A SUIVRE Le Voyage à l'envers

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CHAPITRE 1 Et les fourmis dévorèrent le soleil

CHAPITRE 1  Et les fourmis dévorèrent le soleil

Venezuela, 19 Novembre 1527, quelque part du côté de l'Orénoque. Cela fait presque quarante ans que Colomb a découvert l'Amérique, ou plutôt les Indes Occidentales. Depuis, les cadets sans fortune et les aventuriers de tout poil se sont rués dans ce nouveau monde où souffle à perte d'horizon le vent de leurs rêves.  La petite troupe tapie dans la forêt   encore vierge a traversé des fleuves gigantesques, supporté la faim, la soif, la peur et la souffrance pour ce rêve d'or et de gloire qui incendie leurs âmes. Non loin d'eux, un village indien ne sait pas qu'il vit ses dernières heures : bientôt la mort va fondre sur les Indiens, leur lumière va s'éteindre comme si les insatiables fourmis marabuntas avaient dévoré le soleil. Pour l'instant, il faut observer les formes : le chef de la troupe, très solennel, lit le texte du requirimiento qui ordonne à des Indiens absents de se soumettre à un roi inconnu pour éviter les représailles.

An nom de sa Très Catholique et Césarienne Majesté don Carlos, Roi des Romains et Empereur toujours Auguste, et de doña Juana, sa mère, souveraine de Leon et de Castille, Défenseur de l'Eglise, Toujours Victorieux, jamais vaincu et maître des nations barbares, moi, don José de Mendoza y Bocanegra, leur serviteur, messager et capitaine, vous notifie et vous fait savoir au mieux de mes responsabilités...

 Le lecteur s'interrompt un instant, se racle la gorge et, après avoir ordonné aux Indiens d'embrasser la foi chrétienne et de se reconnaître les vassaux du Roi d'Espagne, attaque le paragraphe final :

 - Si vous n'agissez pas ainsi, et si, par malice, vous vous livriez à des actes dilatoires, je vous préviens que, avec l'aide de Notre Seigneur, j'entrerai de force, vous faisant la guerre de tous les points et de toutes les manières dont je pourrai. Après quoi je vous soumettrai à l'obéissance à l'Eglise et au joug de Leurs Majestés et je prendrai vos personnes, vos femmes, vos enfants, pour en faire des esclaves, les vendre et disposer des uns et des autres ainsi que le jugeront bon Leurs Majestés. Je m'emparerai de vos biens et je vous causerai tous les ennuis et dommages dont je serai capable, comme à des vassaux qui n'obéissent point à leur maître mais le rejettent et le repoussent, lui résistent et le renient. Et je vous déclare que les morts, les souffrances et les pertes qui en résulteront vous seront imputés à faute, et non point à Leurs Majestés, ni à moi, ni à ces cavaliers qui m'accompagnent. En conséquence de quoi je proclame et requiers ceci, et je demande au notaire ici présent d'en certifier attestation, et je prie tous ceux ici présents d'être témoins."

Maintenant que les Indiens sont déclarés coupables des crimes commis contre eux, et qu'ils sont a priori considérés comme rebelles s'ils n'obéissent pas à des ordres proférés dans une langue incompréhensible, les choses sérieuses vont pouvoir commencer. 

Celui qui vient de lire ce texte à haute et intelligible voix - comme précisé dans les cédules royales - est un Espagnol d'une trentaine d'années, grand et sec, le teint hâlé, l'oeil et le poil noirs, le nez arqué, la bouche mince laissant apercevoir des dents blanches de carnassier. Il est accompagné d'une trentaine d'hommes aux vêtements tout déchirés et aux armes luisantes. Non loin d'eux, des chevaux au poil lustré. et des chiens a l'air féroce. Pour l'instant, tous se tiennent tapis dans la forêt, dissimulés derrière une de ces arbres immenses que seule la jungle tropicale sait produire. L'homme replie soigneusement le papier et le fourre dans sa poche. Puis, sans hésiter, il grimpe sur les premières branches de l'arbre et, les mains en visière, scrute la clairière qui s'ouvre au loin.

- Alors, capitaine, on attaque ? demande l'un de ses hommes.

- Pas encore, laisse-moi regarder.

- Pourquoi tant d'histoires ? grogne l'homme. Y a qu'à attaquer comme d'habitude. Le soleil n'est même pas levé.  Ils doivent être encore endormis. C'est bien la peine d'avoir traversé les océans, affronté les Indiens et les bêtes sauvages et failli finir dans l'estomac d'un jaguar !

- Dis encore un mot et c'est au bout d'une corde que tu finiras. Jusqu'à preuve du contraire, c'est moi, don José de Mendoza y Bocanegra qui suis encore votre chef et c'est moi qui décide. Dois-je te rappeler que, la dernière fois que nous avons attaqué sans réfléchir, nous avons été taillés en pièces par des Indiens sur le pied de guerre ? On meurt d'une flèche aussi bien que d'une balle ou d'un coup de poignard. Tâche de t'en souvenir si tu veux profiter du butin.

Tout en parlant, il n'a pas cessé de scruter la clairière.

- Voilà qui est intéressant, murmure-t-il.

- Qu'est-ce que vous voyez, capitaine ? interroge l'un des compagnons.

- Vous voulez savoir ? D'accord. Mais personne ne fait un mouvement sans mon ordre.

- D'accord.

- Bon. Vous voyez là-bas cette tâche de soleil, comme un lac ou un miroir ?

- Bien sûr. Le soleil brille tellement fort qu'on la voit d'ici. Et alors ?

- Ca ne vous semble pas bizarre, une telle lumière dans cette forêt sombre ?

- Bah ! C'est une clairière.

Don José se met à rire

- C'est beaucoup mieux que cela. Ce qui brille, ce sont les toits des maisons. Ils sont en or.

Les conquérants en ont le souffle coupé.

- En or ? Vous êtes sûr ?

- Parfaitement sûr. Nous sommes arrivés à l'Eldorado, là où l'or est aussi commun que le sable.

Les hommes sont prêts à s'élancer. Don José saisit son mousquet.

- Qui veut mourir ?

L'élan est stoppé net.

- J'ai dit : pas un mouvement sans mon ordre. Je veux en savoir plus long avant d'attaquer.

Il s'approche à pas de loup.

La scène qui se déroule non loin d'eux mérite qu'on s'y arrête. Dans la rue principale d'un village aux maisons cubiques, s'avance une procession. En tête, marche un jeune homme d'une vingtaine d'années, très droit, très digne. Sa magnifique coiffure de plumes lui cache à moitié le visage et ondule gracieusement à chacun de ses mouvements. Il arrive bientôt au centre du village dans la lueur frémissante de l'aube : le soleil ne va pas tarder.  L'Espagnol écarquille les yeux : le jeune homme irradie une telle lumière que le village tout entier s'en trouve illuminé.

- El Dorado, souffle-t-il, subjugué.

Son imagination enfiévrée lui présente les fabuleux joyaux : les pierres précieuses qui enserrent les plumes, les lanières d'or des sandales en peau de jaguar, les lourdes broches rutilantes, la ceinture ouvragée.  Il devine aussi le magnifique pectoral aux tons fauves qui resplendit sur la poitrine de l'Indien. Derrière le jeune homme, viennent des hommes plus âgés, chacun portant un bâton d'or.  Des Indiens aux tenues vives se massent sur le chemin de la procession qui se dirige maintenant vers un temple imposant situé au fond du village, adossé à la montagne.  Arrivé devant ce temple, le jeune Indien s'arrête et s'agenouille. L'Espagnol cligne des yeux : les bras que le jeune homme lève lentement vers le ciel sont ceints d'énormes bracelets d'or aux dessins barbares. Il enlève un à un ses somptueux bijoux et les dépose sur les degrés du temple.  Enfin, il retire sa coiffe de plumes. Le silence est total.  Un vieil homme à la démarche incertaine se détache alors de la foule et vient à son tour déposer une statuette d'or au pied du temple. Peu à peu, il est imité par tous les participants. 

C'en est trop et don José descend de son arbre.

- Alors on attaque ?

- On attaque. Mais attention. On y va tout doux. Je n'ai vu ni gardes ni armes. Avec un peu de chance et l'effet de surprise, on aura tout sans risque. Amenez les chevaux et ne faites pas de bruit.

L'arme au poing, la mine aux aguets, ils sortent lentement du couvert des arbres et s'approchent du village. Les sabots des chevaux résonnent sur les pavés inégaux Stupéfaits, les Indiens se tournent vers les nouveaux arrivants. Ni haine ni crainte sur leurs visages, seulement un immense étonnement. Peu à peu, les conquérants s'approchent du temple au pas de leurs chevaux frémissants.  Don José réprime un sourire cruel : pas d'armes à l'horizon, la chasse sera bonne.

Le jeune Indien agenouillé près du temple s'est relevé et s'approche à son tour avec quelques compagnons. Le visage fermé, la mine inquiète, il observe les conquérants.  Un des Indiens, plus curieux ou plus téméraire que les autres, s'avance et tend la main vers le cheval. Soudain, un coup de feu troue le silence : l'Indien s'effondre, stupéfait, devant son jeune chef.

Aussitôt le village se remplit alors de cris et de tumulte. Tonnerre et sang, foudre et clameurs. Les coupe-jarrets tiennent à mériter leur nom ; les cavaliers se ruent sur les Indiens affolés,  sabrent, pillent, massacrent. Partout le sang, partout la mort. Le jeune chef réagit le premier. Il saisit le bâton de l'un des prêtres et pare adroitement les coups que lui assène un cavalier déchaîné. Il réussit à le faire tomber de cheval, l'assomme promptement, s'empare de son arme et se jette dans la mêlée. Tout en portant des coups furieux, il encourage les autres Indiens à faire de même. Ceux-ci, d'abord terrorisés, reprennent courage et empoignent tout ce qui leur tombe sous la main : pierres, bâtons, épées des ennemis tombés.  Le jeune chef hurle : « Ce sont des hommes ! Des hommes  et  rien  d'autre ! »

Aux coups furieux répondent les cris de douleur, au cliquetis des épées le craquement des os, aux vociférations le grondement des armes. Le jeune chef combat avec rage et fait reculer plus d'un conquérant.  Très agile, il fait basculer les cavaliers qu'il égorge promptement, porte des coups mortels à ses assaillants et pourfend sans relâche les plus téméraires.

Soudain, il sent son arme quitter ses mains et s'envoler. Un coup de fouet bien ajusté a fait sauter l'épée. Aussitôt cinq Espagnols lui tombent dessus et entreprennent de le maîtriser.  Malgré force coups de poings et de pieds, le jeune homme est finalement vaincu et entraîné sur les hauts degrés du temple Alors seulement don José le rejoint et lui met un couteau sous la gorge.

- Écoutez tous !

Mais les combats enragés ne cessent pas. Il avise un tambour et ordonne à l'un de ses hommes de frapper la charge. En entendant ce bruit inhabituel, tous tournent leurs regards vers le temple d'où provient le roulement.

- Si vous n'abandonnez pas immédiatement le combat, j'égorge votre chef !

Si les mots sont incompréhensibles, le ton de la voix et surtout l'horrible spectacle de leur chef menacé finit de décourager les Indiens qui lâchent leurs armes malgré les protestations indignées et les ordres furieux du jeune prisonnier. Aussitôt le carnage commence. Les Espagnols poursuivent à cheval les quelques courageux qui tentent encore de résister, les atteignent et les transpercent de part en part. Un Indien trébuche et demande grâce. Pour toute réponse, l'Espagnol fait voler sa tête. Deux autres conquérants tiennent solidement un combattant et lui coupent mains et pieds, le laissant se vider de son sang. Un autre met le feu à une case où se sont réfugiés les Indiens affolés et exerce son habileté de tireur sur ceux qui tentent de fuir la case en flammes.

Grisés par la violence, enivrés par le sang, affolés par l'or et les pierreries qui éclatent sur les murs, les parements, les statues, les conquérants font sauter les yeux des statues, griffent les mosaïques, s'ensanglantent les mains en arrachant des murs de gigantesques plaques d'or.  L'or, l'or, l'or ! Ce mot magique les étourdit, les lance dans les temples qu'ils dévastent, les pousse plus loin, encore plus loin. Ce flamboiement n'en finira donc pas ? Les richesses son telles qu'elles déchaînent les rêves les plus fous : n'a-t- on pas trouvé de pleines coupes de perles que les hommes font couler dans leurs doigts ? Et ces grains d'or accumulés au pied d'une horrible divinité païenne, peut-être qu'ils se sèment et se récoltent plusieurs fois par an ? Ne dit-on pas qu'ici, les arbres portent en guise de fruits des grappes de pierres précieuses ? Les conquérants se sont répandus dans le village, ouvrant les portes à coups de pied, incendiant les maisons, massacrant à tour de bras. Le feu passe sur la cité et l'air, déchiré par les cris, empeste la mort. Voici un temple imposant, peut-être plus riche que les précédents, rempli de merveilles jamais vues ni même rêvées.Plus chargés de joyaux que chasse en procession, les hommes ressortent du temple en titubant sous le poids de l'or. Ivres de puissance, ils promènent un regard ébloui sur les richesses qui s'amoncellent un peu partout dans les rues pavées. Soudain, l'un des conquérants tressaille : quelle est-cette masse grise qui se dresse au cœur du village, insensible au carnage ? Intrigué, l'homme s'approche, bientôt suivi par trois de ses compagnons. Ils observent un instant la façade.

- C'est marrant, lance l'un d'eux, petit homme trapu au poil noir, on dirait un visage.

- Un visage ! Et puis quoi encore ! Tu délires, Juan !

Mais le nommé Juan reste perplexe.

- Regarde, insiste-t- il, là, au-dessus de la porte, un oeil... peut-être deux ... Et là le nez, les yeux et tout autour la barbe et les cheveux qui bouclent ?

Les autres s'esclaffent.

- C'est ça et puis les portes c'est la bouche !

- Plutôt une gueule, renchérit un autre, la gueule de l'Enfer.

Aussitôt Juan se signe avec ferveur.

- Plaisante pas avec ces choses là ! proteste-t- il

Il contemple la dizaine de marches qui mènent aux lourdes portes métalliques puis déclare :

- En tout cas, moi, j'y vais pas.

Ses compagnons le fixent un instant, éberlués.

- Tu rigoles ?

Mais Juan s'obstine ;

- J'y vais pas.

Ils éclatent de rire, le bousculent sans ménagement et, l'arme au poing, gravissent lestement les marches grises. Perplexe, Juan les voit pousser les portes fauves et pénétrer dans le temple. L'intérieur semble assez sombre et Juan distingue avec peine des ombres fantomatiques aux lueurs bleutées. Soudain il tressaille : les portes se referment doucement. Plus inquiet qu'il ne veut bien l'admettre, il s'approche vivement quand soudain retentit un cri. Un cri déchirant, désespéré, effroyable, un cri qui n'a plus rien d'humain. . Un cri, des cris répercutés à l'infini s'échappent du temple aux portes closes. Juan se précipite, tente de les pousser et hurle de douleur : les portes brûlantes semblent chauffées à blanc.

- Demonio ! rugit-il.

Terrifié, il recule de deux ou trois pas, perd l'équilibre et dévale l'escalier cul par dessus tête. Un peu étourdi, il lance un regard mauvais au temple qui le nargue et décide de gravir une nouvelle fois ces marches maudites.  Peine perdue : il lui est désormais impossible d'avancer d'un pouce ; telle une barrière invisible, une force inconnue le repousse obstinément... C'en est trop et il lance un regard affolé au temple : pourquoi brille-t- il autant ?  Soudain, il sent sa langue se racornir dans sa bouche et son sang se tarir dans ses veines : une boule de feu vient s'apparaître au sommet du temple, une boule de feu qui fonce sur lui ! D'instinct, il se jette à terre, la boule le frôle puis, comme douée d'une vie propre, elle fait plusieurs fois le tour du temple et finit par s'écraser de l'autre côté du temple, dans un jet de flammes éblouissant. Presqu'au même moment, il s'entend hurler, des hurlements épouvantés qui lui déchirent les oreilles.

Attirés par les cris autant que par la lumière, les conquérants se précipitent vers l'homme qui se roule en boule sur le sol.   Don José est le premier à réagir et lui allonge un violent coup de pied.

- Lève-toi, imbécile !

Interloqué, l'homme lui lance un regard affolé et balbutie :

- Le... le temple... là... il se défend !

- Ne dis pas n'importe quoi ! gronde don José

- Il se défend, j'vous dis ! Il est vivant !

Don José l'empoigne.

- Répète ça encore une fois et ce sera la dernière, je te le jure !

Juan le fixe un instant, déglutit deux ou trois fois, hoche la tête et se relève avec peine.

- Maintenant, dis-moi ce qui s'est passé, ordonne don José  Où sont les autres ?

Encore tout pantelant, Juan désigne le temple du doigt.

- Là dedans. Ils ont voulu entrer et ils sont pas ressortis, explique-t- il d'une voix sourde. D'abord j'ai entendus des cris. Et puis plus rien. Les portes sont fermées. On peut plus les rouvrir.

- Sûrement un mécanisme, grommelle don José. J'ai déjà vu ça. Pas de quoi trembler comme ça, espèce de poltron !

Penaud, Juan se tait et fixe obstinément le sol, l'air buté. Don José poursuit d'un ton furieux.

- En tout cas, il ne s'est rien passé, tu as compris ?  Il ne s'est rien passé, martèle-t- il. De toute façon, on ne peut plus rien pour eux. Alors, ferme-la !

Pendant ce temps, intrigués, les nouveaux arrivants observent les abords du Temple. Soudain, ils chancellent : comme agité par les soubresauts d'une bête monstrueuse, le sol tremble et se dérobe sous leurs pas.  Puis, aussi soudainement qu'il est venu, le séisme s'arrête.

L'incident a dégrisé les Espagnols qui se retirent prudemment, l'arme au poing, la mine aux aguets. Un peu plus loin, apparemment indifférent à tout ce tapage, don Martin vérifie les liens des prisonniers, rassemblés près du premier temple et férocement gardés.  Un dernier regard aux prisonniers et il rejoint son cousin.

- Qu'est-ce qui s'est passé ?

Don José hausse les épaules.

- Rien d'extraordinaire.

- Tu parles ! lance don Martin. Une boule de feu est tombée presqu'à nos pieds.

- Aucune idée de ce qui s'est passé, grommelle don José. Encore une diablerie de ces maudits Indiens.

- Je crois plutôt que Dieu veut nous assurer de son soutien et les frapper de terreur, assure don Martin avec componction.

Don José lance un regard rapide aux Indiens.

- Et comment ont-ils réagi ? Et lui ?

C'est au tour de don Martin de hausser les épaules.

-  Leur chef ? Tu lui accordes beaucoup trop d'importance. Mais si tu tiens à le savoir, la boule de feu s'est abattue tout près de lui et il a à peine réagi.

- Tu veux dire qu'il est maté ?

- Je veux dire qu'il n'a même pas sursauté. Ces Indiens sont si stupides... Il n'a sûrement pas compris ce qui arrivait...

- Sûrement...

Désormais, les Espagnols sont un peu inquiets et ils rassemblent les prisonniers au centre du village.  Quoi qu'ils en disent, la peur est là et ils se hâtent de partir, sans même enchaîner les prisonniers. Le jeune chef est là, impassible, très droit, prodiguant conseils et encouragements à ses compagnons.

Don José et don Martin s'approchent, l'air narquois.

- Alors, on fait moins le fier, hein ?

- C'est comme ça, les chevaux vicieux, renchérit don Martin. Un tison enflammé sous la croupe et c'est réglé.

- Maintenant, il sait qui est son maître, c'est sûr.

Don José fixe le jeune homme avec arrogance mais celui-ci soutient son regard sans ciller.  Au contraire, il plante son regard sombre dans les yeux du conquérant et lance :

- Lâche !

Son mépris est si évident que le poing de don José s'écrase sur son estomac. Sous le choc, il vacille mais ne quitte pas le conquérant des yeux. Dépités, don José et don Martin échangent un regard et abattent la main sur les épaules du jeune homme, l'obligeant à ployer les genoux. L'Indien lève les yeux vers le ciel : le soleil, qui s'était voilé, apparaît dans toute sa splendeur. Ses rayons frappent les amas d'or et éblouit les Espagnols. Le jeune homme fixe l'astre et sourit. Don Martin s'emporte et le frappe :

- Insolent ! Qui es-tu donc pour oser fixer le soleil ? Humilie- toi et rentre en toi- même, misérable !

Le regard de l'Indien flambe mais finit par se baisser. Sans savoir pourquoi, don José frissonne et s'éloigne.

- Répartissez les charges sur les prisonniers, ordonne-t- il. Nous partons.

- Et n'hésitez pas à les charger, ajoute don Martin ; aucun péché n'est aussi lourd que leurs péchés. Ils doivent   se purger de leur violence. Il faut qu'ils commencent à le compr



05/12/2008
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