A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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chapitre 11 La Dame aux Papillons

CHAPITRE 11 La Dame aux Papillons

Du côté de l'Alcazar, la foule est encore dense. Au milieu des clameurs retentit une chanson

             Mai mar, Devla, balvalea

            Te sukiol el dromora

             (Seigneur, envoie-nous des vents pour sécher les routes)

Personne n'y prête attention pas plus qu'à un groupe pourtant singulier : lévriers et chevaux, psaltérions et luths à grands manches, anneaux d'or dans les oreilles et grands chapeaux, les gitans sont descendus dans la ville. Les femmes drapées dans de longues tentures à rayures, leurs cheveux de mûre sauvage échappés de leurs turbans orientaux et des enfants blonds à la peau noire accrochés dans leur dos tentent elles aussi d'apercevoir les héros du jour.  Enfin, ils ont pénétré dans le palais royal et peu à peu la foule se disperse.  Quelques badauds traînent encore mais les alguazils les houspillent sans ménagement.  Une jeune gitane à la peau ambrée proteste :

- Voilà, voilà, on s'en va. On se calme, espèce de brutes !

- Qu'est-ce que tu dis, toi ? lance un des alguazils.

- Je dis que c'est pas des manières ! Traiter ainsi le pauvre monde !

- Laisse les, Angelina, soupire une vieille femme, ne leur donne pas l'occasion de mal faire, à ces payos.

La jeune fille hausse les épaules et grommelle :

- Quand je pense que mon grand- père était reçu comme un égal par les grands seigneurs et qu'ils allaient même jusqu' à lui faire des cadeaux somptueux...

- Les temps changent, petite, les temps changent...

Angelina lance un dernier regard hautain aux alguazils qui ont décidé d'aller sévir ailleurs et prend le bras de la vieille femme. Le contraste est saisissant : la vieille, usée, cassée bien qu'encore très digne et la jeune fille, d'une beauté éclatante avec ses yeux fiers de gazelle, ses lèvres de grenade et sa taille ondulante.   Elle reconduit la vieille femme jusqu'à une maison d'aspect misérable mais au jardin éclatant de fleurs.

- Voilà, tu es arrivée, grand-mère. Repose-toi. Je vais faire à manger et puis je m'occuperai des fleurs.

La vieille lui lance un regard reconnaissant et murmure «Tout appartient aux princes sur terre, hors le vent.». Après le repas, Angelina s'active dans le petit jardin. Enfin, elle se redresse, porte la main à ses reins et grimace. Puis elle fait un brin de toilette, ajuste soigneusement sa mantille et cueille une brassée de fleurs sous le regard attendri de son aïeule.

- Tu crois que je suis présentable ?

-  Tu es magnifique. Je comprends qu'on t'appelle l'Etoile.

Angelina pose un dernier baiser sur la joue ridée et s'éloigne d'un pas léger.

De son côté, don Martin lui aussi se sent l'âme sereine. Il chemine ainsi quelque temps, fier de lui. Soudain, son sourire se fige : devant lui et lui tournant le dos, débouchant d'une petite rue, vient   d 'apparaître Angelina. Il s'arrête un instant. Dieu merci, il n'est pas loin de midi et l'ombre de la gitane est très petite : il ne risque pas de marcher dedans. Il ferait beau voir qu'un bon chrétien tombe ainsi au pouvoir d'une fille de Satan ! Un peu inquiet tout de même, il suit la gitane des yeux et tout en se tenant à distance, il la file jusque  derrière San- Roman. Quelques rues plus loin, elle s'arrête enfin sur une petite place inondée de soleil.

Au milieu de la place, parmi les fleurs épanouies d'un joli jardin, trône une statue très blanche. Son haut piédestal carré, au pied duquel murmure une source, soutient quatre colonnettes torsadées surmontées d'un dais. La statue est très ancienne, elle a vu passer les Arabes, les Goths et les Romains. De mauvaises langues prétendent qu'en fait elle représente quelque divinité païenne mais rien n'a pu venir à bout de la dévotion populaire. Dans le quartier, chacun veille à ce que le jardin soit toujours bien entretenu, la source toujours propre, les pierres toujours blanches. Sur le côté, au milieu des fleurs, une statue d'Alphonse X le Sage, en prière. Le parfum des fleurs, subtil et grisant à la fois, attire les oiseaux et les papillons. Leur affluence est telle que la statue a été surnommée la Dame aux Papillons. Sagement enveloppée d'une mantille, Angelina s'agenouille devant la statue, dépose son bouquet, trempe ses doigts dans l'eau vive, se signe et prie avec ferveur. Un oiseau se perche sur la tête de la statue tandis qu'un autre boit à la source.

Imperméable à ce charmant spectacle ; don Martin fulmine et attend impatiemment que la jeune femme ait achevé ses oraisons. Enfin elle se relève, se signe une dernière fois et quitte la place d'un pas léger. Aussitôt don Martin se précipite, s'agenouille à son tour et se signe gravement. Il n'ose pas toucher au bouquet mais ses yeux brillent de fureur.

- Ma Dame, prie- t-il, veuillez pardonner l'offense qui vient de vous être faite. Des yeux impurs se sont levés vers vous, des lèvres souillées ont osé vous adresser un simulacre de prière et ce bouquet n'est rien de plus qu'une offrande impie.  Je sais, j'aurais pu, j'aurais peut-être dû intervenir mais n'est-il pas dit « malheur à celui par qui le scandale arrive » ? Cette créature diabolique ne m'aurait pas écouté, elle a sûrement des complices qui seraient arrivés au premier cri. Vous savez bien, Ma Dame, que ce n'est pas la peur qui a retenu mon bras vengeur. Pour vous j'affronterais mille armées, s'il le fallait. Mais tout ce remue-ménage, toutes ces vociférations autour de vous, cela m'a semblé indigne. Pardonnez-moi, Ma Dame, mon seul tort est de trop vous aimer. Vous savez bien que je ne suis pas comme ces gens- là et j'en rends grâce à Dieu tous les jours. J'observe les commandements du Seigneur, je ne suis ni adultère ni idolâtre, je jeûne et je me mortifie. Ô Ma Dame, je suis votre fils dévoué et obéissant.

Les papillons virevoltent autour de lui sans le tirer de sa méditation. Pourquoi, en plein midi, est- il dans une ombre aussi noire ?  Attirés par une lumière plus vive, ils le délaissent pour la statue à la sereine clarté.  Sur la petite place inondée de soleil, le jardin semble devenu plus lumineux encore. Vient-il des doigts de la Dame ou de son sourire, ce rayon qui éclaire le modeste bouquet de la gitane ? Et la statue d'Alphonse X le Sage, pourquoi brille-t- elle autant ?  Comme le jasmin céleste exhale dans toute la cité son parfum suave, la Dame ensoleille le jardin, les rues, la ville. De son auréole de papillons jaillissent trois fins rayons qui s'élancent vers le ciel, s'y unissent un instant puis retombent sur la cité comme trois mains protectrices, illuminant tour à tour la Cathédrale, Santa Maria la Blanca et le Cristo- de- la -Luz.  Lumière.

Don Martin ne voit rien de tout cela et quand il sort enfin de sa rêverie, la lumière a disparu.




17/12/2008
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