis auront dévoré le soleil, son fils accomplira le voyage à l'envers..."  Vous savez où nous sommes ?

- Sur une île ...

- Pas n'importe quelle île ; nous sommes à Ténériffe.

- Ténériffe... répète Olcan, impressionné.

- Très exactement au pied du Teide.

- Le volcan de la tradition ?

- Celui-là même. Celui qui s'élève du fond de l'océan et monte jusqu'au ciel.

- Évidemment, admet Olcan, comme voyage à l'envers, on peut difficilement faire mieux.

Un temps. Chacun se prend à rêver quand Yacanex s'exclame :

-  Et là, qu'est-ce que c'est ? lance-t- il en désignant le sol devant lui.

Pedro et Pachimal, intrigués, s'approchent et découvrent sur le dallage usé par le temps une gravure presque effacée mais aux contours assez nets.

- C'est quoi, ces pointes ?

- On dirait un trident, souffle Tecpatl.

- Quatre tridents, rectifie Pedro, et placés en croix.

- Et au milieu, ce cercle, là, qu'est-ce qu'il représente ?

-  Au choix, le soleil, la puissance, la gloire...

- Quatre tridents et un soleil, murmure Pedro, ce serait trop beau...

- Et tout autour on dirait une inscription, remarque Yacanex. Mais ce sont des caractères très anciens. Tu peux les lire, Topiltzin ?

Le jeune homme suit du doigt les lettres gravées et déchiffre lentement :

- Si tu viens... en ami ... sois le bienvenu... si tu viens en ennemi... crains ma puissance... Oh ça c'est incroyable !

- Quoi donc ?

- La phrase suivante " Si tu reviens enfin, aie foi en moi et garde confiance "

- Là, c'est presque trop beau, lâche Olcan.

- Mais alors, balbutie Pedro, cette pièce ce serait...

- Pourquoi pas la salle du trône ? complète Pachimal. Le moine a dit que c'était la partie la plus ancienne du couvent. Et que les Guanches avaient toujours révéré le lieu. Ils ont dû l'entretenir ?

- Quand même, proteste Pedro, depuis tout ce temps, de tels vestiges...

- Justement, les vestiges c'est ce qui reste quand tout a disparu.

A ce moment précis, Tecpatl rentre précipitamment dans la pièce, visiblement surexcité lance :

- Le dragonnier ! Il a saigné !

Ses amis se dressent d'un bond.

- Qu'est-ce que tu dis ?

- Le dragonnier a saigné. Venez voir si vous ne me croyez pas !

Tous se ruent dans le cloître et, incrédules, saisissent à pleines mains la substance visqueuse sécrétée par l'arbre. Pedro se tourne alors vers Pachimal.

- Bon ou mauvais ?

- Significatif en tout cas.

- C'est vrai que ça fait beaucoup de coïncidences, admet Pedro.

- Qui parle de coïncidences ?

Spontanément, tous se sont assis autour de l'arbre sacré.

- Tu parlais de la prophétie ? demande Tecpatl.

- Oui. Les incidents se succèdent et j'ai du mal à croire au hasard. Surtout maintenant.

- Quels incidents ?

- Et bien d'abord au Village Sacré, vous l'avez vu comme moi : le Temple de Posidao s'est défendu contre les profanateurs : le sol a tremblé, la foudre s'est abattue, les portes se sont refermées.

- C'est vrai, souffle Tecpatl.

- Et nous arrivons à Ténériffe ; je sais que c'est l'escale quasi obligée vers l'Europe mais tout de même ... Et par une chance inouïe, on nous laisse sortir du bateau et c'est justement ici qu'on nous conduit. Et comme par hasard nous découvrons une inscription inconnue jusqu' ici...  Et le dragonnier qui saigne juste devant nous ...

- Pourquoi pas "pour nous" ?

- Pourquoi pas en effet ? Si on en croit la prophétie, rappelle Pachimal, tu dois rencontrer l'Elue de Quetzalcoatl, celle qui t'arrache à la mort et sauve Atlan.

- Même si la prophétie se réalise, remarque Tecpatl, elle ne dit rien de nous, alors qu'est-ce que ça change ?

- Tout, réplique Pedro. Parce que je ne repartirai pas sans vous.

Stupéfaits, ses hommes le fixent sans comprendre.

- Pas sans nous, répète Olcan  mais comment feras-tu pour nous retrouver ?

- Je ne sais pas mais je trouverai. Et si la prophétie tient absolument à se réaliser, elle devra en passer par là. Vous n'imaginez tout de même pas que je pourrai rentrer à Atlan et vous abandonner derrière moi ?

Pachimal sourit.

- Non, ça, tu ne le pourrais pas.

Le temps est accompli ; il faut quitter la terre amie et remonter dans le bateau. Les Indiens attendent patiemment sur les quais. Un vieil homme passe à côté d'eux, un de ces Guanches à la peau claire récemment conquis.  Soudain   il trébuche et Pedro n'a que le temps de le recevoir dans ses bras.  Le vieil homme le dévisage, observe ses poignets et aperçoit un curieux tatouage bleu-vert. Ses yeux s'écarquillent et il balbutie :

- Les maîtres...Les maîtres sont revenus !

Intrigué, don José s'approche. Le vieil homme répète :

- Les maîtres sont revenus. Et vous les avez offensés ! La mort est sur vous !

- Va cuver ton vin ailleurs, vieillard !

Le vieil homme s'est éloigné et don José bouscule les prisonniers. Mais dans les yeux des Indiens s'est allumé une petite flamme, un joli papillon léger qui danse et virevolte, un papillon qui s'appelle l'espérance.




10/12/2008
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